Le silence des agneaux


Un rappel des causes de la situation syrienne et de la vague d’immigrants vers l’Union Européenne.


Par F. William Engdahl – Le 10 octobre 2016 – Source New Eastern Outlook

Un des phénomènes les plus bizarres, dans la situation très bizarre de ces dernières années, est le refus des politiciens de premier plan de l’Union européenne de discuter ouvertement de la réalité derrière la perturbation sociale catastrophique causée par l’afflux en Europe de plus d’un million de réfugiés de guerre, en provenance de Syrie et d’autres pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ravagés par la guerre. Le débat européen sur les réfugiés, à cause de ce silence, ou du refus de parler des causes réelles et des remèdes possibles, conduit à des déclarations complètement absurdes de la part d’anciens combattants politiques qui devraient beaucoup mieux s’y prendre.

Les réfugiés sont une conséquence de la guerre. La guerre est une conséquence de la décision prise par certains intérêts pétroliers et militaires de l’OTAN pour reprendre ou prendre le contrôle des nouveaux marchés mondiaux de l’énergie dans le pétrole et, maintenant, le gaz naturel. En outre, la guerre est une conséquence des réactions des autres nations, y compris la Chine, la Russie et l’Iran, à la tentative des États-Unis et d’autres pays occidentaux de contrôler les flux mondiaux de l’énergie. En outre et de manière connexe, il y a la réaction des éléments néo-nazis extrémistes en Ukraine, à la suite d’un coup d’État soutenu par les USA en 2014, à se joindre à cette guerre de l’énergie avec le soutien de l’UE, pour des raisons complètement montées de toutes pièces.

En conséquence du silence des dirigeants de l’UE, un drame tragique se déroule qui fait écho au roman de Thomas Harris, Le silence des agneaux.

Nourrir le danger ?

Un excellent exemple qui montre comment des hommes politiques sérieux sont obligés de faire les idiots pour justifier leur silence sur la vraie question en jeu est ce récent commentaire du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble.

Wolfgang Schäuble est un homme politique européen qui en a vu d’autres, et qui pense plus profondément que beaucoup d’autres sur de nombreuses questions de la vie. Dans beaucoup de domaines, il n’est clairement pas un penseur superficiel. Il a guidé le chancelier Helmut Kohl pour mener la réunification allemande controversée et dangereuse de 1990, une époque où des assassinats secrets ont éliminé deux personnages clés de l’unification allemande, Alfred Herrhausen de la Deutsche Bank et Detlev Rohwedder, directeur de Treuhand, ainsi que salement estropié Schäuble, même si ces assassinats ont été officiellement déclarés l’œuvre d’un «tireur isolé».

Donc que dit Schäuble aujourd’hui au sujet de la plus grave crise sociale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en Allemagne ?

Dans une interview au journal allemand Die Zeit, s’opposant à l’idée que l’Europe puisse s’isoler de l’afflux de réfugiés en provenance d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient arabe, Schäuble a déclaré : «Cet isolement est en fait ce qui va nous briser, nous conduire à la dégénérescence due à la consanguinité. Pour nous, les musulmans en Allemagne enrichissent notre ouverture, notre diversité.» Puis il a ajouté l’étrange commentaire suivant : «Il suffit de regarder la troisième génération de Turcs, précisément les femmes ! C’est en effet un potentiel d’innovation énorme !»

Le dernier, et pour autant que je sache, le seul homme politique allemand à pointer la vérité financière de qui est derrière la création d’État islamique ou DAESH, a dit la vérité et a été rapidement réduit au silence. Le ministre allemand du Développement, Gerd Mueller, dans une interview à la TV nationale allemande ZDF en août 2014, a accusé le Qatar de financer les militants d’État islamique : «Vous devez vous demander qui est en train d’armer, de financer les troupes d’EI. Le mot-clé est Qatar – et comment pouvons nous traiter politiquement avec ces gens et ces nations ?» Mueller a été, par la suite, réduit au silence par la coalition Merkel.

Pour éviter encore tout commentaire embarrassant qui pourrait pointer vers la vérité au sujet du financement des terroristes en Syrie et au Moyen-Orient, Angela Merkel a récemment viré son chef des renseignements, le BND allemand, Gerhard Schindler, pour une  note interne qu’il a permis d’être divulguée à la presse, note exprimant les graves préoccupations envers le rôle de la monarchie d’Arabie saoudite dans les conflits terroristes du Moyen-Orient et de l’instabilité du prince saoudien Muhammad bin Salman, ministre de la Défense et aujourd’hui de facto roi, car son père est gravement malade avec une forme déclarée de démence.

