La Grande-Bretagne et le nouveau seuil de puissance


Par Marcelo Gullo − le 9 avril 2018 − Source katehon.com


 

Genèse de la mondialisation

La Grande-Bretagne & la révolution industrielle

Eric Hobsbawm écrivait dans son célèbre livre Industry & Empire (1998:13) : « La révolution industrielle a amené dans la vie des hommes les transformations les plus profondes jamais vécues dans l’histoire du monde et consignées par écrit. Pendant une courte période, cette révolution coïncida avec l’histoire d’un unique pays, la Grande Bretagne. Sur cette base, ou plutôt autour de cette base, une économie mondiale tout entière s’est bâtie qui lui a permis d’atteindre un niveau d’influence et de puissance jamais égalé par aucun pays de dimension comparable. » C’est à ce moment historique que la Grande-Bretagne se distingue comme premier grand État-nation industriel du monde, événement qui positionna le seuil de puissance à des niveaux quasiment inatteignables par d’autres pays et qui transforma l’Angleterre en grande puissance supérieure à toute autre dans le système international.

À un certain moment de l’histoire universelle, la Grande-Bretagne peut être décrite comme unique atelier au monde, unique importateur et exportateur de grands volumes, unique puissance impérialiste, quasiment seule à investir à l’étranger ; et pour cette même raison l’unique puissance navale et le seul pays développant sa propre politique mondiale (Hobsbawm, 1998 : 37).

Achevant sa révolution industrielle en premier, la Grande-Bretagne monte automatiquement le seuil de puissance en vigueur. Conséquence immédiate, tout pays dans le système international qui veut conserver son autonomie se trouve forcé de mener sa propre révolution industrielle. Afin de ne pas se faire dominer, chaque pays du système international est obligé de s’industrialiser. Au XVIIIe siècle et jusqu’au début du XIXe, la France constituait le principal État rival de l’Angleterre, tant dans les domaines politique qu’économique. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, « la France était plus riche que la Grande-Bretagne, même si les richesses y étaient mal distribuées et que les paysans en particulier se trouvaient écrasés de taxes exorbitantes au profit d’une classe détentrice des terres qui en pratique ne travaillait pas. Jusqu’au moment de la révolution industrielle, l’industrie française surpassait celle des Anglais, que ce soit dans l’emploi de machines complexes ou dans l’établissement de grandes usines. Mais le poids des guerres prolongées se fit lourdement sentir sur le système économique français et entrava l’adoption ou l’application par la France de nouvelles techniques basées sur l’énergie de la vapeur, jusque tard après son implantation en Grande-Bretagne »  (Cole, 1985 : 83). La France sortit très affaiblie des guerres napoléoniennes. Pour autant, elle avait conservé sa supériorité traditionnelle dans le domaine de l’industrie de la soie ; le pays disposait d’une bourgeoisie industrielle avec un talent incroyable pour la production en petites quantités de produits de très haute qualité, de bon goût et à des prix très élevés (1). En outre, le pays subvenait à ses propres besoins en matière agricole de telle sorte qu’il atteignit une certaine prospérité et une grande capacité d’accumulation du capital aussitôt que les effets de la guerre s’estompèrent. Mais il reste que « la France sortit politiquement et économiquement sous-équipée pour rivaliser avec la Grande-Bretagne sur le marché mondial. Ses stocks de charbons étaient réduits.

