Un Occident traumatisé par sa dissolution


crooke-alastair.siPar Alastair Crooke – Le 23 avril 2018 – Source Strategic Culture

Une toile tissée de tromperies : le Pentagone l’a nommée une mission parfaite − tous les 105 missiles tirés ont atteint leur cible ; « Mission accomplie », a annoncé le Commandant en chef.  Des entrepôts de produits chimiques et des centres de recherche ont été détruits : pourtant, aucun produit chimique n’a été libéré dans l’atmosphère syrienne à la suite du raid.  La Grande-Bretagne insiste sur le fait qu’elle a subi une attaque mortelle d’un agent neurotoxique par la Russie, mais ses deux victimes semblent bien se remettre d’une attaque normalement fatale à coup sûr. Les trous dans le récit syrien apparaissent. Il y aura des répercussions politiques. Mais lesquelles, et où ?

Les gouvernements doivent mentir effrontément, s’en tenir fermement à ces deux récits sur les armes chimiques et cacher le désarroi résultant de la discorde interne. Il est clair que Trump n’a pas été correctement informé par son personnel. Croyait-il que les récits sur les armes chimiques étaient incontestablement vrais ?  Était-il conscient des failles possibles de ces histoires, avant de lancer un acte potentiellement illégal, et sans se soucier d’avoir des preuves ? Comment se fait-il qu’il ait été surpris d’apprendre que les États-Unis avaient expulsé 60 diplomates russes, alors qu’il pensait que ce ne serait qu’un exercice d’adéquation avec les décisions européennes, c’est-à-dire environ quatre ou cinq personnes ? Comment Nikki Haley peut-elle annoncer d’autres sanctions à l’encontre de la Russie pendant que Trump hurle sur sa propre télévision que ce n’est pas vrai ?

Il a été rapporté que le général Kelly aurait dit à Trump que des images épouvantables d’enfants morts, avec de la mousse à la bouche, étaient en train d’être montrées à la télévision. Trump, d’après ce que nous savons de son caractère, aura probablement réagi instinctivement et avec une colère viscérale.  On rapporte que son premier réflexe a été de réagir avec force contre le gouvernement syrien.

Mais les Russes (le général Gerasimov) avaient déjà averti le Pentagone (le général Dunford) un mois plus tôt qu’ils avaient reçu des renseignements sur une fausse attaque chimique en cours de préparation à la Ghouta orientale. Pourquoi les djihadistes voudraient-ils cela ? Pourquoi ? Parce qu’une attaque majeure était planifiée contre Damas par les quelque 30 000 militants rassemblés à la Ghouta, avec quelques 4000 insurgés se rassemblant ailleurs, dans le sud, en renfort.  Les Russes ont averti Damas du danger. À ce moment-là, les forces syriennes étaient fortement engagées dans la province d’Idlib ; elles ont dû rapidement faire demi-tour, et mettre en scène une invasion éclair de la Ghouta, dont la vitesse même a pris les insurgés par surprise ; et qui, par conséquent, ont été rapidement submergés. L’accusation relative aux armes chimiques était une tentative flagrante de rallier un soutien de l’étranger pour les insurgés de la Ghouta et de maintenir en vie la perspective d’une attaque contre Damas, ce qui apporterait un changement de paradigme à la Syrie (ce que les insurgés et certains États les soutenant espéraient apparemment).

La conséquence fut une « guerre » au sein de l’administration américaine : le colonel Pat Lang, un officier supérieur et très respecté ancien officier du renseignement a la défense américaine, écrit :

« On m’a dit que l’ancienne équipe néoconservatrice a plaidé aussi fortement que possible en faveur d’une massive campagne de bombardements aériens visant à détruire la capacité du gouvernement syrien à combattre les rebelles pour la plupart djihadistes. John Bolton, le général (à la retraite) Jack Keane et de nombreux autres néoconservateurs ont fortement plaidé en faveur de cette campagne comme moyen d’inverser l’issue de la guerre civile. James Mattis a réussi à obtenir l’approbation du président Trump pour une frappe beaucoup plus limitée et largement symbolique, mais Trump penchait clairement du côté néoconservateur de l’argument. Que se passera-t-il la prochaine fois ? »

Mais apparaît alors l’écart entre l’affirmation initiale du Pentagone selon laquelle huit cibles ont été sélectionnées pour une attaque en Syrie, 105 missiles tirés et la déclaration subséquente de Trump proclamant « mission accomplie » − en contraste total avec la version russe, très différente, des événements. Dans ce cas, huit cibles ont en effet été sélectionnées par les États-Unis et des missiles ont été tirés sur ces huit cibles. Mais seulement quatre cibles ont été atteintes.