Le silence de l’UE sur la réalité de la situation actuelle avec la Russie et l’Ukraine est tout aussi assourdissant, autant que le silence sur la cause des guerres au Moyen-Orient et en Libye.

Le silence public, signe d’impuissance, des politiciens de l’UE lorsqu’ils ont été confrontés, début 2014, à l’enregistrement vérifié d’un appel téléphonique entre la secrétaire d’État adjointe américaine aux affaires européennes, Victoria Nuland, et Pyatt, son ambassadeur à Kiev. Les deux ont été surpris en train de discuter des personnes qu’ils avaient choisies pour le futur régime post-Ianoukovitch. Un enregistrement dans lequel elle a dit à Pyatt, à propos des préférences des gouvernements de l’UE, «Fuck  the UE !» Le silence de tous les gouvernements de l’UE fut alors le sinistre et remarquable signe du silence de plus en plus profond des agneaux. Comme l’est l’obéissance servile des gouvernements de l’UE, unanimes pour poursuivre les sanctions économiques contre la Russie même si les économies de l’UE en souffrent beaucoup. Rien que l’Allemagne a perdu quelque 120 milliards d’euros dans le commerce avec la Russie depuis les manifestations du Maïdan, fin 2013.

La réalité est taboue

Qu’est-ce qui pousse des hommes politiques intelligents comme Schäuble à babiller un non-sens sur les dangers de la consanguinité allemande et les capacités de la troisième génération de femmes turques ? Ce n’est pas ce que disent les dirigeants de l’UE, mais c’est ce qu’ils refusent de dire, en grande partie par crainte de représailles de la part des États-Unis, qui est important ici.

Ce que Schäuble et Merkel, et d’autres dans l’UE, savent très bien, mais dont ils ne disent rien à leur peuple, est que depuis des années le gouvernement des États-Unis, sa CIA, son Département d’État et son Pentagone, ainsi que des éléments clés du même genre en Grande-Bretagne, en France, dans la Turquie d’Erdogan, en Arabie saoudite, au Qatar, ont une Grande (ou pas si grande) Stratégie. Elle implique une réorganisation globale et complète du contrôle de la majeure partie du pétrole mondial et maintenant du gaz naturel.

La stratégie est simple et remonte à 1999, au discours à Londres par Dick Cheney, alors PDG de Halliburton, et même avant, au projet de Cheney de 1992, nommé Defense Policy Guidance, alors qu’il était secrétaire à la Défense des États-Unis ; une stratégie destinée à s’assurer qu’aucune autre nation ou groupe de nations puisse à l’avenir contester que l’Amérique est la seule superpuissance.

Le centre de cette stratégie américaine, dont Cheney semble être le meneur, ne repose pas sur des guerres préventives, mais sur des guerres pour l’énergie. Elles sont des guerres pour l’énergie, souvent déguisées en guerres de religion, pour contrôler, refuser ou fournir le pétrole si vital et, de plus en plus, les ressources de gaz aux nations du monde. La guerre en Syrie, lancée il y a cinq ans au cours des soi-disant printemps arabes, une série de changements de régime qui ont été promus par la secrétaire d’État Hillary Clinton, est la partie centrale où se joue le contrôle de l’avenir de l’énergie, et donc des économies, des 28 pays de l’Union européenne. Ce jeu va, à son tour, décider de qui dominera le monde ou pas. Pour les amis de Cheney à Washington, c’est une question de vie et de mort.

Le gaz européen

L’UE est potentiellement le plus grand futur marché mondial pour le gaz naturel, en raison de ses objectifs de réduction des émissions de CO2, déjà adoptées. Je ne discuterai pas ici de la science ou de l’absence de science derrière le réchauffement climatique. Il est pertinent pour les marchés mondiaux de l’énergie, car c’est un fait juridique, que les États membres ont convenu de ce qui suit : en 2020, une réduction de 20% des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990 ; d’ici 2030, au moins 40% de réduction des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990. Toutes les parties conviennent que le seul moyen actuellement possible d’atteindre ces objectifs est de remplacer massivement le charbon et le pétrole par le gaz naturel. En Allemagne, il faut ajouter la décision de Merkel, après Fukushima, d’éliminer l’électricité nucléaire. Le futur marché gazier de l’UE devient la Toison d’or pour les fournisseurs de gaz tels que le Qatar, mais pas que lui.