[…] Au vu de ces circonstances, la plupart des anciennes causes de la rivalité entre France et Grande-Bretagne tendaient à disparaître. Les industries françaises et anglaises s’étaient développées en suivant des chemins divergents et il devenait improbable que l’industrie française puisse venir, par ses nouveaux systèmes de production, menacer son pendant anglais sur le marché mondial » (Cole, 1986 : 84). À cette très juste observation de Cole, on peut ajouter que malgré la présence en France d’institutions idéales au développement capitalistique, malgré l’inventivité et l’ingéniosité des milieux d’affaires français sans égales en Europe, malgré le statut de Paris comme place financière internationale égale à celle de Londres, malgré les importantes réserves françaises de capital, exportées sur l’ensemble du continent, les milieux d’affaires français n’avaient pas investi dans leur industrie nationale : « Le prudent homme d’affaires français préférait fabriquer des produits de luxe que des produits de consommation de masse ; le financier prudent préférait promouvoir les industries étrangères que les industries nationales ». (Hobsbawm, 2006 : 183). Eric Hobsbawm explique ce radical paradoxe par le constat que « les initiatives privées et le progrès économique ne vont de pair que si celles-ci sont plus profitables que d’autres formes d’affaires. En France, ce n’était pas le cas, malgré le fait que c’est la France qui s’employa à fertiliser les autres pays » (183). Sans impulsion d’État réussissant à promouvoir le développement d’une industrie puissante, sans politique économique en faveur de l’industrie, sans politique financière orientant les investissements vers les industries essentielles, la France parvint de justesse à atteindre le seuil de puissance (défini par la Grande-Bretagne) nécessaire à dépasser le statut d’État subordonné, mais fut totalement incapable de défier l’hégémonie mondiale anglaise. De manière incroyable, la raison de ce handicap ne réside que dans le désintérêt de la part de l’État français envers cette impulsion d’État qui aurait orienté ses politiques et son économie vers des niveaux semblables à ceux de la Grande-Bretagne. L’incapacité du pays à répondre à la suprématie mondiale de la Grande-Bretagne provient des chemins choisis par la bourgeoisie et l’État français quant à l’orientation de leurs activités (2).

Pour concevoir la logique derrière l’alliance entre l’élite politique et la bourgeoisie nationale − surtout en ce qui concerne l’Italie et l’Allemagne − il faut également voir que, pour les proto-industriels les plus lucides d’Europe continentale, « il est vite apparu comme évident qu’une communauté de taille comparable à celle de la Grande-Bretagne − qui présenterait la cohésion et la solidarité que les institutions politiques du gouvernement représentatif à l’échelle nationale avaient données au pays avant la fin du XIIIe siècle − apportait l’unité minimale en territoire et en population où le système industriel pourrait opérer de manière bénéficiaire ». (Toynbee, 1967 : 89).

À l’observation de la Grande–Bretagne, une petite part de l’élite politique autant dans le royaume du Piémont que dans l’Allemagne encore non unifiée comprit que l’Angleterre venait d’élever le seuil de puissance et que les seuls États pouvant maintenir leur autonomie dans les nouvelles conditions − découlant de la révolution industrielle − seraient ceux qui pourraient s’industrialiser aussi complètement que l’Angleterre venait de le faire. Il apparut donc naturel  de voir une convergence d’intérêts entre les hommes politiques visant à l’unité en Italie d’une part et en Allemagne d’autre part, chacun avec sa bourgeoisie nationale (l’élite proto-industrielle) ; le compromis voulait que seul un État de taille comparable à celle de la Grande-Bretagne pourrait investir ses ressources en vue de réaliser des profits intéressants.

Malentendus sur les causes de la révolution industrielle

Vouloir expliquer en profondeur les raisons et circonstances ayant amené la Grande-Bretagne à constituer le premier État-nation à mener une révolution industrielle dépasserait le cadre du présent travail. Quoi qu’il en soit, il faut éclaircir au moins certaines des équivoques héritées des mauvaises compréhensions et des pseudo-explications qui ont été concoctées − parfois de façon malveillante − quant à savoir pourquoi la Grande-Bretagne est devenue le premier « atelier » du monde (3).

Suivons le grand historien Eric Hobsbawm dans cette démarche d’éclaircissement. Le premier malentendu de taille provient des théories qui essaient d’expliquer la révolution industrielle par des raisons climatiques, géographiques, par des changements biologiques dans la population ou par d’autres facteurs exogènes :

Si, comme cela a été dit, le déclencheur de la révolution provient d’une période exceptionnellement longue de bonnes récoltes au début du XVIIIe siècle, il va falloir expliquer pourquoi d’autres périodes similaires avant cette date n’ont pas eu les mêmes conséquences. Si l’on dit que ce sont les énormes réserves de charbon de la Grande-Bretagne qui expliquent la révolution industrielle, alors il faut se demander pourquoi son relatif manque de ressources naturelles comme par exemple le fer, n’ont pas freiné outre mesure le processus, ou encore pourquoi les mines de charbon de Silésie (allemandes) n’ont pas produit un saut industriel aussi rapide (Hobsbawm, 1998 : 36).