• 4 missiles ont visé l’aéroport international de Damas ; 12 missiles ont été tirés sur l’aérodrome d’Al-Dumayr. Tous les missiles ont été abattus.

• 18 missiles ont visé l’aérodrome de Blai : tous les missiles ont été abattus.

• 12 missiles ont visé la base aérienne de Shayrat : tous les missiles ont été abattus. Les bases aériennes n’ont pas été touchées par les frappes.

• 5 des 9 missiles visant l’aérodrome inoccupé de Mazzeh ont été abattus.

• 13 des 16 missiles ciblant l’aérodrome de Homs ont été abattus. Il n’y a pas eu de dommages importants.

• Au total, 30 missiles ont visé des installations de recherche près de Barzah et de Jaramana; 7 ont été abattus.

Que s’est-il passé, et pourquoi cette incrédulité occidentale face au fait que cette opération n’était pas « parfaite », en quelque sorte ?  Eh bien, les statistiques russes nous disent tout : Pantzir S : 23 frappes sur 25 tirs ; Buk-M2 : 24 sur 29 − et l’ancienne arme soviétique, le S200 − eh bien, 0 frappes sur 8 missiles lancés.

Simplement, le Pantzir et le Buk M2 sont nouveaux en Syrie, alors que les anciens systèmes de défense aérienne sont des systèmes de l’ère soviétique. Le Pantzir et le Buk sont efficaces, tout simplement. Le Pentagone, pour couvrir l’écart de compte des missiles, suggère qu’il a envoyé pas moins de 76 missiles de croisière contre le centre de recherche Barzah, un endroit non renforcé et non défendu. Il s’agissait d’un petit complexe de deux étages, récemment déclaré exempt d’armes chimiques et de recherche sur ces armes par l’OIAC. En d’autres termes, suffisamment de missiles pour aplatir une ville (34 tonnes d’explosifs) ont été dirigés vers ce petit bâtiment conventionnel de deux étages, déclare le Pentagone. Ce n’est pas crédible (voir ici pour une analyse d’expert).

Ce ne sera pas la première fois que des faits devront s’ajuster à un récit : l’ancien chef de la marine britannique, Lord West, se souvient : « Quand j’étais chef du renseignement [du Royaume-Uni], j’ai subi d’énormes pressions politiques pour me faire dire que notre campagne de bombardement en Bosnie permettait d’accomplir toutes sortes de choses, alors que ce n’était pas le cas. J’ai été soumis à d’énormes pressions, donc je sais ce qui peut arriver avec les renseignements. »

Mais pourquoi encore une nouvelle tromperie ? Ses assistants ont-ils dit à Trump que ce n’était pas exactement une mission « parfaitement » accomplie ?  Peut-être pas. Est-ce que ses aides ont dit à Trump, est-ce que ses aides ont dit à Mme May, est-ce que ses aides ont dit à Macron que la mort des enfants à Douma pourrait bien avoir été causée par asphyxie − et non par des produits chimiques ? Ont-ils été avertis par leurs assistants qu’ils risquaient de répéter l’erreur de la guerre en Irak (renseignements erronés), mais aggravée à cette occasion par l’absence totale d’enquête préalable, de preuves réelles ou de résolution de l’ONU ?

Elle peut ne pas s’enflammer immédiatement, mais la fusée d’un scandale subséquent a été mise à feu. Elle peut faire tomber certains politiciens avec elle (Mme May en premier peut-être).

Comment l’expliquer ? Le colonel Pat Lang suggère que, comme en Irak, les néoconservateurs ont de nouveau fermement glissé le pied dans la porte de l’élaboration des politiques :

«…et [comme ils] ont poussé les États-Unis dans la direction de l’invasion de l’Irak et de la destruction de l’appareil de l’État irakien, [ils font la même chose à l’égard de la Syrie]. Ils l’ont fait en manipulant l’image mentale collective que les Américains avaient de l’Irak et de la menace supposée posée par les armes de destruction massive irakiennes. Toutes les personnes qui ont participé à ce processus n’étaient pas néocons dans leur allégeance, mais il y en avait assez dans l’administration Bush pour dominer le processus. »

