Les raisons du dernier état d’urgence de l’Éthiopie


Par Andrew Korybko – Le 26 février 2018 – Source Oriental Review

Resigned Ethiopia premier Hailemariam Desalegn.
Le Premier ministre éthiopien démissionnaire Hailemariam Desalegn

Le Premier ministre éthiopien a démissionné de manière inattendue et a déclenché un nouvel état d’urgence dans le deuxième plus grand pays d’Afrique.

Le premier ministre Haile Mariam Desalegn a fait cette annonce à la fin de la semaine dernière, mais a déclaré qu’il continuerait d’exercer ses fonctions jusqu’à ce que le gouvernement nomme un successeur. Cette action surprise a pour toile de fond la libération par les autorités de dizaines de personnalités de l’opposition accusées de terrorisme et d’autres crimes connexes depuis la mise en place du dernier état d’urgence à l’automne 2016. À l’époque, le groupe ethnique le plus important, les Oromos, a été impliqué dans les troubles. Ils ont été galvanisés par les plans du gouvernement d’étendre la région de la capitale en empiétant sur leur territoire historique qui entoure complètement Addis-Abeba.

Cependant, ce groupe a récemment été en conflit avec les Somaliens ethniques sur des droits fonciers le long de leur frontière intérieure controversée, et la deuxième plus grande minorité et peuple éthiopien traditionnel de l’Amhara a commencé séparément ses propres manifestations anti-gouvernementales. Au total, des groupes ethniques représentant plus de la moitié de la population du pays créent de graves perturbations à travers tout le pays. Le point commun derrière leurs actions est leur mécontentement partagé sur la nature du fédéralisme éthiopien. L’opposition estime qu’elle est superficielle et ne fait que donner un pourboire aux minorités dominantes de chaque région, tandis que les autorités affirment qu’une délégation de pouvoirs supplémentaires conduirait à la « balkanisation » du pays.

La situation en matière de sécurité est d’autant plus marquée que certains des groupes ethniques minoritaires opposés au gouvernement sont armés et bénéficieraient d’une aide de l’Érythrée voisine, une ancienne région de l’État Éthiopien, désormais enclavée, qui a accédé à l’indépendance en 1993. Depuis, ce nouveau pays s’est engagé à miner son ancienne patrie. Ceci explique pourquoi Addis-Abeba s’est senti obligé d’imposer un autre état d’urgence afin de prévenir toute menace qui pourrait se matérialiser pendant cette période sensible. Quant à savoir pourquoi le premier ministre a démissionné soudainement, il ne s’agit pas nécessairement du résultat direct des troubles eux-mêmes, mais plutôt celui de divisions « profondes » qu’ils ont contribué à accentuer.

Les partis Oromo et Amhara qui font partie du Front démocratique révolutionnaire populaire éthiopien (EPRDF), se sont probablement sentis contraints par les troubles dans leurs régions pour faire pression sur leurs homologues du Tigré et du Peuple du Sud – le premier aurait une influence disproportionnée sur l’État – pour permettre la libération de leurs compatriotes emprisonnés. Cela a enhardit indirectement les « réformistes fédéralistes » et contribué à cette crise de sécurité en spirale que seule la démission du Premier ministre et l’état d’urgence subséquent ont la moindre chance de contrôler. Cependant, les conséquences de ces derniers événements ne se limitent pas seulement au pays de la Corne de l’Afrique, car elles ont aussi de sérieuses implications pour la Chine.

Le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba récemment ouvert le « CPEC sino-africain » représente le principal investissement de la Route de la soie sur le continent, mais ce couloir de transit vital pour le deuxième plus grand pays d’Afrique pourrait être menacé si les agitations des Oromos ne sont pas réprimées et si des groupes armés sabotent cette route. De plus, la simple perception de l’Éthiopie comme d’un endroit « dangereux » – objectivement ou non – pourrait décourager les investisseurs internationaux et ralentir le taux de croissance rapide de ce pays appauvri. Cette situation pourrait entraver ainsi les plans de modernisation économique et influer indirectement sur les grandes attentes stratégiques de la Chine pour l’Éthiopie et le reste de l’Afrique, dans une large mesure, dans le contexte de l’émergence de l’ordre mondial multipolaire.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Hervé relu par Cat pour le Saker Francophone

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