L’Allemagne disposait de fer et de charbon en abondance mais était, avant l’invasion par Napoléon, divisée en plus de trois cents mini-États désunis et anarchiques. À l’opposé, la Suède disposait d’une unité politique et d’énormes réserves de fer mais n’avait pas la politique économique adéquate. Hobsbawm le dit clairement : « Les facteurs climatiques, géographiques, la distribution des ressources naturelles ne constituent pas des facteurs indépendants mais s’inscrivent dans une économie déterminée et dans une structure sociale et institutionnelle. […] Ceci vaut également pour le plus important des facteurs, l’accès facile à la mer ou à des rivières navigables, c’est-à-dire, aux réseaux les plus pratiques et les moins coûteux de l’ère pré-industrielle. » (Hobsbawm, 1998 : 37) Hobsbawm souligne également qu’on ne saurait accepter l’explication de la révolution industrielle causée par des accidents historiques :

« L’avènement des grandes découvertes des XVe et XVIe siècles ne suffit pas à expliquer l’industrialisation ni la révolution scientifique du XVIe siècle. » (Hobsbawm, 1998 : 37).

Dans son processus de compréhension des raisons possibles pour lesquelles la Grande-Bretagne était devenue le premier « atelier du monde », Hobsbawm soutient un argument d’importance primordiale pour les intellectuels qui pensent avoir découvert l’origine du sous-développement latino-américain dans ce qu’ils appellent « racines entremêlées » du sous-continent :

« On ne peut pas attribuer les raisons de ces changements à la Réforme protestante, que ce soit directement ou par une sorte d’esprit capitaliste spécial ou par toute autre innovation économique introduite par le protestantisme ; ni même parce qu’elle a eu lieu en Angleterre et pas en France. La Réforme protestante a eu lieu plus de deux siècles avant la révolution industrielle. Un certain nombre de pays convertis au protestantisme ne sont pas devenus des pionniers de cette révolution et, exemple facile, la zone hollandaise qui resta catholique (la Belgique) connut l’industrialisation avant la zone protestante (Hollande). » (Hobsbawm, 1998 : 37)

Dans le même ordre d’idées que ce raisonnement de Hobsbawm, Jose Enrique Miguens témoigne que certains intellectuels d’Amérique latine attribuent sans ambiguïté au grand sociologue allemand Max Weber la thèse selon laquelle capitalisme et révolution industrielle résulteraient de la Réforme protestante : « Superficiellement, dit Miguens (2004 : 190), ces intellectuels semblent avoir raison dans cette interprétation de Weber, son ouvrage majeur s’intitule Éthique protestante & esprit du capitalisme et, en survolant la table des matières, on voit qu’il traite de Luther, de Calvin et des sectes protestantes et de l’esprit du capitalisme. Mais pour comprendre à quoi il fait référence, il faut commencer par lire l’ouvrage dans son ensemble et intégrer ce qui est dit dans la théorie et la méthodologie weberiennes. » Et Miguens souligne pour ce premier point, comment Weber lui-même, dès le premier chapitre, s’inscrit fermement en faux contre les interprétations de son travail en disant : « On ne devrait pas soutenir la thèse folle et partisane selon laquelle l’esprit capitaliste aurait surgi en résultante de la Réforme, ni, à plus forte raison, que le capitalisme en tant que système économique pourrait en être une création. » Et en note de bas de page, il ajoute : « En dépit de ceci et d’autres avertissements explicites de ma part, que j’ai continuellement émis, on m’a singulièrement et plusieurs fois attribué cette thèse. » (Weber, Éthique protestante & esprit du capitalisme, cité par Miguens, 2004 : 190)

L’archétype de la Grande-Bretagne

Comme nous l’avons vu ci-avant, à l’issue des guerres napoléoniennes la Grande-Bretagne culmine dans le processus d’industrialisation entamé sous le règne d’Elizabeth 1re (4) qui l’a fait accéder au statut de premier État-nation industriel au monde et ainsi de première puissance mondiale :