« Ces personnes, alors et encore maintenant, croient fermement au destin manifeste des États-Unis comme étant le meilleur espoir d’un avenir utopique pour l’humanité et, en même temps, à la responsabilité des États-Unis de conduire l’humanité vers cet avenir. Les néoconservateurs croient qu’à l’intérieur de chaque Irakien, Philippin ou Syrien, il y a un Américain qui attend d’être libéré des liens de la tradition, de la culture locale et de l’arriération générale. Pour les personnes ayant cet état d’esprit, l’explication de la persistance des anciennes cultures réside dans la nature oppressive et exploitante des dirigeants qui bloquent le ‘progrès’ nécessaire. La solution pour les impérialistes et les néoconservateurs est simple. Les dirigeants locaux doivent être éliminés en tant que principal obstacle à l’émulation populaire de la culture et des formes politiques occidentales et surtout américaines. »

La géopolitique d’aujourd’hui est présentée dans les récents documents de stratégie de défense de l’Amérique comme étant simplement l’une des réémergences de la rivalité et de la concurrence des grandes puissances : l’Amérique en tant que défenseur d’un « ordre » mondial homogène et fondé sur des règles, la Chine et la Russie, en tant que « puissances révisionnistes », menaçant le bon fonctionnement de cet ordre. Il est vrai (jusqu’à maintenant), que la Chine, la Russie et l’Iran travaillent de concert, pour réaffirmer le principe de la différence culturelle et politique et de l’hétérodoxie, au sein de la sphère globale. Mais la compétition entre grandes puissances explique-t-elle suffisamment la crise que nous vivons aujourd’hui ?

La crise syrienne actuelle a très peu à voir avec les armes chimiques (sauf pour satisfaire l’amour européen et américain de se montrer vertueux). Trump peut, ou non, croire cette histoire. Mais ce n’est très pertinent dans aucun des cas.  Cette nouvelle histoire d’armes chimiques, dans une longue suite d’histoires de la sorte qui remontent à celle des « bébés sortis de leurs incubateurs par des soldats irakiens » [pendant l’invasion du Koweit, NdT], a toujours eu un seul objectif : fournir un prétexte pour un procès, une action militaire ou « quoi que ce soit d’autre » (c’est-à-dire que les dirigeants locaux soient supprimés car considérés comme le principal obstacle à l’émulation populaire de la culture et des formes politiques occidentales et surtout américaines, selon la formule de Pat Lang).

Le professeur John Gray note, dans son livre intitulé Black Mass, que « le monde dans lequel nous nous trouvons… est jonché de débris de projets utopiques qui, bien qu’ils aient été formulés en des termes séculiers niant la vérité de la religion, sont en fait des véhicules d’un mythe religieux ». Les révolutionnaires jacobins ont lancé la Terreur comme une violente réponse à la répression des élites − emballée dans l’humanisme des Lumières de Rousseau − comme une violence justifiée par la violence de la répression des élites ; les bolchéviks trotskystes ont assassiné des millions de personnes au prétexte de réformer l’humanité grâce à l’Empirisme scientifique ; les nazis ont fait de même, au nom de la poursuite du « racisme scientifique (darwinien) ».

« Tous ces projets utopiques… », affirme Gray, « …sont des versions de la croyance apocalyptique en une ‘Fin des temps’, lorsque les maux du monde disparaîtront par le massacre des corrompus dans un monde en chaos, et dont seuls les élus seront épargnés. Les Jacobins et les Trotskystes ont peut-être détesté la religion traditionnelle, mais leur conviction qu’il peut y avoir une rupture soudaine dans l’histoire, après laquelle les défauts de la société humaine seraient abolis à jamais − par la volonté et la technologie humaines, plutôt que par un acte de Dieu − représente essentiellement une inversion de forme séculière de la tradition apocalyptique juive dans laquelle Jésus était un protagoniste (qui croyait que le monde était destiné à une destruction imminente, de sorte qu’un monde nouveau, et parfait, pourrait le remplacer). »

Quel est le rapport avec la Syrie ?  Eh bien, il en existe pas mal : tout d’abord, le parallèle des impulsions jacobines d’une terreur déchaînée contre le « système d’État répressif » français de l’époque ; et celui qui menace la Syrie, contre le « tyran Assad », est assez clair.

“Mais aussi, la méta-narrative occidentale contemporaine d’un monde convergeant vers un type unique de gouvernement et de système économique − démocratie universelle et marché libéral promettant la « prospérité pour tous », « la fin de l’histoire », n’est rien d’autre, affirme Gray, que la version la plus récente de la tradition apocalyptique juive telle qu’implantée dans le christianisme (et influencée par le manichéisme ultérieur)”. En d’autres termes, les projets de « changement de régime » militaire séculier des temps modernes ne sont rien de plus qu’une version mutante de la violence qui était justifiée à l’origine par des visions apocalyptiques de « fin des temps » − mais qui sont maintenant justifiées par la vision utopique d’une « fin de l’histoire » que l’on retrouve dans le projet universel américain d’une humanité convergeant vers un ensemble de valeurs ancrées dans un « ordre » mondial dirigé par les Américains.

