Déchiffrer la « pensée extériorisée » de Trump sur l’Iran


Par Alastair Crooke – Le 15 janvier 2026 – Source Conflicts Forum

Pour comprendre le contexte des événements en Iran aujourd’hui, nous devons revenir sur ce que disait le commentateur américain et biographe de Trump, Michael Wolff, que j’avais cité en juillet dernier, à propos de la pensée de Trump en relation avec les attaques imminentes contre les installations d’enrichissement iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan :

« J’ai passé beaucoup d’appels – donc je pense que j’ai une idée du fil conducteur qui a amené Trump là où nous en sommes [les frappes contre l’Iran]. Les appels sont l’un des principaux moyens de suivre ce qu’il pense (j’utilise le mot « penser » dans son sens le plus vague) ».

“Je parle à des gens avec qui Trump a parlé au téléphone. Je peux dire que toutes les pensées de Trump sont extériorisées ; et cela se fait sentir par une série d’appels constants. Et c’est assez facile à suivre parce qu’il dit la même chose à tout le monde. C’est donc un cycle constant de répétition …”.

« Donc, fondamentalement, lorsque les Israéliens ont attaqué l’Iran [le 12 juin], il était très excité à ce sujet – et ses appels étaient tous des répétitions d’un thème : Allaient-ils gagner ? Sont-ils des gagnants ? Est-ce que la partie est terminée ? Ils [les Israéliens] sont tellement bons ! C’est vraiment des meneurs de jeu”.

Les émeutes orchestrées de l’extérieur des dernières semaines en Iran ont presque complètement arrêté – l’Iran bloquant les appels internationaux, coupant les connexions Internet internationales et, plus important encore, coupant les connexions par satellite Starlink. Aucun trouble, émeute ou manifestation n’a été enregistré dans une ville iranienne au cours des 70 dernières heures. Il n’y a pas de nouveaux rapports. Il y a plutôt eu des manifestations massives de soutien à l’État. Les vidéos en cours qui circulent sont pour la plupart anciennes et auraient été colportées à partir de deux centres principaux situés en dehors de l’Iran.

L’impact de la rupture de communication entre les manifestants et leurs contrôleurs externes a été immédiat et montre que les émeutes n’ont jamais été organiques mais planifiées longtemps à l’avance. La suppression de la violence extrême pratiquée par un afflux d’émeutiers bien entraînés, ainsi que l’arrestation des meneurs, ont réduit la puissance principale de cette itération de la stratégie américano-israélienne de changement de régime.

La stratégie CIA/Mossad était basée sur une série de surprises planifiées conçues pour choquer l’Iran et le désorienter.

La surprise a d’abord fonctionné pour l’attaque furtive américano-israélienne du 13 juin contre l’Iran. Le « choc » était fondé sur un réseau d’agents secrets qui avaient été infiltrés par le Mossad en Iran sur une longue période. Ces petites équipes secrètes ont pu infliger des dégâts substantiels aux défenses aériennes iraniennes à courte portée, en utilisant de petits drones de contrebande et des armes antichars.

Ce sabotage à l’intérieur du pays était conçu comme un tremplin pour le défi israélien à l’ensemble du « parapluie » de la défense aérienne iranienne. Pour le CGRI, les attaques semblaient surgir de nulle part. Cela a créé un choc et contraint les défenses aériennes du CGRI iranien à adopter une posture de protection jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de comprendre et d’identifier l’origine de l’attaque. Les systèmes radar mobiles ont donc reçu l’ordre de se retirer dans l’immense réseau de tunnels de l’Iran pour des raisons de sécurité.

L’activation du troisième parapluie de défense aérienne englobant ne pouvait se dérouler en toute sécurité tant que la menace pesant sur ces radars mobiles n’avait pas été éliminée.

Ce sabotage initial a permis à Israël de lancer l’attaque avec un système de défense aérienne intégré iranien qui, tout en restant dans sa posture de protection, fonctionnait à capacité inférieure. À ce stade, Israël est entré dans le conflit en utilisant des missiles aéro-balistiques lancés depuis des positions éloignées, en dehors de l’espace aérien iranien.