« La seule économie réellement industrialisée en 1848 était celle de la Grande-Bretagne et par conséquent, elle domina le monde […]. Dans la décennie 1840-1850, la transformation industrielle des pays non anglophones restait très embryonnaire. Par exemple, en 1850, on comptait au total un peu plus de deux cents kilomètres de voies ferrées en Espagne, au Portugal, en Scandinavie, en Suisse et dans toute la péninsule des Balkans. En 1830, il n’existait qu’une seule ville industrialisée comptant plus d’un million d’habitants (Londres), une seule hors d’Angleterre en comptait plus d’un demi million (Paris) et seules dix-neuf villes européennes comptaient plus de cent mille habitants. » (Hobsbawm, 2006b : 173).

À son statut déjà établi d’État-nation consolidé, la Grande Bretagne ajouta une nouvelle caractéristique déterminante : celle d’État industrialisé. Ce faisant, elle éleva le niveau du seuil de puissance et devint l’État le plus puissant du système international. C’est ainsi qu’elle se trouva en position d’être le seul pays à pouvoir « imposer sa volonté » aux autres membres du système et, par conséquent, le seul acteur en situation d’« écrire les règles du système » à son propre bénéfice. Dès lors que l’Angleterre fit monter le niveau du seuil de puissance, il devint clair que tout pays désirant maintenir son autonomie et ne pas devenir − formellement ou pratiquement − un État vassalisé ou un simple pion de l’empire anglais en construction devait tirer les leçons de ce succès. Et quel enseignement la Grande-Bretagne choisit-elle de dissimuler, en propageant à la place une idéologie qui prônant une voie totalement différente que celle qu’elle avait empruntée elle-même ?

Pour tout connaisseur de l’histoire britannique − et à condition de ne pas se laisser aveugler par l’éclat de l’idéologie répandue comme « tendance à suivre »  par l’Angleterre − la leçon était simple : « Dès qu’il fallait décider un arbitrage [par l’élite dirigeante britannique] entre les intérêts des affaires (qui s’appuyaient sur la liberté d’importer, d’exporter et d’exporter encore) et ceux de l’industrie (qui s’appuyaient sur un couple : protection du marché intérieur britannique face aux produits étrangers et capture de marchés d’exportation pour les produits britanniques), le producteur local gagnait. » (Hobsbawm, 2006b : 30). C’est-à-dire que les intérêts industriels prenaient le pas sur les intérêts purement commerciaux. Il est vrai également que ce choix se développa au travers d’un processus ascendant laborieux qui trouva son issue non seulement grâce à la clairvoyance de l’élite dirigeante britannique, mais aussi parce que « les marchands ne pouvaient remuer que Londres et quelques autres ports en défense de leurs intérêts alors que les fabricants avaient de leur côté les intérêts politiques de vastes secteurs du pays et du gouvernement » (30).

Les données objectives que l’histoire nous a transmises vont dans le sens de montrer que « l’affaire en fut décidée à la fin du XVIIe siècle, quand les manufacturiers textiles, s’appuyant sur l’importance traditionnelle de la [production de] laine pour les propriétés britanniques, obtinrent l’interdiction d’importer de l’étoffe étrangère en provenance d’Inde. L’industrie britannique put croître dans un marché intérieur protégé, jusqu’à devenir suffisamment forte pour demander un libre accès aux marchés des autres peuples, en d’autres mots, le libre-échange » (Hobsbawm, 2006b : 30).

Il serait sage de se rappeler, en outre, que dans la Grande-Bretagne de 1750 qui comptait environ sept millions d’habitants, l’industrie de la laine − qui avait éclos de l’impulsion de l’État lancée pendant le règne d’Elizabeth 1re − représentait encore « la principale demande de main d’œuvre industrielle. […] S’appuyant presque uniquement sur de la laine produite dans le pays, elle constitua l’industrie d’exportation la plus importante de Grande- –Bretagne, comme au sein du marché national » (Cole, 1985 : 32).

