De la bataille contre le système épisode IX
Intelligentsia et servitude globalisée

 

Contrairement à ce que nous avions précédemment annoncé, la série Comprendre la lutte contre le Système a accouché d'un nouvel épisode inattendu. Nous ne bouderons pas notre plaisir en vous le présentant aujourd'hui, sans vous assurer qu'il est le dernier petit de la lignée!

Le Saker Francophone

Le 16 juin 2015 – Source entrefilets

Jérôme Bosch

Jérôme Bosch

Que le Marché-Système dévore le monde quitte à disparaître avec lui  est cohérent vis-à-vis de sa nature. Que les théoriciens de cette machine à épuiser l’univers s’emploient à défendre l’indéfendable l’est aussi. Ce qui l’est moins en revanche, c’est de constater que l’intelligentsia dite de gauche soit devenue une pièce maîtresse de la fabrique du consentement audit Système, et en favorise même les dérives par son grand œuvre de formatage des esprits et de déconstruction sociale. Mais comment en est-on arrivé là ?

Les Lumières. Voltaire, Diderot, Condorcet etc.

Comment se fait-il que le parti des salonnards parisien, les plumitifs de Libé, du Monde ou les gentils animateurs de Canal+ ou d’Arte produisent avec les autres médias dominants une seule et même bouillie idéologique, appelant aux mêmes transgressions, aux mêmes guerres, aux mêmes haines, aux mêmes divisions voulues par le Marché-Système ? Comment cette intelligentsia a-t-elle pu trahir le peuple et ses propres idéaux pour jouer les porteurs d’eau de la pègre du capital apatride dans sa version terminale ? Tentative d’éclairage.

La volonté de puissance

Les lumières : c’est l’industrie. Cette sentence plante un premier jalon pour la compréhension de cette inversion extraordinaire. Car elle marque ce changement de paradigme où l’intelligentsia est passée d’une époque où elle vivait des prébendes de la Cour ou des Académies, à celle qui vit naître un Marché-Système qui devait la mépriser voire pire, bien pire, l’ignorer.

La dictature libérale est en effet avant tout un Système utilitaire qui n’a que faire des concepts.

Or les membres de ce club très select qu’est l’intelligentsia de gauche ont en commun un amour immodéré d’eux-mêmes et de leur esprit dont ils attendent qu’il soit rétribué à la hauteur forcément stratosphérique de ses mérites. Et c’est là que les choses se corsent puisque deux uniques voies s’offrent dès lors à eux pour exister: l’opposition frontale au Système ou la servitude.

Hors le marché, point de pouvoir

Dans une époque où comme nous l’avons dit les lumières, c’est l’industrie, l’opposition frontale est un chemin difficile et il faut énormément de talent pour survivre hors les eaux doucement tempérées du Système. Certains y parviennent bien sûr, notamment par l’écriture, grâce à un esprit et une force de caractère suffisamment remarquables pour les nourrir, quand bien même ils ont été identifiés comme déviants et donc ostracisés.

Quant aux autres, qui forment le gros des troupes, leurs ultimes choix se résument à la soumission ou à l’anonymat, cette dernière option étant toutefois inconcevable pour qui s’estime doté d’un esprit admirable et qui se doit donc d’être admiré, même si c’est dans un bocal.

Et puis, surtout, au-delà de la reconnaissance des pairs et des privilèges sonnants et trébuchants qui en découlent, la principale motivation qui pousse l’intelligentsia à la trahison reste bien sûr ce brûlant désir de puissance et de pouvoir commun aux esprits à la fois supérieurs et contrariés.
Et hors le Marché-Système, point de pouvoir.

La double-pensée

Au début était donc le combat contre les puissants, contre la monarchie et pour le peuple, contre le capitalisme et pour le prolétariat.

Sauf que depuis, comme l’on sait, le Marché a triomphé.

Mais plutôt que de s’aliéner des esprits somme toute bien faits et devoir les combattre, le Marché a préféré leur trouver du boulot.

Mais comment les incorporer tout en flattant leur égo ? Comment les faire trahir tout en leur donnant l’illusion de ne point le faire et de servir encore la noble cause de leurs pères ? Tout simplement en leur jetant des causes marginales et insignifiantes à ronger dans le désormais sacro-saint champ du sociétal.

Et dès lors la magie peut opérer. Tout en soutenant désormais le Marché-Système tout puissant, notre intelligentsia de gauche peut donc s’offrir «l’illusion d’une fidélité aux luttes d’antan et d’une permanence de sa fibre révolutionnaire», en jouant dans le pré-carré des combats sociétaux choisis par le Système pour le profit du Système.

Le progrès social ultime

En lieu et place du combat anticapitaliste, contre ces puissants qui les rémunèrent, nos valeureux progressistes ont donc établi d’arracher la plèbe aux ténèbres par la transgression de toutes les frontières morales et culturelles, la négation de ses valeurs traditionnelles, la tolérance obligatoire de tout et son contraire, la promotion du décadent ou même du déviant dans une course effrénée à ce progrès social ultime, à cette liberté cosmique censée briser les dernières chaines pour permettre, enfin, l’avènement de l’Homme Nouveau, de ce Surhomme, de ce dieu lobotomisé mais désireux de tout consommer.