Comme remède rapide, la connexion Internet du réseau de téléphonie mobile iranien a été désactivée pour couper le lien avec les opérateurs cachés alimentant en données ciblées les emplacements de lancement de drones locaux, via le réseau de téléphonie mobile iranien.

L’attaque du 13 juin – censée faire s’effondrer le gouvernement iranien qui était considéré comme un « château de cartes » – a échoué, mais a ensuite conduit à la « guerre de 12 jours » – qui a également échoué. Israël a été contraint de demander à Trump de négocier un cessez-le-feu après avoir subi de multiples frappes de missiles iraniens pendant quatre jours.

La prochaine étape du projet de « changement de régime » iranien par Israël et les États-Unis fut un plan nettement différent ; un plan, enraciné dans un vieux « livre de jeu« , destiné à rassembler et inciter les foules à déclencher une violence extrême. Cela a commencé le 28 décembre 2025 et a coïncidé avec la rencontre entre Netanyahu et Trump à Mar-a-Lago. Une vente à découvert du Rial (probablement orchestrée depuis Dubaï) a fait chuter la valeur de la devise iranienne de 30 à 40%.

La dévaluation a frappé le commerce des marchands (le bazar). Naturellement, ils ont protesté. (L’économie iranienne n’est pas bien gérée depuis quelques années, ce qui a ajouté à leur colère). Les jeunes Iraniens ont également estimé que cette mauvaise gestion économique les avait sortis de la classe moyenne et menés à une relative pauvreté. La baisse de la valeur du Rial a été durement ressentie.

Les Bazaris protestaient contre le bouleversement soudain du statu quo économique, mais ont servi de tremplin aux États-Unis et à Israël pour propager des griefs plus larges.

La « surprise » dans ce chapitre du manuel de changement de régime a été l’insertion d’émeutiers professionnels dirigés par leurs contrôleurs externes.

Le modus était pour les insurgés armés de se rassembler dans une zone urbaine bien fréquentée, généralement dans une petite ville ; de sélectionner un passant au hasard et, pour les hommes du groupe de le battre sévèrement, tandis que les femmes filmaient et criaient à la foule rassemblée “tuez-le; brûlez-le” pour les inciter à le faire.

La foule, ne comprenant pas, devient chauffée et violente. La police arrive, après quoi des coups de feu provenant généralement d’un site surélevé au-dessus de la foule sont tirés sur la police ou les forces de sécurité. Ces derniers ripostent, et ne sachant pas d’où les coups de feu ont été tirés, tuent des « manifestants » armés et des membres du public. Une émeute violente est ainsi créée.

Les techniques sont efficaces et professionnelles. Elles ont été utilisées à de nombreuses autres occasions dans d’autres pays.

La réponse iranienne fut double : Premièrement, grâce au soutien des services de renseignement turcs, de nombreux combattants kurdes armés (entraînés et armés par les États-Unis et Israël) ont été tués ou arrêtés alors qu’ils traversaient la frontière vers les zones à majorité kurde d’Iran, en provenance de Syrie et d’Erbil.

Ce qui a changé la donne, cependant, a été la coupure des connexions Starlink vers les quelque 40 000 terminaux satellites qui avaient été introduits clandestinement en Iran (très probablement par des ONG occidentales).

Les services de renseignement occidentaux pensaient que Starlink était impossible à brouiller – d’où sa position principale dans la boîte à outils de changement de régime.

La coupure de Starlink a sauvé la situation. Les émeutes ont arrêté. Et l’État a rebondi. Il n’y a eu aucune défection de l’armée, du CGRI ou des Basij. L’État reste intact et ses défenses renforcées.

