Le maelstrom brésilien. Silence… On tourne !


L’ancien président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva essuie ses larmes lors d’une réunion organisée par des syndicalistes et des membres du Parti des travailleurs (PT) à Sao Paulo le 4 mars 2016

Brazilian former president Luiz Inacio Lula da Silva (C) wipes tears as he attends a meeting organized by unionists and members of the Workers Party (PT) in Sao Paulo downtown Brazil on March 4, 2016. Brazil's powerful Lula da Silva lashed out at prosecutors Friday after he was briefly detained by police as part of a probe into a massive corruption scheme
© AFP 2016 / NELSON ALMEIDA

Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 6 mars 2016 – Source Sputniknews

Imaginez l’un des leaders politiques mondiaux les plus admirés de l’histoire moderne, appréhendé dans son appartement à six heures du matin par des agents armés de la police fédérale du Brésil et emmené de force à l’aéroport de Sao Paulo, dans une voiture banalisée, pour être interrogé pendant près de quatre heures dans le cadre d’un scandale de corruption impliquant la compagnie pétrolière d’État géante Petrobras pour des milliards de dollars.

C’est la substance qui fait les scénarios hollywoodiens. Et ce fut exactement la logique derrière la production élaborée.

Les procureurs publics en charge des deux années de l’enquête Car Wash maintiennent qu’il y a des éléments de preuve impliquant Lula. Il aurait reçu des fonds – au moins 1,1 millions d’euros – du régime douteux de bakchich impliquant de grandes entreprises de construction brésiliennes en liaison avec Petrobras. Lula pourrait – et le mot important est pourrait – en avoir personnellement tiré profit, principalement sous la forme d’un ranch qui ne lui appartient pas, d’un appartement relativement modeste en bord de mer, d’émoluments pour intervenir dans le circuit mondial des conférences, et de dons à son œuvre de charité.

Former President Bill Clinton, gestures after the portraits of his wife Sen. Hillary Rodham Clinton and him were revealed
Près de 100 000 personnes veulent voir Bill Clinton arrêté pour violation de la loi électorale © AP PHOTO / Haraz N. Ghanbari

Lula est l’animal politique ultime – du niveau de Bill Clinton. Il avait déjà télégraphié qu’il s’attendait à une telle manœuvre alors que l’enquête Car Wash avait déjà arrêté des dizaines de personnes soupçonnées d’avoir détourné des contrats entre leurs entreprises et Petrobras – à hauteur de plus de $2 millirds – pour payer des politiciens du Parti des travailleurs (PT), dont Lula était dirigeant.

Le nom de Lula fait surface via le proverbial filou inculpé retourné en informateur, désireux de négocier un allègement de peine. L’hypothèse de travail – il n’y a pas de smoking gun [flagrant délit] – est que Lula, quand il a dirigé le Brésil entre 2003 et 2010, aurait personnellement bénéficié du régime de corruption autour de Petrobras, obtenant des faveurs pour lui-même, le PT et le gouvernement. Pendant ce temps, la présidente inefficace Dilma Rousseff est elle-même l’objet d’attaques manipulées via une négociation d’allègement de peine par l’ancien chef du groupe pro-gouvernemental au Sénat.

Lula a été interrogé dans le cadre d’une présomption de blanchiment d’argent, de corruption et de dissimulation d’actifs. Le coup d’éclat hollywoodien a été autorisé par le juge fédéral Sergio Moro – qui insiste toujours pour dire qu’il a été inspiré par le juge italien de l’époque notoire de l’opération Mani pulite [Mains propres] dans les années 1990, Antonio di Pietro.

Et là, inévitablement, le complot s’épaissit.

Rassemblez les habituels suspects des médias

Moro et les procureurs de Car Wash ont justifié le coup d’éclat hollywoodien insistant sur le fait que Lula a refusé d’être interrogé. Lula et le PT contestent cette version avec véhémence.

Et pourtant, les enquêteurs de Car Wash avaient régulièrement laissé fuiter dans les médias grand public des mots à cet effet, du genre : «Nous ne pouvons pas mordre Lula. Quand nous arriverons à lui, nous l’avalerons.» Cela impliquerait, au minimum, une politisation de la justice, de la police fédérale et du ministère public. Et pourrait laisser croire que le coup d’éclat est étayé par un flagrant délit. Comme la perception est la réalité dans le cycle frénétique des infos non-stop, ces nouvelles – instantanément mondialisées – signifient que Lula a été arrêté parce qu’il est corrompu.

Brazilian former president Luiz Inacio Lula da Silva attends a meeting organized by unionists and members of the Workers Party (PT) in Sao Paulo downtown Brazil on March 4, 2016
L’ex-président Lula «ne craint rien» alors que le piège Petrobras se resserre © AFP 2016 / NELSON ALMEIDA

Pourtant, cela nous rend de plus en plus curieux quand nous apprenons que le juge Moro a écrit un article (uniquement en portugais) intitulé : «Considérations à propos de Mani Pulite», dans l’obscur magazine JAC, question n° 26, juillet / septembre 2004, où il exalte clairement la «subversion autoritaire d’ordre juridique pour atteindre des objectifs spécifiques» et l’utilisation des médias pour intoxiquer l’atmosphère politique.

Tout cela au service d’un programme très précis, bien sûr. En Italie, les gens de droite ont vu toute la saga Mani pulite comme un mauvais abus judiciaire ; la gauche, pour sa part, était en extase. Le Parti communiste italien (PCI) a émergé avec les mains propres. Au Brésil, la cible est la gauche – tandis que la droite, au moins pour le moment, semble être composée d’un chœur d’anges chantant des cantiques.