Arrive Washington

Maintenant, allons à Washington, à son extrême droite.

Jusqu’en février 2014, au moment du coup d’état étasunien en Ukraine, la Russie, en utilisant les gazoducs de l’ère soviétique passant par l’Ukraine pour la plupart, a été la source d’approvisionnement majeure pour le gaz européen, venant des énormes gisements de gaz russes. L’objectif de Washington était, et est toujours, de briser ce lien entre la Russie et l’UE. L’administration Obama, guidée par Nuland et le vice-président Joe Biden, a installé un régime vassal à Kiev et a ordonné à ses pions de défier le russe Gazprom pour le paiement du gaz livré, qui se compte par milliards. Ils ont ordonné à leurs vassaux à Kiev de lancer une guerre contre le Donbass russophone de l’Est de l’Ukraine en bordure de la Russie. Kiev a obéi.

Cela a provoqué une crise stratégique à cause de la base navale russe en mer Noire, qui était administrativement, depuis l’époque soviétique, une partie de l’Ukraine, mais historiquement russe et tatar. Un référendum, dans lequel plus de 90% des citoyens de Crimée ont voté pour être rattachés à la Russie, a été utilisé comme prétexte pour Washington pour pousser l’UE à prendre des sanctions économiques autodestructrices contre la Russie. Les sanctions ont visé des personnes et des entreprises clés de l’industrie pétrolière et gazière russe.

L’escalade, menée par une guerre de propagande de l’OTAN et des médias traditionnels contrôlés de l’UE, a permis à la Commission de Bruxelles de placer des entraves bureaucratiques à la réalisation d’un deuxième gazoduc, ne passant pas par l’Ukraine, le South Stream.

En collaboration avec le gazoduc sous-marin, le North Stream, qui vient d’être construit entre Saint-Pétersbourg et le nord de l’Allemagne, le South Stream aurait éliminé la capacité de Washington, via l’Ukraine, de faire chanter ou de nuire à Gazprom. La Bulgarie, le point d’ancrage destiné au passage entre le sud est de l’Europe et l’Italie, a été contrainte par Bruxelles de se retirer de l’accord South Stream avec Gazprom et, en décembre 2014, le président Poutine a annoncé que South Stream était mort.

Maintenant, en Syrie, Bachar al Assad et, à un degré moindre, l’Irak dominé par les chiites, se présentent comme l’obstacle pour que le gaz qatari, sous contrôle américain, arrive jusqu’aux principaux marchés européens.

Retour en 1991

Les plans américains, mis au point par une cabale de néo-conservateurs guerriers et soutenus par le complexe militaro-industriel, Big Oil et leurs banques de Wall Street, remontent au moins à 1991. Le général retraité 4 étoiles de l’OTAN, Wesley Clark, a décrit une réunion qu’il a tenue avec Dick Cheney et Paul Wolfowitz, qui était sous-secrétaire de Cheney à la Défense stratégique – la position numéro trois au Pentagone :

«Et j’ai dit : Monsieur le Secrétaire, vous devez être assez content de la performance des troupes dans Desert Storm. Et il a dit : Oui, mais pas vraiment, parce que la vérité est que nous aurions dû nous débarrasser de Saddam Hussein, et nous ne l’avons pas fait […] Mais une chose que nous avons apprise [de la guerre du Golfe] est que nous pouvons utiliser nos militaires dans la région – au Moyen-Orient – et que les Soviétiques ne nous arrêteront pas. Et nous avons environ 5 à 10 ans pour nettoyer ces anciens régimes clients soviétiques – la Syrie, l’Iran, l’Irak – avant que la prochaine superpuissance vienne nous défier.»

Suite à l’invasion américaine de mars 2003 en Irak pendant la présidence Cheney-Bush, avec Paul Wolfowitz à nouveau au Pentagone cette fois pour exécuter la chute de Saddam et la prise de contrôle militaire totale de l’Irak, le général John Abizaid a fait une déclaration éclairante. Abizaid, ancien commandant du CENTCOM, responsable de l’Iraq, a dit : «Bien sûr, c’est à cause du pétrole, entièrement à cause du pétrole, nous ne pouvons vraiment