Génocide par prescriptions médicales


Histoire du déclin de la classe active blanche aux États-Unis


Par James Petras et Robin Eastman-Abaya – Le 7 janvier 2018 – Source DefendDemocracy

Introduction : Aux États-Unis, la classe ouvrière blanche a été décimée par une épidémie de « décès prématurés » – un terme neutre pour masquer la baisse de l’espérance de vie dans ce segment démographique historiquement important. Il y a eu des études et des rapports peu diffusés décrivant cette tendance de manière générale – mais leurs conclusions ne sont pas encore entrées dans la conscience nationale pour des raisons que nous tenterons d’explorer dans cet essai.

En effet, c’est la première fois dans l’histoire du pays en temps de paix que sa population active traditionnelle a connu un déclin démographique aussi dramatique – et l’épicentre de ce phénomène se situe dans les petites villes et les communautés rurales des États-Unis.

Les causes de ces « décès prématurés » (avant l’espérance de vie normale, généralement à cause d’affections évitables) sont l’augmentation brutale des suicides, les complications non traitées du diabète et de l’obésité et, surtout, l’« empoisonnement accidentel » – un euphémisme utilisé pour décrire ce qui constitue le plus souvent des surdoses de médicaments sous ordonnance et illicites et des mélanges médicamenteux toxiques.

Personne ne connaît le nombre total de décès de citoyens américains dus aux surdoses et aux mélanges médicamenteux mortels au cours des 20 dernières années, tout comme aucun organisme central ne tient les comptes du nombre de pauvres tués par la police à l’échelle nationale. Mais commençons par un chiffre conservateur, 500 000 victimes, pour la plupart des travailleurs blancs de la classe ouvrière, et mettons au défi les autorités de produire des statistiques réelles avec de vraies critères. En effet, ce nombre pourrait être beaucoup plus élevé s’il incluait les « erreurs de médication » survenant en milieu hospitalier et dans les foyers de soins.

Au cours des dernières années, des dizaines de milliers d’Américains sont morts prématurément à cause de surdoses médicamenteuses ou de mélanges toxiques, la plupart du temps liées à des analgésiques narcotiques prescrits par des médecins et d’autres fournisseurs. Parmi ceux qui meurent de plus en plus souvent des suites d’une surdose d’opioïdes illégaux, surtout d’héroïne, de fentanyl et de méthadone, la grande majorité sont d’abord devenus dépendants aux puissants opioïdes synthétiques prescrits par la communauté médicale, fournis par les grandes chaînes de pharmacies et fabriqués avec des marges de profit incroyables. Dans le fond, cette épidémie a été encouragée, subventionnée et protégée par le gouvernement à tous les niveaux et reflète la protection d’un marché médico-pharmaceutique privé maximisant les profits et devenu sans limite.

On ne voit cela nulle part ailleurs dans le monde à un tel niveau. Par exemple, en dépit de son penchant pour l’alcool, l’obésité et le tabac – la population de patients britanniques a été essentiellement épargnée par cette épidémie parce que leur système national de santé est réglementé et fonctionne avec une éthique différente : le bien-être des patients est valorisé par rapport au profit brut. On peut penser que cela aurait été le cas aux États-Unis si un système national de santé à payeur unique avait été mis en place.

Face à l’augmentation des décès d’anciens combattants irakiens et afghans par overdose ou par suicide aux opioïdes sous ordonnance et aux mélanges médicamenteux, le général des forces armées et le corps médical ont demandé une audience en urgence au Sénat américain, en mars 2010, au cours de laquelle les témoignages ont montré que les médecins militaires avaient rédigé 4 millions d’ordonnances de stupéfiants puissants en 2009, soit quatre fois plus qu’en 2001. Les sénateurs, dirigés par Jim Webb de Virginie, ont mis en garde contre l’idée de jeter un éclairage négatif sur la Big Pharma alors qu’elle compte parmi les principaux donateurs pour les campagnes politiques.

L’image publique datant des années 1960 du soldat revenant du Vietnam, accoutumé à l’héroïne, image qui avait choqué la nation, s’est transformée en vétéran du nouveau millénaire dépendant à l’Oxycontin / Xanax, grâce aux contrats gigantesques de Big Pharma avec les forces armées américaines, les médias regardant de l’autre coté.