Par exemple, le candidat choyé, sniffeur de cocaïne, perdant de l’élection présidentielle brésilienne en 2014, Aecio Neves,  a été remarqué pour des faits de corruption par trois accusateurs différents – et rien n’a abouti, sans plus d’enquête. C’est pareil avec une autre affaire douteuse impliquant l’ancien président Fernando Henrique Cardoso, autrefois progressiste notoirement infatué, devenu maintenant néolibéral forcené.

Ce que Car Wash a déjà répandu avec force à travers le Brésil est la perception que la corruption ne paie que lorsque l’accusé est un nationaliste progressiste. Quant aux vassaux dociles de Washington, ce sont toujours des anges – miséricordieusement à l’abri des poursuites.

Cela se produit parce que Moro et son équipe jouent, de main de maître, avec le levier que Moro a lui-même vanté dans ses écrits : l’utilisation des médias pour intoxiquer l’atmosphère politique – avec une opinion publique systématiquement manipulée avant même que quelqu’un ne soit formellement inculpé. Et pourtant Moro et les sources de ses procureurs sont en grande partie burlesques, des roublards astucieux et des menteurs en série. Pourquoi faire confiance à leur parole ? Parce qu’il n’y a pas de preuve tangible, quelque chose que Moro lui-même reconnaît.

Et cela nous amène vers un vilain scénario, fabriqué au Brésil par le triptyque médias–justice–police, pour détourner une des démocraties les plus saines au monde. Et cela est attesté par une dure réalité : l’ensemble du projet de l’opposition brésilienne d’extrême-droite se résume à ruiner l’économie de la 7e plus grande puissance économique mondiale, afin de justifier la destruction de Lula en tant que candidat à la présidence en 2018.

Les règles du pillage par l’élite

Rien de ce tout qui est écrit ci-dessus ne peut être compris par un public mondial sans une certaine connaissance du classique Braziliana. La légende locale décide que le Brésil n’est pas pour les débutants. Effectivement ; c’est une société étonnamment complexe, qui, d’un jardin d’Eden avant la découverte par les Portugais en 1500, à sombré dans l’esclavage – qui imprègne encore toutes les relations sociales – puis vit l’arrivée d’un événement crucial en 1808 : le roi du Portugal, Juan VI (et empereur du Brésil), fuyant l’invasion de Napoléon Ier, et emportant avec lui 20 000 personnes, s’installa à Rio de Janeiro et  dirigea l’État brésilien moderne. Moderne est un euphémisme ; l’histoire montre que les descendants de ces 20 000 personnes ont effectivement violé et tondu le pays depuis 208 ans. Et peu d’entre eux ont été tenus pour responsables.

Les élites brésiliennes traditionnelles composent l’un des mélanges d’arrogance, d’ignorance et de préjugés les plus nocifs de la planète. La Justice – et son bras armé la police – sont utilisées comme une arme quand les sondages ne sont pas favorables à leur ordre du jour.

President of the Federative Republic of Brazil Dilma Rousseff at a BRICS leaders expanded meeting
Le comité de mise en accusation de Rousseff doit être reformé, selon la Cour suprême du Brésil. HOST PHOTO AGENCY

Les propriétaires des grands médias brésiliens font partie intégrante de ces élites. Tout comme le modèle de concentration US, seulement quatre familles contrôlent le paysage médiatique, au premier rang desquels Globo, empire médiatique de la famille Marinho. Je l’ai connu, de l’intérieur, en détail, je sais comment il fonctionne.

Le Brésil est corrompu jusqu’à la moelle – depuis les élites compradores jusqu’à une grande partie des grossières nouvelles élites, qui incluent le PT. L’avidité et l’incompétence affichées par un groupe de piliers du PT est épouvantable – un reflet du manque de cadres de qualité. La corruption et le trafic d’influence impliquant Petrobras, les entreprises de construction et les politiciens est indéniable, même si elle semble dérisoire par rapport aux manigances de Goldman Sachs ou du Big Oil et au style de corruption des politiciens américains par les Koch Brothers et autres Sheldon Adelson.

Si c’était une croisade sans arrières-pensées contre la corruption – comme le disent avec insistance les procureurs de Car Wash – l’opposition de droite, vassale des anciennes élites, aurait été également exposée dans les médias traditionnels. Mais les médias contrôlés par l’élite ont tout simplement ignoré les procureurs. Et il ne s’est jamais rien produit, et de loin, avec l’ampleur du coup d’éclat hollywoodien contre Lula, photographié comme un petit délinquant et humilié devant toute la planète.

Les procureurs de Car Wash ont raison ; la perception est la réalité. Mais si ça se retourne ?

Pas de consommation, pas d’investissement, pas de crédit

Le Brésil ne pourrait pas être dans une situation économique plus sombre. Le PIB a baissé de 3,8% l’an dernier et sera probablement en baisse de 3,5% cette année. Le secteur industriel a diminué de 6,2% l’an dernier, et le secteur minier de 6,6% au dernier trimestre. La nation est sur le chemin de sa pire récession depuis… 1901.

Il n’y avait pas de plan B pour l’incompétente administration Rousseff face au ralentissement chinois de l’achat de minéraux et de produits agricoles au Brésil et à la diminution mondiale du prix des produits de base.