Et la nature de notre crise ?  Tout comme le monde n’a pas pris fin − ni connu de Rédemption − pour les premiers chrétiens, l’histoire n’a pas pris fin − et l’utopie n’arrive pas non plus − comme les élites américaines l’espéraient. Et maintenant, c’est à ces dernières de gérer cette crise de désillusion. (Historiquement, l’échec de la volonté de Dieu a été attribué à la résistance de la puissance du mal, qui a été personnifié comme Satan, et on voit ici, par exemple, la personnification moderne de Satan sous le visage de Poutine largement répandue dans les écoles britanniques.)

Comment expliquer autrement le fait que Lord West, dans son interview à la BBC, explique de manière tout à fait cohérente pourquoi le président Assad n’est peut-être pas responsable d’une attaque chimique à Douma, mais se sent néanmoins obligé de diaboliser Assad et la Russie : le président Assad est « méchant, désagréable, détestable, horrible » − et que « c’est une sorte de politique pour les Russes de mentir ». Il ne l’a pas dit explicitement, mais a insinué que la tromperie et le mensonge est dans la nature russe, comme la dimension répugnante est dans la nature d’Assad.

En bref, Assad et la Russie représentent pour les utopistes laïques d’aujourd’hui le mythique « Satan » que l’apocalypse de la fin des temps est censé amener à sa fin sanglante.

Ismail Shamir a fait état de l’incompréhension (compréhensible) des Russes face à l’hostilité implacable de l’Occident envers la Russie :

« Aujourd’hui, avec la marine américaine en place, avec le soutien de l’Angleterre et de la France, le compte à rebours avant l’affrontement a apparemment commencé. Les Russes se préparent sinistrement à la bataille, qu’elle soit locale ou mondiale, et ils s’attendent à ce qu’elle commence à tout moment.

La route vers ce grand moment passe par l’affaire Skripal, l’expulsion de diplomates et la bataille syrienne pour la Ghouta orientale, avec un important spectacle connexe fourni par les manigances israéliennes.

L’expulsion des diplomates a sidéré les Russes. Pendant des jours, ils se sont gratté la tête et ont cherché une réponse : qu’attendent-ils de nous ? Quelle est la cause profonde ? Trop d’événements qui ont peu de sens les uns avec les autres. Pourquoi l’administration américaine a-t-elle expulsé 60 diplomates russes ? Veulent-ils rompre les relations diplomatiques ou s’agit-il d’un premier pas vers une tentative de retirer la Russie du Conseil de sécurité ou d’annuler son droit de veto ? Cela signifie-t-il que les États-Unis ont renoncé à la diplomatie ?

(La réponse “c’est la guerre” ne leur est pas venue à l’esprit à l’époque)….

Espérons et prions pour survivre au cataclysme à venir. »

Le vendredi 13 avril n’a pas conduit au cataclysme (cela aurait pu arriver facilement sans le général Mattis). C’est ainsi que les choses se présentent aujourd’hui : une agglomération fortuite de personnes et de circonstances peut entraîner des conséquences tout à fait différentes. Il ne s’agit pas de raison, mais de personnalités et d’émotions différentes.

L’attaque contre la Syrie n’est pas un « accident de parcours », facilement oublié, et après lequel nous pourrions souffler et revenir aux affaires habituelles. Le traumatisme engendré par l’utopisme occidental séculier (les Lumières européennes) en cours de dissolution n’est pas quelque chose qu’on peut traverser aussi facilement. L’altérité : d’autres cultures s’unissent et nous mènent vers des chemins différents, bien que cela soit encore en phase latente. Nous devrions nous attendre à plus d’ « accidents de parcours ». Il faut s’attendre à des surprises. Les prochaines pourraient bien être plus dangereuses encore. Le traumatisme de la dissolution de l’Occident ne sera ni rapide ni sans violence, d’autant plus que le choc de découvrir que la « technologie » n’est pas en quelque sorte inhérente à la culture occidentale, mais que l’« autre » peut faire aussi bien, voire mieux, frappe au cœur même du « mythe » occidental de son propre exceptionnalisme.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

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2 réflexions au sujet de « Un Occident traumatisé par sa dissolution »

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