Aucune autre population pacifique, depuis la Guerre de l’opium de 1839, n’a été aussi dévastée par une épidémie de drogue encouragée par un gouvernement. Dans cette guerre, l’Empire britannique et son bras commercial, The East India Company, cherchaient un marché pour leurs énormes récoltes d’opium venant d’Asie du Sud et ont utilisé l’armée et des alliés mercenaires chinois pour imposer une distribution massive d’opium au peuple chinois, s’emparant de Hong Kong pour en faire une plaque tournante de leur commerce d’opium impérialiste. Alarmé par les effets destructeurs de la toxicomanie sur sa population productive, le gouvernement chinois a tenté d’interdire ou de réglementer la consommation de stupéfiants. Sa défaite aux mains des Britanniques marque le déclin de la Chine dans un statut semi-colonial pour le siècle prochain ; telle est l’une des conséquences d’avoir une population dépendante.

Cet article identifiera (1) la nature, sur le long terme, des décès provoqués par les drogues, (2) la dynamique de la « transition démographique due aux surdoses » et (3) l’économie politique de la dépendance aux opioïdes. Le présent document ne cite pas de chiffres ou de rapports – ils sont largement disponibles. Cependant, ils sont éparpillés, incomplets et généralement dépourvus de tout cadre théorique permettant de comprendre, et encore moins de faire face au phénomène.

Nous conclurons en discutant la question de savoir si chaque « mort par prescription médicale » doit être considérée comme une tragédie individuelle, un deuil privé ou un crime d’entreprise alimenté par la cupidité ou même un modèle de « grand roman de social-darwinisme » mené par un organe de décision élitiste.

Depuis l’avènement des grands changements politico-économiques induits par le néolibéralisme, la classe oligarchique américaine est confrontée au problème d’une population importante et potentiellement réactive, composée de millions de travailleurs marginalisés, de membres de la classe moyenne dont le niveau de vie diminue, rendus inutiles par la « globalisation » et d’une classe rurale armée, qui sombrent de plus en plus profondément dans la misère. En d’autres termes, lorsque le capital financier et les instances dirigeantes élitistes voient dans ce contexte une population « inutile » de travailleurs blancs, d’employés et de pauvres, quelles mesures « pacifiques » peuvent-elles être prises pour faciliter et encourager leur « déclin naturel » ?

Une tendance similaire était apparue au début de la crise du sida, quand l’administration Reagan a délibérément ignoré les morts soudaines parmi les jeunes Américains, en particulier les minorités, en adoptant l’approche moraliste consistant à « blâmer la victime », jusqu’ à ce que l’influente communauté gay s’organise et exige une action du gouvernement.

L’échelle et l’étendue des décès liés aux médicaments

Au cours des deux dernières décennies, des centaines de milliers d’Américains en âge de travailler sont morts des suites de la consommation de médicaments. Le manque de données solides est en lui-même un scandale. Ce manque est dû à un système fragmenté, incompétent et délibérément incomplet de dossiers médicaux et de certificats de décès, en particulier dans les zones rurales pauvres et les petites villes où il n’y a pratiquement aucun soutien pour la production et la tenue de registres de qualité. Ce grand vide de données est multiforme et entravé par des problèmes de régionalisme et d’absence de directives gouvernementales claires en matière de santé publique.

Au début de la crise, les professionnels de la santé étaient en grande partie dans le « déni » et mis sous pression pour certifier que les décès « soudains » étaient « naturels et dus à des conditions préexistantes ». Cela malgré la preuve accablante de prescriptions excessivement imprudentes de la part de la communauté médicale locale. Il y a quinze à vingt ans, les familles des victimes, isolées dans leurs petites villes, ont peut-être trouvé un certain réconfort à court terme en voyant le terme « naturel » associé à la mort prématurée de leur proche. Il est compréhensible qu’un diagnostic de « décès par overdose » puisse provoquer une honte sociale et personnelle énorme dans les familles ouvrières blanches des régions rurales et des petites villes qui associaient traditionnellement les narcotiques aux minorités urbaines criminelles. Elles se croyaient immunisés contre ce problème de « grande ville ». Ils faisaient confiance à « leurs » médecins qui, à leur tour, faisaient confiance aux affirmations de Big Pharma disant que les nouveaux opioïdes synthétiques n’étaient pas addictifs et pouvaient être prescrits en grandes quantités.

Malgré la lente prise de conscience de ce problème par la communauté médicale locale, il y a eu peu de tentatives publiques d’éduquer cette population à risque et encore moins de tentatives d’endiguer la sur-prescription des médecins et des cliniques privés. Ni eux, ni les infirmières et les assistantes médicales n’ont informé les patients sur les immenses dangers de combiner opioïdes et alcool ou tranquillisants. En fait, beaucoup de médecins ne savaient même pas ce que d’autres prestataires avaient prescrit à leurs patients. Il n’était pas inhabituel de voir des jeunes adultes en bonne santé avec différentes ordonnances prescrites par plusieurs prestataires.