Les pays qui ont appris de l’expérience que l’histoire britannique leur a fournie –  et qui ne se sont pas laissés berner par le « chant des sirènes » entonné par les intellectuels britanniques prônant le libre échange pour les exportations − ont essayé de suivre la voie de développement que le Royaume-Uni lui-même avait empruntée pour accéder à ce nouveau seuil de puissance. Le chemin illustré par l’histoire britannique consiste à créer un marché intérieur protégé afin que l’industrie puisse croître jusqu’à devenir assez forte pour demander un libre accès sur les marchés étrangers. L’histoire anglaise a montré la nécessité d’appliquer un protectionnisme économique jusqu’à avoir réussi à construire une industrie suffisamment compétitive pour ensuite conseiller « de façon désintéressée » le libre échange aux autres pays. Les pays qui retinrent les leçons de l’histoire britannique comprirent que les pays qui ne deviendraient pas des États-nations industriels allaient entrer dans les « chœurs de l’histoire » devenir de simples commentateurs, de simples « récepteurs » d’une histoire « forgée » par les autres. Le modèle historique anglais − et non pas le modèle d’exportation qu’« inventèrent » a posteriori les intellectuels − devint la voie à suivre pour les élites les plus lucides des États-Unis, d’Italie et d’Allemagne. Les politiques économiques − celles qu’on réalisait vraiment et non pas celles qu’on vantait − furent suivies comme exemples.

En Europe, l’Allemagne et l’Italie − suivant le chemin historique emprunté par l’Angleterre − seront les prochaines après la Grande-Bretagne et la France à devenir des États-nations industriels.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les Allemands comme les Italiens se débattirent pour obtenir chacun leur unité nationale, première condition pour atteindre le seuil de puissance en vigueur. Otto von Bismarck, dans le but de construire un grand État industriel, mènera à bien l’unité allemande qui avait été préparée par le Zollverein, l’union douanière entre les micro-États allemands. En Italie du nord, la monarchie de Savoie, les industriels piémontais et la Lombardie lancent l’unité italienne pour élargir leurs marchés et ainsi, peuvent pénétrer la logique des États capables de devenir des acteurs incontournables de l’histoire.

Sur le continent américain, seuls les États-Unis, à l’issue d’une rude guerre intérieure, évitèrent de se laisser « emballer » par les prétendus avantages de la « division internationale du travail » prêchée par la Grande-Bretagne. Sur l’immense continent asiatique, un seul État évitera de tomber sous domination anglaise en rejetant les théories publiées par la Grande-Bretagne et en devenant, de manière impressionnante, le premier État-nation industriel du grand-est atteignant le seuil de puissance : le Japon.

La deuxième vague de mondialisation

La révolution industrielle, dont l’épicentre se trouva en Grande Bretagne, fit lentement fermenter la « deuxième vague  de mondialisation », qui s’accentua avec la révolution des moyens de locomotion constituée par le chemin de fer, le bateau à vapeur et le télégraphe. Là où les caravelles avaient constitué le vecteur principal de la première mondialisation, les bateaux à vapeur transatlantiques, enfantés par le développement industriel − les premiers furent mis à flot en 1838 (5) − tinrent le même rôle pour la « deuxième vague de mondialisation ». Il est donc utile de souligner que cette « deuxième vague » − en tant que processus d’accroissement des relations humaines, des échanges commerciaux et de capitaux poussant à l’unification du monde habité et habitable − commença à s’intensifier vers le milieu du XIXe siècle par la révolution des moyens de transport. Grâce au chemin de fer, le commerce − qui jusqu’alors n’avait qu’à peine éclos dans les ports maritimes et les embouchures de rivières importantes − pénètre jusqu’au cœur des continents. Avec les navires en fer et la navigation à vapeur, le transport maritime est tellement bon marché qu’il devient profitable pour les pays européens d’importer le blé, le cuir, le cuivre ou le café en grandes quantités. Sans le chemin de fer et les bateaux à vapeur transatlantiques, « les matières premières volumineuses et lourdes n’auraient jamais pu être mises à disposition de l’industrie et la nourriture aurait manqué pour les populations industrielles. Les nouveaux moyens de transport rendirent possibles les deux grands phénomènes sociaux de l’époque : urbanisation générale et émigration de masse. Les transports modernes facilitèrent et poussèrent au développement technologique, permettant à l’homme de voir l’entièreté du monde comme une entité économique unique » (Derry & Williams, 2000 : 529).