Alors, quelle est la prochaine étape ? Que peut faire Trump ? Son excuse pour une intervention était fondée sur le récit selon lequel le “régime massacrait le peuple”, provoquant des « rivières de sang« . Cela ne s’est pas produit. Au lieu de cela, il y a eu des manifestations massives de soutien à la République.

Eh bien, Michael Wolff a de nouveau appelé ses sources à la Maison Blanche : « Je suis retourné voir les gens à qui je parle à la Maison Blanche, pour revenir là-dessus« .

Wolff raconte que l’idée d’une nouvelle série de frappes contre l’Iran semblait à ses interlocuteurs avoir pris racine à la fin de l’été, au début de l’automne. Le point de départ était que Trump était “ravi” de la façon dont sa frappe de juin sur les installations d’enrichissement d’uranium iraniennes avait fonctionné : “Ça a marché ; ça a vraiment marché”, répétait-il.

Mais à l’automne, Trump a commencé à reconnaître qu’il était confronté à un combat difficile lors des élections de mi-mandat. Il a commencé à dire: « si nous perdons [la Chambre], nous pourrions être finis ; finis ; finis”. Et Trump continue ainsi – avec une certaine conscience de soi selon Wolff – de citer les problèmes « qu’ils » ont, qui sont [le manque de] « emplois, la merde de l’affaire Epstein et ces vidéos du ICE qui font pleurer tout le monde”. Dans ces conversations Trump implique que les Républicains pourraient même perdre le Sénat, auquel cas, “Je serai de retour au tribunal, ce qui ne sera pas très joli”.

La veille de l’attaque des installations d’enrichissement en juin 2025, Trump – dans un aperçu de sa façon de penser dans les appels à ses copains – répétait constamment : « Si nous faisons cela, cela doit être parfait. Il faut que ce soit une « victoire ». Cela doit avoir l’air parfait. Que personne ne meurt« .

Trump n’arrêtait pas de dire à ses interlocuteurs : “On arrive, on fait tout sauter et on se casse : le Grand jour. On veut un Grand jour. Nous voulons [nous attendons, selon Wolff] une guerre parfaite”. Et puis à l’improviste, après l’attaque de juin, Trump a annoncé un cessez-le-feu, ce qui, selon Wolff, était « Trump concluant sa guerre parfaite« .

L’extrême violence utilisée par les émeutiers contre la police et les responsables de la sécurité iranienne (jusqu’au pic du 9 janvier 2026) ; l’incendie de banques ; des bus, des bibliothèques et le saccage de mosquées, ont très probablement été conçus par les services de renseignement occidentaux pour montrer un État en ruine et en décomposition qui, dans son agonie mortelle, tuait son propre peuple.

Ceci probablement — en coordination avec Israël — était présenté à Trump comme le début ‘parfait’ d’un « scénario de type Venezuela » : nous optons pour la décapitation, « On arrive, on fait tout sauter et on se casse « .

Trump a déclaré cette semaine à ses conseillers (pour la deuxième fois), rapporte Wolff, qu’il voulait une « chose remarquable ; une bonne grosse affaire – avec plein de gros titres. Il faut que ça « marche » bien« . Bien que les émeutes aient été dissipées, il insiste toujours sur une garantie de « victoire » de son équipe dans toute action entreprise.

Mais où est le scénario « on arrive et on se casse » ? Les émeutes ont cessé. Après la frappe du 12 juin 2025 et l’enlèvement de Maduro, Téhéran n’est que trop conscient de l’obsession de Washington pour la décapitation.

Alors, que peut faire Trump ? Bombarder des bâtiments institutionnels iraniens comme le siège de l’IRCG ? L’Iran répondra presque certainement. Il a menacé de riposter en frappant des bases américaines dans toute la région. Dans une telle situation, une attaque autorisée par Trump peut ne pas avoir du tout l’apparence d’une « grande victoire« .

Peut-être que Trump se contentera d’une plus petite “victoire” : « Nous avons un gros bâton« , continue-t-il de dire. « Personne ne sait si je vais l’utiliser. Alors ça fait flipper tout le monde !”.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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