Au cours des dernières décennies, sous la pression du régime néolibéral, les budgets des services de santé des comtés ruraux ont été supprimés par le biais de programmes d’austérité promus par les entreprises. À la place, le gouvernement fédéral a ordonné qu’ils mettent en œuvre des plans coûteux et absurdes pour lutter contre le « bioterrorisme ». Souvent, les services de santé n’avaient pas le budget nécessaire pour payer les coûteux tests de toxicologie médico-légale requis pour documenter les niveaux de drogue dans les cas suspects de surdose au sein de leur propre population.

Tous les regards officiels se sont concentrés sur la « guerre contre la drogue »  celle menée contre la population pauvre et minoritaire urbaine. Les petites villes, où les médecins prescripteurs abusifs forment les piliers des églises locales ou des country clubs, souffraient en silence. Le grand public a été bercé par la mauvaise éducation des médias qui l’a poussé à croire que la toxicomanie et les décès qui y sont liés étaient un problème de « centre-ville » un problème qui nécessitait la réaction raciste habituelle consistant à remplir les prisons de jeunes Noirs et d’Hispaniques pour des délits mineurs ou la possession de drogue.

Pendant ce temps, les enfants blancs de la classe ouvrière commencèrent à composer le 911… parce que « Maman ne se réveillait pas… ». Maman, avec ses patchs de fentanyl sous ordonnance, a pris un Xanax de trop et cela a dévasté toute une famille. C’est un cas parmi une épidémie qui fait rage. Partout dans le pays, ces cas alarmants se multiplient. Certains comtés ruraux ont vu la proportion de nourrissons dépendants, nés de mères toxicomanes, submerger leurs systèmes hospitaliers non préparés. Et les pages nécrologiques locales publiaient un nombre croissant de jeunes noms et de visages au côté de personnes très âgées – sans jamais imprimer aucune explication sur leur disparition prématurée alors qu’ils pouvaient consacrer des paragraphes entiers à un octogénaire disparu.

Les tendances récentes montrent que les décès dus à la drogue (surdose d’opiacés et mélanges mortels avec d’autres drogues et l’alcool) ont eu un impact majeur sur la composition de la main-d’œuvre locale, les familles, les communautés et les quartiers. Cela se reflète dans la vie des travailleurs, dont la vie personnelle et l’emploi ont été gravement affectés par les délocalisations d’usines, la réduction des effectifs, les réductions salariales et les réductions des prestations de santé. Les systèmes de soutien traditionnels, qui fournissaient une aide aux travailleurs victimes de ces tendances, tels que les syndicats, les travailleurs sociaux publics et les professionnels de la santé mentale, étaient soit incapables, soit réticents à intervenir avant ou après l’apparition du fléau de la toxicomanie.

La dynamique démographique des décès dus à la drogue

Presque tous les rapports publiés ignorent la démographie et l’impact sur les différentes classes sociales des décès liés aux médicaments sur ordonnance. La majorité des personnes tuées par les drogues illégales étaient d’abord dépendantes des stupéfiants légaux prescrits par leurs fournisseurs. Seules les morts par overdose de célébrités font la une des journaux.

La plupart des victimes sont des travailleurs à bas salaire, sans emploi ou sous-employés de la classe ouvrière blanche. Leurs perspectives d’avenir sont sombres. N’importe quel rêve d’établir une vie familiale saine avec un seul salaire dans le « cœur de l’Amérique » serait accueilli par des rires. Il s’agit d’une part énorme de la population nationale qui a connu une forte baisse de son niveau de vie en raison de la désindustrialisation. La majorité des victimes de surdose mortelle sont des hommes blancs en âge de travailler, mais avec une forte proportion de femmes de la classe ouvrière, souvent des mères ayant des enfants. Il y a peu de discussions sur l’impact d’un décès par surdose d’un membre en âge de travailler sur la famille élargie. Cela inclut les grands-mères dans la cinquantaine. Dans ce contexte démographique, les femmes assurent souvent une cohésion et une stabilité essentielles sur plusieurs générations en âge critique.

Il semble que les minorités américaines ait échappé jusqu’à présent à cette épidémie. Les Noirs et les Hispano-Américains sont déjà déprimés et marginalisés au niveau économique depuis bien plus longtemps et le taux moins élevé de décès liés aux médicaments prescrits au sein de leur population pourrait refléter une plus grande résilience. Cela reflète certainement leur accès limité à la communauté médicale du secteur privé qui a tendance à sur-prescrire – un sombre paradoxe quand la « négligence » médicale devient « inoffensive ».

Bien qu’il y ait peu dR