Un grand roman anti-guerre américain


Dmitry Orlov

Par Dmitry Orlov – Le 14 novembre 2017 – Source Club Orlov

https://www.amazon.com/dp/1979660484Il y a quelques semaines, un projet incroyable est tombé sur mes genoux : un auteur m’a contacté pour me faire savoir qu’il publie son premier roman inédit sur Kindle ayant renoncé à trouver un éditeur pour cela. J’ai regardé son manuscrit et j’ai découvert que c’était un diamant à l’état brut. La prose était agitée, avec des affronts majeurs et mineurs à la grammaire anglaise, et il ne suivait aucun style particulier, mais il avait beaucoup de potentiel ! J’ai alors entrepris le projet de le transformer en une gemme littéraire polie et de le faire imprimer.

C’est un roman anti-guerre américain. Il est écrit par quelqu’un qui a eu une longue carrière dans l’armée américaine, qui la connaît très bien et qui est remarquablement capable de mettre en scène et de peindre les personnages. Étonnamment, pour quelqu’un qui, jusqu’à présent, n’a écrit que de la non-fiction, il ne souffre d’aucune des pathologies qui affligent les auteurs de non-fiction qui s’y aventurent. Il n’explique ni ne décrit, il dépeint juste et il canalise. Non seulement ses dialogues sonnent vrais – il n’y a guère de fausses notes – mais encore il lit aussi dans les esprits, invitant télépathiquement le lecteur dans celui de ses personnages.

Et puis il y a les personnages, qui entreront dans votre esprit comme vous êtes autorisés à entrer dans le leur : vous n’aurez pas d’autre choix que de sympathiser avec le tueur professionnel ou avec sa fille adolescente savante qui a du mal à composer avec son esprit torturé et son âme souffrante. Les caricatures miniatures des officiers de haut rang ainsi que leurs grognements sont tout aussi mémorables ; après avoir lu ce livre, vous ne regarderez jamais les ânes pompeux du Pentagone ou les troupes bodybuildées des Forces Spéciales de la même manière.

En dépit du fait que la guerre est, par excellence, le sujet américain perpétuel, les grands romans anti-guerre américains sont un peu l’exception dans les librairies. Il y a Ernest Hemingway avec Pour qui sonne le glas” (1940), Les Nus et les morts” (1948) de Norman Mailer, Catch-22 (1961) de Joseph Heller, Slaughterhouse-Five” de Keller Vonnegut (1969) et peut-être une poignée de plus. Comparé à la foule impie des auteurs qui crachent leur patriotisme sans réserve, le genre de la fiction anti-guerre semble manquer à l’appel.

Et pourtant, la situation devrait être inverse : une foule turbulente de grands écrivains décriant les échecs sans fin de l’Amérique dans ses choix de guerres avec deux ou trois idiots utiles du Pentagone à déchiqueter dans leurs critiques. La cause profonde de cette tendance malsaine se situe quelque part entre les termes « contrôle de l’esprit » et « échec de l’imagination ». Ce livre s’attaque à la cause profonde : il rendra votre esprit incontrôlable et stimulera votre imagination. Et il fait quelque chose qu’aucune écriture ne peut réaliser sans être un roman, que ce soit des articles de journaux ou de magazines (s’il en existe encore), des articles de blog ou des traités académiques complets : il frappe votre cœur et le fondement de votre morale. Cela peut vous faire réfléchir mais, plus important encore, cela vous fera certainement ressentir.

Il ne manque pas d’Américains qui, sur un plan rationnel, peuvent voir que le militarisme américain est un échec. Ils peuvent traiter intellectuellement l’idée selon laquelle envahir et détruire des pays qui ne constituent pas une menace pour les États-Unis, sans une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, est un crime de guerre. Ils peuvent également voir que les protestations anti-guerre, nombreuses avant la guerre en Irak, n’avaient aucun but pratique. Ils peuvent penser à tout cela, puis continuer leur vie en payant des impôts qui sont dépensés pour des meurtres gratuits dans un chaos organisé. Mais que ressentent-ils ? Est-ce qu’ils ressentent de la répulsion face à ce qui est fait ? Ont-ils honte – parce que ces choses honteuses sont faites en leur nom ? Et ont-ils peur ? – parce que les guerres d’agression injustes finissent par détruire les sociétés qui les perpétuent à travers les âmes endommagées et violentes de ceux qui commettent des crimes de guerre.

Aucun homme pensant ne peut survivre sans endommager son âme dans un environnement où désobéir ou même remettre en question un ordre pour commettre un crime de guerre ou une atrocité est au mieux considéré comme un acte d’insubordination et, au pire, de trahison. Pensez-y un peu. Un tiers des recrues militaires ont abandonné leurs études secondaires ou ne s’y sont même pas inscrites. Selon les normes nouvellement assouplies (l’armée américaine a beaucoup de mal à trouver suffisamment de recrues aptes à servir), les antécédents de consommation de drogues, les tendances suicidaires ou les antécédents criminels ne constituent plus un obstacle. Et puis ces hommes reçoivent l’ordre d’exprimer des fantasmes machos violents en bombardant et en tirant sur des gens à la peau sombre dans des contrées lointaines. Avec des millions d’entre eux engagés dans ce système, quelle chance y a-t-il de construire une société neutre en termes de genre, daltonienne et en paix ? Aucune !