Bien sûr, le grand écart moral imposé au pauvre intellectuel de gauche embarqué paraît saisissant, voire psychologiquement intenable. Et il l’est a priori. C’est pourquoi il faut en appeler à la double-pensée d’Orwell pour résoudre l’énigme, cette double-pensée qui désigne «ce mode de fonctionnement psychologique singulier, fondé sur le mensonge à soi-même, qui permet à l’intellectuel totalitaire de soutenir simultanément deux thèses incompatibles».

Et comme le résume Jean-Claude Michéa, «la double pensée offre la clé de cette étrange contradiction. Et donc aussi celle de la bonne conscience inoxydable de l’intellectuel de gauche moderne».

Bien sûr, dans le monde réel, l’intelligentsia de gauche se retrouve désormais en rupture totale avec le peuple dont elle heurte et bafoue la sensibilité et le sens moral en permanence.

Mais qu’importe, son regard sur les gens, les prolétaires, les travailleurs, ce vrai peuple qu’elle ne comprend pas, n’a strictement rien de bienveillant.

Faire table rase du passé

D’où cet acharnement de l’intelligentsia à vouloir faire le bonheur du peuple ignorant malgré lui, et même contre lui, en lui imposant un progrès social détaché de l’humain, essentiellement déstructurant qui vise simplement à lui donner un autre mode de vie fait de désirs et d’aspirations qui, par le plus grands des hasards bien sûr, sont parfaitement compatibles avec les exigences du Marché.

Ainsi, une fois l’interdit, les traditions, les coutumes, la morale («cette mystification bourgeoise»), les tabous, la famille («familles je vous hais») ou la fidélité érigée en valeurs ringardes ; présentées comme des carcans visant à étouffer l’individu, sa créativité et  bien entendu sa liberté ; une fois donc que l’on a fait «table rase» de ce passé honni, peut enfin émerger cette société parfaite constituée d’un agglomérat de solitudes en concurrences les unes vis-à-vis des autres ; d’individus totalement arrachés à leur réalité humaine et prisonniers de leurs désirs et de leur impossibilité avec, pour toute issue, la multiplication compulsive de l’acte d’achat comme unique source non plus d’accomplissement, mais de valorisation de Soi. Des individus qui plus est, bien sûr, «amoureux de leur servitude».

Le fascisme réel

On comprend mieux dès lors la nécessité de ce mépris quasi hystérique de l’intelligentsia de gauche pour la tradition, cette «haine du passé qui est le trait fondamental de toute la psychologie progressiste».

Dans Le Moi assiégé, Christopher Lasch analyse d’ailleurs le Sloanisme, «ce vaste effort de rééducation» commencé dans les années 1920 déjà pour «contraindre les Américains à accepter la consommation comme un mode de vie», comme la finalité de la Vie en fait. Entreprise couronnée de succès comme l’on sait, ce qui est la moindre des choses pour le pays-Matrice du Marché-Système globalisé. Et qui aura essaimé.

La société de consommation du Marché-Système représente donc bel et bien «le fascisme réel» de notre époque, comme l’avait bien observé Pasolini : «Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la tolérance de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine.»

L’escroquerie de Mai 68

S’agissant de la trahison de l’intelligentsia de gauche en France, Jean-Claude Michéa estime que depuis la Libération «il n’y a pas [eu] un progrès de l’organisation capitaliste de la vie qui n’ait été précédé de sa légitimation de gauche».

C’est encore plus vrai depuis mai 68, qui aura pavé la voie au «grand bond en avant» du néolibéralisme actuel.

Son vieux slogan «vivre sans temps mort et jouir sans entraves», une fois dépouillé de son faux-nez romantique, résume bien toute la naïveté d’une génération de supposés révolutionnaires qui n’auront fait que favoriser l’avènement des formes les plus abouties du capitalisme-terminal.

On se souvient d’ailleurs que les seules véritables originalités de mai 68, notamment ses tentatives de nouvelles formes de vie ou d’organisation sociale, à travers par exemple la figure du baba-cool, ont été très vite et durablement ridiculisées puisque affichant des perspectives de rentabilité assez moindre pour le Marché.

Ne sont restées que l’injonction hédoniste et une fausse tolérance parfaitement compatibles avec la mécanique marchande ; et une «imagination au pouvoir» qui devait surtout briller ensuite «dans le champ du marketing et de la pub».
Toute la fantastique supercherie de mai 68 aura finalement été résumée par l’appel d’un Cohn-Bendit qui, dans son discours d’adieu au Parlement européen, s’agenouilla une dernière fois devant la Matrice-Système et le Veau d’Or en appelant à bâtir les «États-Unis d’Europe» au moment où les technocrates de Bruxelles se préparaient à affamer le peuple grec.

Un pouvoir verrouillé

Et désormais nous y voilà, dans ce Marché-Système triomphant et verrouillé, ou le jeu politique français, comme dans la Matrice américaine, se réduit désormais à l’opposition théâtralisée des deux faces d’un «Parti-Système» unique.

Il est assez amusant de constater d’ailleurs que si l’intelligentsia de gauche sert de caution aux «progrès sociaux» profitables au Capital, c’est au Parti socialiste qu’incombe la tâche d’opérer les plus brutaux «virages à droite» en matière de politique économique, histoire sans doute de court-circuiter toute velléité de révolte d’un peuple définitivement trompé.

Une tromperie sans conséquences d’ailleurs, qui fera juste du Parti socialiste une victime expiatoire du Parti-Système pour un temps et qui le forcera simplement à passer temporairement la main à droite, qui à son tour enfoncera plus profond encore le clou néolibéral en prétextant d’un héritage forcément catastrophique, avant que tous les acteurs de la farce ne reprennent leur place initiale pour un nouveau tour de manège.

Bien sûr, le peuple se sent de moins en moins concerné par ce qu’il faut bien appeler ce cirque, comme en témoigne l’hémorragie des lecteurs de la Presse-Système et l’abstentionnisme massif qui sanctionne désormais toutes les élections.

De son côté, toute la machinerie intello-politico-médiatique vit dans une bulle parfaitement étanche, confite qu’elle est dans un jus aux relents totalitaires de plus en plus prononcés 1

La rupture est totale.

Sortir du capitalisme-terminal

Le rêve d’une société libre, égalitaire et décente a fait place au cauchemar de la dictature molle du Marché-Système dont tout l’espace est saturé de tromperie et d’indécence.

Pour préserver ses privilèges, l’intelligentsia de gauche s’est ainsi soumise à l’élite prédatrice pour former, avec elle, la joyeuse troupe des collabos de la misère en marche. Car le Marché-Système n’est pas viable et sa seule vertu est de garantir encore quelques possibilités d’enrichissement à une hyper-classe de nantis dans un monde économiquement ruiné et écologiquement à l’agonie.

La sagesse voudrait que l’humanité sorte de ce capitalisme terminal de façon raisonnée, préparée, pour éviter qu’elle n’y soit contrainte par les évènements.

Parce que tôt ou tard, mais pas si tard que cela, ce sont l’épuisement des ressources ou quelque cataclysme écologique majeur qui nous y contraindront, mais dans la douleur.

Des modèles de substitution existent pourtant, fondés sur le don 2, la sobriété heureuse, le partage.
Et les coups de boutoir de tous les Indignés de la terre pour jeter à bas ce capitalisme terminal ne font que commencer.

Conclusion

La trahison de l’intelligentsia de gauche est certes un épiphénomène, mais qui nous apprend toute la puissance d’un Marché-Système qui peut retourner les esprits apparemment les moins prédisposés pour les conduire à défendre l’indéfendable.

Elle nous montre aussi que cette toute-puissance s’appuie avant tout sur le mythe d’une marche du progrès que rien ne saurait arrêter, que ce soit en matières sociétale, économique ou technologique, car dans le chef de nos chers progressistes tout progrès ne saurait se discuter, car tout progrès est par essence un bien pour l’humanité. Ce qui, bien évidemment, est parfaitement faux.

Pour Orwell, l’homme a ainsi d’abord «besoin de chaleur, de loisirs, de confort et de sécurité: il a aussi besoin de solitude, d’un travail créateur et du sens du merveilleux. S’il reconnaissait cela, il pourrait utiliser les produits de la science et de l’industrie en fondant toujours ses choix sur ce même critère: est-ce que cela me rend plus humain ou moins humain ?»

Encore faudrait-il qu’il puisse avoir le choix.

Alors bien sûr, l’intelligentsia globalisée dans la servitude peut bien continuer à propager la bouillie idéologique du Marché-Système : nous faire croire que notre bonheur réside dans l’abrutissement télévisuel en attendant la mise à jour de nos shoots technologiques et qu’il mérite bien de saccager l’univers ; qu’il est juste et bon désormais de haïr la méchante Russie ; que le coup d’État de Maïdan était une vertueuse révolution ; qu’il était juste et bon de lyncher Kadhafi et de détruire la Libye ; juste et bon de nourrir la peste islamiste pour venir à bout de Bachar al-Assad ; que deux avions ont pu abattre trois gratte-ciel à Manhattan ; que la technocratie bruxelloise est vertueuse ; qu’il est juste d’affamer les Grecs et d’oppresser les peuples dans l’austérité pour augmenter les marges du Corporate Power, bref, elle peut continuer son grand-œuvre d’abolition de l’homme  3  jusqu’au transhumanisme rêvé façon Google.

Mais elle doit savoir que personne n’est dupe.

Que les coups de boutoir de tous les Indignés de la terre ne font que commencer.

A SuivreDe la bataille contre le Système épisode X – En finir avec la double conjuration de Washington et de Bruxelles

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