Du point de vue de la politique internationale, il faut garder en tête, fait politique essentiel, que l’Angleterre va tenter d’enrayer ou de ralentir le développement industriel des autres nations et empêcher au maximum l’éclosion de technologies de chemins de fer locaux :

« La Grande Bretagne interdit l’exportation de machines et l’émigration de travailleurs qualifiés en 1824 ; et quoique les deux interdictions aient souvent été bafouées, elles créèrent des obstacles conséquents à l’expansion des machines à l’étranger. » (Cole, 1985 : 56).

Il n’est pas non plus anodin au regard des politiques internationales qu’alors même que, par ses lois, la Grande Bretagne interdisait l’exportation de machines et l’émigration de travailleurs qualifiés, elle vantait les avantages de la division internationale du travail pour « convaincre » les autres nations de l’autoriser à rester la seule grande usine du monde (6).

Comme nous l’avons exposé, la France, l’Allemagne, l’Italie, les USA et plus tard le Japon ne cédèrent pas au « chant des sirènes » entonné par la Grande-Bretagne et décidèrent de mener à bien leur propre développement industriel, laissant de coté les « conseils désintéressés » d’Adam Smith, le professeur de Glasgow qui offrait au monde son célèbre ouvrage Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, grâce auquel l’Angleterre réussit à faire ouvrir plus de marchés à ses industries qu’elle ne l’avait fait par l’usage de ses canons.

Depuis l’avènement de la révolution industrielle, l’objectif stratégique de la Grande-Bretagne consistait à imposer à l’échelle mondiale, les principes du libre-échange afin d’empêcher les autres États d’atteindre le seuil de puissance. Ce n’était pas uniquement une idée économique mais également une démarche politique qui visait à conserver la Grande Bretagne comme première − et si possible seule − puissance mondiale et comme premier et seul pays dominant. Usant de conviction ou quand cela ne suffisait pas, de la force, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne put mettre en place le premier « multilatéralisme commercial » au travers de traités bilatéraux avec presque tous les pays du monde. Ces traités engageaient leurs signataires à autoriser l’importation de produits anglais sans restriction et à exporter leurs propres matières premières sans restrictions vers le marché anglais. La Grande Bretagne leur donnait les mêmes avantages en retour. Vivian Trias note lucidement à propos de ces traités :

« Si l’on s’en tenait à la lettre, en théorie pure, rien n’était plus juste et équitable que ces traités. Mais comment ces pays, en retard industriel, auraient-il pu rivaliser avec l’industrie anglaise ? Ces accords d’importation mutuels sans limites permettaient à l’industrie britannique de ravager les jeunes pousses bourgeonnantes des économies sous-développées ; c’est ce que Baran appelle ‘infanticide industriel’. La conséquence mécanique de ces traités fut la spécialisation des pays retardataires vers la monoculture, la déformation de leur économie, leur hypertrophie dans la production de matières premières auxquelles leur sol et leur ciel apparaissaient soudain comme incroyablement adaptés… Le processus était complété politiquement par une alliance étroite entre la bourgeoisie métropolitaine et l’oligarchie de la société dépendante. » (Trias, 1976 : 41-42).

C’est au cours de cette « deuxième vague de mondialisation » que, de manière très remarquable, la configuration « centre-périphérie » qui a caractérisé le monde depuis lors, est apparue. C’est au cours de cette période que l’Amérique espagnole commence sa lutte pour l’indépendance, préparant au passage un guerre civile − larvée ou ouverte, selon les cas − entre ceux qui veulent un processus d’indépendance se terminant par l’unité politique de l’Amérique hispanique et ceux qui dans les villes portuaires, alliés des Anglais, pensent qu’il serait préférable pour leurs intérêts, une fois les guerres d’indépendance terminées et en conformité avec l’oligarchie des villes, de créer une multiplicité d’États hispaniques. Les défaites de Bolivar, de San Martin, d’O’Higgins et d’Artigas scellent le projet anglais de fragmentation et font éclater l’unité de l’Amérique espagnole.

Le sort de l’Amérique portugaise sera différent, la formule monarchique et l’armée comme épine dorsale de l’État permettant de contenir les forces voulant fragmenter le territoire. C’est ainsi que le Brésil conserve son unité territoriale et, par là même, son unité nationale. Mais quoi qu’il en soit, le destin des Amériques hispanophone et lusophone sera le même : l’incorporation au système économique mondial en tant que fournisseurs de matières premières et importateurs de produits industriels. L’ensemble du continent sud-américain échoue à entreprendre toute démarche d’industrialisation et rate le train de l’Histoire pour plus d’un siècle. N’eussent-elles pas opté pour le projet proposé par Adam Smith, nombre de républiques d’Amérique latine auraient pu moderniser leur économie et s’assurer un progrès relativement important. Mais le modèle choisi portait en lui le germe de sa propre stagnation.

Arnold Toynbee tira les conséquences que la seconde vague de mondialisation enfantée par la révolution industrielle généra en termes de politique internationale : « Au cours du siècle qui prit fin en 1914, le monde était économiquement dominé non seulement par le système industriel occidental mais aussi par les nations occidentales qui l’avaient vu naître. » (Toynbee, 1967 : 79). C’est pour cela que ces pays, ignorant les conseils d’Adam Smith, appliquèrent à l’instar de l’Angleterre une politique fortement incitée par l’État vers le processus d’industrialisation. Au cours de cette deuxième mondialisation, l’exemple illustratif d’une grande puissance laissée en arrière, sous-développée et dominée pendant plus d’un siècle pour avoir raté le processus d’industrialisation, est celui de l’immense empire agraire chinois. À l’opposé de la Chine immense se trouvait le Japon, petite île dépourvue de toute matière première − celles-là mêmes dont la Chine disposait à l’excès − et, grâce à un projet accéléré d’industrialisation  soutenu comme à chaque fois que cela a fonctionné par des incitations de l’État,  cette île allait devenir à partir de 1870 et sur une période historiquement courte de 50 ans, une puissance industrielle atteignant le seuil de puissance en vigueur, condition nécessaire − répétons-le encore une fois − au maintien de l’autonomie nationale. C’est précisément pour ces raisons que le Japon fut le seul pays asiatique à n’être jamais soumis à aucune puissance coloniale européenne.

Notes

  1. On peut dater historiquement le début de l’industrie française − essentiellement spécialisée en fabrication d’articles de haute qualité vendus très cher − à la guerre de trente ans qui prit fin en 1648 par la paix de Westphalie. La France fut, d’un point de vue politique, la grande gagnante de cette guerre. Cependant, sur le plan économique elle sortit ruinée du conflit. Par chance pour la France, une politique économique bien pensée lui permit de se remettre rapidement. Grâce à Jean-Baptiste Colbert (Trésorier de l’État et ministre de la marine sous le règne de Louis XIV), l’État France lança sa première grande politique d’incitation à l’industrialisation avancée du royaume. Le ministre éclairé de Louis XIV, prenant les politiques économiques anglaises en exemple, supprima des taxes et accorda des aides importantes aux entreprises de production manufacturières tout en établissant de fortes barrières douanières aux produits étrangers. Le succès de la politique économique de Colbert fut vertigineux : en l’espace de quelques années, on vit émerger des usines de textile, de cristal et de céramiques. En plus de cela, Colbert − en réponse à la Loi de navigation établie par Oliver Cromwell en Angleterre − établit des limitations importantes à l’entrée de navires étrangers dans les ports français, tout en soutenant l’industrie navale pour la construction de péniches tant à usage commercial que militaire. Colbert, suivant l’exemple établi par Elizabeth 1re d’Angleterre, s’efforça d’« attirer systématiquement les hommes d’affaires étrangers et les travailleurs spécialisés en proposant des prêts sans intérêts, des primes et en subventionnant certains besoins en capitaux : c’est ainsi qu’il attira des Italiens pour les fabrications et emboîtements de miroirs ; des mineurs et fondeurs allemands et suédois, héritiers de l’ancienne tradition flamande. […] Il est incontestable que les industries de la laine, de la soie et des autres textiles français devaient beaucoup au gouvernement de Colbert. Une tradition de production artistique se développa qui survécut au XVIIe siècle et en nombre de caractéristiques détermina la trajectoire du développement industriel de la France sur cent-cinquante ans » (Friedlander&Oser, 1957 : 102-103).
  2. Ce n’est qu’en 1892, trop tard pour rattraper l’avance prise par la Grande-Bretagne et l’Allemagne, que la France décida au travers d’une importante incitation de l’État, de réduire sa dépendance aux marchandises importées de Grande-Bretagne et d’Allemagne. Ce n’est qu’après la récupération de l’Alsace et de la Lorraine que le gouvernement put atteindre son objectif stratégique de développement d’une industrie lourde. Sur l’histoire du développement industriel français, voir John Clapham (1936), Shepard Bancroft Clough (1939), Pierre E. Levasseur (1912).
  3. « Au sens littéral du terme, il aurait été possible que la Grande-Bretagne ne devînt jamais l’atelier du monde mais sa prédominance industrielle était devenue immense au milieu du XIXe siècle. Elle produisait alors jusque deux tiers du charbon mondial, peut-être la moitié du fer, cinq septièmes de la production mondiale brute d’acier ; à peu près la moitié de l’étoffe de coton mise à la vente et 40 pourcents (en valeur) de la quincaillerie mondiale » (Lichteheim, 1972 : 79).
  4. « Elizabeth 1re favorisa l’économie nationale anglaise en protégeant l’industrie naissante dans le royaume. Jusqu’alors, l’Angleterre vendait la plus grande partie de son abondante production de laine à la Hollande où elle était retravaillée. Par une politique d’incitation avisée, Elizabeth réussit à attirer en Angleterre les maîtres tisserands qui s’étaient fait chasser par Philippe II de Hollande. Ces techniciens une fois installés en Angleterre, soutenus et protégés par l’État, commencèrent à développer l’industrie textile qui allait par sa croissance devenir l’un des piliers principaux de l’économie anglaise. Elizabeth développa le marché interne pour l’industrie naissante en mettant en place un salaire minimum, en décrétant plusieurs lois de protection pour les paysans et en offrant un emploi aux plus pauvres. Au cours des quarante-cinq années de règne d’Elizabeth, l’Angleterre connut une prospérité économique extraordinaire. On peut affirmer que l’Angleterre connut une première révolution industrielle entre 1540 et 1640, caractérisée par des investissements dans les domaines des mines, de la métallurgie, des brasseries, des raffineries sucrières, des fabriques de savon, de l’alun, du cristal et du sel. L’augmentation d’extraction de charbon commença lors du règne d’Elizabeth et augmenta de 1500%  jusqu’à la révolution de 1688 ; elle passa de 170 000 à 2 500 000 tonnes. Un niveau à peine atteint par la France en 1834 » (Trias, 1976 : 6).
  5. « Le 5 avril 1838, le Great-Western (longueur 64.60 mètres, largeur 10.60 mètres, 1340 tonnes, fabriqué en bois, transportant 800 tonnes de charbon, dont 650 furent consommés pour le voyage aller et 393 pour le retour) quitta Bristol à destination de New York avec sept passagers à bord, il s’agissait des seuls volontaires. Il arriva le 23 avril. Le Great-Western revint avec 76 passagers et mi 1t4 jours pour le trajet du retour » (Brossard, 2005 : 477).
  6. La politique consistant à interdire l’exportation de machines et l’émigration des travailleurs qualifiés constitua un facteur permanent de la Grande-Bretagne, même avant la révolution industrielle. En 1765, le Parlement britannique ratifia l’interdiction d’émigration des travailleurs qualifiés et tenta d’appliquer l’interdiction à l’exportation aux plans et modèles de machines et aux machines elles-mêmes. Après la révolution industrielle, ces mesures prirent plus d’ampleur et furent appliquées avec une rigueur et une vigilance accrues.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker

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