Laissez-moi décrire brièvement le contexte. Si vous êtes déjà familier avec les faits, vous pouvez passer. Les États-Unis sont en guerre depuis 222 des 239 dernières années – plus que tout autre pays sur la Terre, ce qui en fait la nation la plus belliqueuse et la moins pacifique au monde. La grande majorité des conflits militaires n’étaient pas des guerres de survie, mais des guerres de pillage : pour l’accès aux marchés et aux ressources ; pour défendre une politique monétariste ; pour poursuivre une stratégie géopolitique de domination mondiale.

Et pourtant, la grande majorité des conflits armés les plus récents n’ont pas abouti à une victoire : pas en Corée, qui s’est terminé par un armistice ; certainement pas au Vietnam. L’invasion de l’Afghanistan a fait de ce pays le fournisseur prédominant d’héroïne dans le monde, entraînant une épidémie d’opioïdes hors de contrôle aux États-Unis, tout en enrichissant plutôt qu’en détruisant les talibans. L’Irak est maintenant aligné avec l’Iran, et aucun des deux n’est un allié des États-Unis. La Syrie est une défaite de la stratégie américaine d’armer et de former des extrémistes islamistes. D’autres guerres par procuration menées par des alliés américains utilisant des armes fournies par les États-Unis, comme la Géorgie en 2008 et le Yémen en ce moment, sont autant de fiascos.

Les États-Unis disposent d’un budget officiel de défense de plus de 650 milliards de dollars – plus que les huit pays suivants – tout en dépensant beaucoup plus d’argent grâce à divers programmes secrets et à des programmes militaires et d’armement dans des départements autres que celui de la Défense. Les guerres sont menées à crédit, et le paiement des intérêts des récentes guerres en Irak et en Afghanistan devraient représenter plus de 8000 milliards de dollars. Il s’agit d’une somme considérable qui est continuellement drainée hors de l’économie américaine et dépensée pour des actifs et des activités non productifs  ; par conséquent, l’infrastructure civile dans de nombreuses régions des États-Unis s’est détériorée au point que le pays dans son ensemble est rapidement en train de devenir non compétitif par rapport à d’autres nations moins belliqueuses.

En matière de défense, les États-Unis n’en ont pas pour leur argent. Un système de corporations à but lucratif dans le domaine militaire siphonne des quantités extravagantes d’argent qui sont généreusement gaspillées pour des albatros technologiques tels que le programme F-35 Joint Strike Fighter qui à coûté 1000 milliard de dollars jusqu’à présent, et a donné un avion polyvalent qui n’est pas prêt pour le combat aérien et qui est même inapte à remplir un quelconque de ses objectifs déclarés – comme fournir un soutien aérien rapproché, gagner des combats aériens contre les avions des années 1970 type F-16 ou atterrir de manière fiable sur un porte-avions. En parlant des porte-avions, les États-Unis continuent d’injecter des fonds dans leur flotte malgré le fait qu’ils ne peuvent plus déployer de porte-avions contre un ennemi bien armé en raison de la disponibilité généralisée d’armes sous-marines relativement bon marché comme des torpilles de dernière génération, capables de les détruire de manière fiable tout en permettant à l’attaquant de rester à une bonne distance de sécurité.

Entre-temps, la Russie s’est réarmée à tel point que les États-Unis ne peuvent plus l’attaquer sans risquer l’anéantissement immédiat, et plusieurs autres pays ne sont pas loin derrière. En outre, la Russie a réussi à se réarmer qualitativement avec un budget restreint et se positionne désormais comme un fournisseur majeur d’armes défensives dans le monde, avec la Turquie et l’Arabie saoudite – censées être des alliées des États-Unis – parmi les acheteurs intéressés [Plus qu’intéressés, car la Turquie a signé pour les S-400 russes, NdT]. Et donc nous avons maintenant une situation où les États-Unis ont une armée conçue pour l’offensive, mais toute attaque est maintenant trop risquée. En attendant, tous les principaux adversaires potentiels ont des armées conçues pour la défense et n’ont aucun intérêt à attaquer militairement les États-Unis, d’autant plus qu’une simple réforme de la finance internationale servirait à peu près à atteindre le même résultat. Cette combinaison de facteurs rend l’armée américaine non seulement nuisible mais aussi inutile.

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Beaucoup d’écrits tentent de prêcher pour leur paroisse : des pacifistes écrivent pour d’autres pacifistes. Ce livre ne sort pas du tout de ce moule. Il ne fait aucune réclamation ou déclaration politique. Au lieu de cela, il vous plonge dans le monde des soldats d’élite, tel qu’il est. Il est écrit pour ceux qui aiment les récits de combat écrits par ceux qui connaissent bien le sujet. L’auteur nous déroule une histoire fascinante, mais il ne ment pas et n’exagère pas les réalités quotidiennes de cette vie. Il plaira à ceux qui aiment l’armée, qui se sentent patriotes, mais sont suffisamment ouverts d’esprit pour lire quelque chose d’autre qu’un portrait enrobé de sucre, aseptisé et propagandiste de l’action héroïque. Et cela leur permettra d’en tirer leurs propres conclusions.

Si vous connaissez de telles personnes, donnez-leur ce livre. C’est ainsi que vous pouvez changer le monde, une personne à la fois.

Les cinq stades de l'effondrementDmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie », c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone