Embrassez vous, millions!


Orlov
Orlov

Par Dmitry Orlov – Le 29 mai 2018 – Source Club Orlov

Une fois, je suis allé me promener avec un ami et sa copine, que je n’avais jamais rencontrée auparavant. J’ai trouvée qu’elle était une débatteuse passionnée, et après un moment, la conversation a pris feu entre nous deux. Nous parlions en anglais, et mon ami, dont l’anglais n’était pas tout à fait à la hauteur, s’est senti exclu. Après quelques efforts infructueux pour entrer dans le cours de la conversation, il s’est sentit obligé, juste là, au milieu de la rue, de baisser son pantalon et de se lamenter. Cela a provoqué chez moi et sa petite amie un embarras spontané … et nous avons continué à marcher. Après quelques instants gênants, mon ami a senti que cette tactique ne fonctionnait pas, il s’est arrêté de gémir, a remis son pantalon, nous a rattrapé, et tout s’est arrangé.

L’Ode à la Joie de Friedrich Schiller, popularisé par son utilisation dans la Neuvième Symphonie de Ludvig van Beethoven, contient la phrase « Seid umschlungen, Millionen ! ». Classiquement, elle est traduite en français par « Vous millions, je vous embrasse ». Mais je ne suis pas satisfait par cette interprétation ; il n’y a pas de « je » (« ich ») dans la version allemande et la phrase d’origine est sous une forme passive : « être embrassé », pas « j’embrasse ». Être embrassé par qui, alors ? Par Schiller ? Eh bien, théoriquement, oui ; à environ une minute par câlin et en travaillant une semaine de travail classique de 40 heures, il faudrait une dizaine d’années à Schiller pour franchir le premier million de câlins. Mais il semble très douteux que c’est ce que suggérait le vieux Friedrich. Il me semble tout à fait évident que ce qu’il voulait dire était « Embrassez-vous les uns les autres, vous millions ! »

Je ne suis pas sûr de l’efficacité des odes pour persuader les gens de s’embrasser, mais je n’avais qu’un seul élément de comparaison qui indique que baisser son pantalon peut être très efficace. Maintenant il me semble en avoir trouvé un autre.

Les actions récentes prises par les États-Unis dans l’espace international me paraissent, métaphoriquement parlant, fonctionnellement équivalentes au fait de baisser son pantalon en public. Et, évidemment, cela provoque l’adhésion spontanée de nations précédemment hostiles ou distantes entre elles qui trouvent une cause commune pour éviter cette nouvelle source d’embarras planétaire. Il reste à voir si les États-Unis reconnaîtront l’erreur de leur méthode, ou si ce pays restera à jamais là à se lamenter avec son pantalon symbolique baissé autour de ses chevilles aussi symboliques.

La semaine dernière, alors qu’il modérait la session plénière du Forum économique mondial de Saint-Pétersbourg, John Micklethwait, rédacteur en chef de Bloomberg News, a déclaré : « Je pense que ce rassemblement est un hommage à l’énergie et au pouvoir de persuasion de M. Poutine. Mais cela peut aussi être un signe de la capacité unique de Donald Trump à rassembler les gens … contre lui. » (Rires, applaudissements.) En effet, sans les efforts inlassables de Trump pour tout gâcher, les choses dites à cette réunion auraient été impensables il y a quelques années. Le président français Macron a déclaré que, bien sûr, la Russie faisait partie de l’Europe, et a répété le mot « souverain » en référence à la France (un appel du pied en direction de l’Allemagne, principal concurrent de la France au sein de l’UE, pays occupé par l’armée américaine depuis la Seconde Guerre mondiale). Bien sûr, a dit Macron, la France a des obligations … (c’est a dire envers les États-Unis/l’OTAN) auxquelles Poutine a répondu rapidement : « Pas besoin de s’inquiéter, nous pouvons vous aider avec cela. ». En effet, la Russie sécurise déjà un huitième de la surface terrestre. Maintenant qu’elle fait à nouveau partie de l’Europe, étendre cette fonction pour sécuriser également le reste de l’Europe permettrait de réaliser de bonnes économies d’échelle pour toutes les parties concernées.

Trump a fait beaucoup pour « rapprocher » le reste du monde, surtout en agissant comme un crétin et en s’entourant de crétins. Trump a d’abord choisi Rex Tillerson comme secrétaire d’État, donnant ce poste diplomatique de haut niveau à quelqu’un qui n’est pas un diplomate. Alors Tillerson a fait quelque chose de débile : il a traité Trump de « crétin » lors d’une réunion au Pentagone. S’il n’était pas lui-même bête, il aurait su que traiter un crétin de crétin rend juste le crétin fou. Ensuite, le chef d’état-major de la Maison Blanche, John Kelly, a fait mieux en disant de Tillerson que le fait de traiter Trump de « crétin » était une « connerie totale ». Et puis Tillerson a été renvoyé (bien sûr !) et remplacé par le chef de la CIA Mike Pompeo (qui n’est pas diplomate) et à la CIA, Pompeo a été remplacé par l’extraordinaire tortionnaire Gina Haspel, qui ne peut pas voyager à l’étranger par peur d’être arrêtée et accusée de crimes de guerre. Pendant ce temps, Trump a nommé John Bolton au Conseil national de sécurité. Bolton est fier de son travail dans la promotion de la guerre en Irak, et il le referait sans aucun doute, malgré l’inexistence d’armes de destruction massive. Il est maintenant impatient de commencer une guerre tout aussi « réussie » avec l’Iran. Un autre spécimen de choix est Nikki Haley, dont le regard figé, de lapin-pris-dans-les-phares, l’air étrange et les propos délirants suggèrent une connaissance intime de la psychopharmacologie. Trump l’a tirée de sa psycho-ferme en Caroline du Sud et l’a nommée au Conseil de sécurité de l’ONU à New York ; une initiative vraiment stupide, celle-là ! Plus récemment, Haley a fait tout son possible pour s’assurer que le déménagement, déjà toxique, de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem se déroulerait de la manière la plus embarrassante possible.

La nature stupide de l’administration Trump passe définitivement le test du canard. Elle ressemble et annone comme un tas de crétins. Mais pour vraiment enfoncer le coin, nous devons regarder ce qu’elle a accompli. Plus particulièrement, Trump la Tornade est à la fois un « flipper » [girouette, NdT] et un « flopper » [roi de l’échec, NdT]. Il menace la Corée du Nord d’une destruction totale et absolue, même si la Corée du Nord, si elle est attaquée, pourrait effacer la Corée du Sud avec des armes conventionnelles et loger un ou deux missiles nucléaires au Japon [et Guam, NdT], invalidant ainsi les garanties de sécurité américaines données à ces deux alliés américains. Puis, voyant un rapprochement soudain entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, il décide d’organiser un sommet avec Kim Jong Un, président de la Corée du Nord, qu’il a précédemment insulté d’une manière enfantine – « rocket man », etc. Puis, il se passe encore des choses plus moroses : le Vice-Crétin Mike Pence a menacé la Corée du Nord d’un « scénario libyen » (la Libye a abandonné volontairement son programme d’armement nucléaire pour ensuite être attaquée et détruite). Puis un haut fonctionnaire nord-coréen explique que cela est « stupide ». Cela a provoqué la volte-face de Trump et l’annulation du sommet. Et puis il a de nouveau changé d’avis et le sommet est de retour au programme.

Mais pourquoi sur la Terre de Dieu, les Nord-Coréens voudraient-ils conclure un marché avec Trump ? Vous voyez, entre-temps, Trump a décidé de revenir sur les obligations des traités américains dans le cadre de l’accord nucléaire iranien, qui était la seule réalisation majeure de Barack Obama en matière de politique étrangère. Mike Pompeo a ensuite ajouté l’insulte à l’injure en exprimant douze demandes impossibles : si l’Iran s’y conformait, l’affaire pourrait être sauvée. Pompeo n’est pas un diplomate, donc il ne le sait pas, mais la seule raison d’exprimer des demandes de cette manière et de s’attendre à une réponse positive, est de négocier des conditions de reddition, mais cela nécessite d’abord une victoire militaire. Pas de victoire, pas de reddition, pas d’exigences. Le faire de toute façon, et à une nation qui pourrait facilement fermer le détroit d’Ormuz, à travers lequel passe 20% du pétrole commercialisé dans le monde, ce qui ferait exploser votre propre économie, est assez stupide. En tout cas, pourquoi Kim Jong Un serait-il prêt à conclure une entente avec Trump maintenant que les États-Unis se sont montrés incapables d’honorer les termes des traités dont ils sont signataires ?

Mais ce n’est pas tout. Pour vraiment en finir avec la réputation de son pays comme partenaire de négociation valable, l’administration Trump a menacé de sanctionner quiconque ferait des affaires avec l’Iran, causant une profonde consternation au sein de l’Union européenne, qui dépend des exportations pétrolières iraniennes. De telles sanctions, qui sont essentiellement des prétentions extraterritoriales qui empiètent sur la souveraineté des autres nations, pourraient être un casse-tête temporaire pour les sociétés transnationales qui commencaient à faire des affaires avec l’Iran. Boeing, par exemple, risque de perdre beaucoup de ventes d’avions. La raison pour laquelle le mal de tête est temporaire est qu’il existe une procédure standard pour contourner de telles sanctions. Premièrement, la société qui veut faire des affaires avec l’Iran crée une filiale dans un pays tiers, comme la Russie ou la Chine. Cette filiale, qui est encore partiellement sous juridiction américaine, crée alors une filiale locale entièrement sous juridiction russe ou chinoise et elle devient libre de faire des affaires avec l’Iran.

Il n’y a qu’un seul vrai problème qui subsiste, à savoir que quelque chose comme 80% du commerce international est toujours effectué en dollars américains. Mais cela aussi change rapidement : la Russie et la Chine, la Russie et l’Iran et la Chine et l’Iran ont déjà éliminé le dollar américain de leurs transactions. Et maintenant l’UE prévoit de payer le pétrole iranien en euro. Dans le même temps, les contrats à terme PetroYuan, soutenus par l’or et lancés récemment par la Chine, engloutissent des parts de marché des contrats à terme sur le pétrole libellés en dollars américains. Les jours du pétrodollar semblent comptés, de même que la capacité des États-Unis à imprimer des dollars et à générer une dette sans limite libellée en dollars, exportant de l’inflation tout en important tout ce dont ils ont besoin à prix réduit. La capacité des États-Unis à imposer des sanctions unilatérales disparaîtra également ; Au lieu de contraindre les autres, de telles sanctions ne serviront qu’à isoler les États-Unis.

En attendant, il serait amusant de voir si Trump rencontre réellement Kim Jong Un, lui serre la main … et se voit ensuite présenter une liste d’exigences non négociables : arrêter tous les exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud ; remettre le commandement de l’armée sud-coréenne à la Corée du Sud ; retirer tout le personnel militaire américain et les armes de la Corée du Sud, du Japon, d’Okinawa et de Guam ; signer un traité avec la Russie et la Chine garantissant la sécurité de la Corée du Nord ; permettre à la Corée du Nord de maintenir une petite force de dissuasion nucléaire au cas où les États-Unis décideraient de renier leurs obligations conventionnelles comme ce pays l’a fait avec l’Iran ; et, bien sûr, annuler toutes les sanctions.

Un changement massif a déjà eu lieu : une grande partie du monde a décidé que les États-Unis ne sont plus un partenaire de négociation valable. Si vous voulez signer des offres, envolez-vous vers Moscou, Saint-Pétersbourg, Pékin ou Shanghai. Et si vous voulez vous amuser avec un tas de malades changeant d’avis comme de slip, volez vers Washington.

Les cinq stades de l'effondrementDmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

PDF24    Send article as PDF