De nouveau sur les méthodes russes de contre-propagande


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Par le Saker – Le 20 octobre 2017 – Source The Saker

Tout ce qu’on nous a dit sur l’Union soviétique s’est révélé mensonger, mais tout ce qu’on nous avait dit sur l’Ouest s’est révélé vrai.

Plaisanterie russe

En mai 2016, j’ai écrit un article pour Unz Review intitulé [en français] « Contre-propagande à la manière russe » dans lequel j’essayais de montrer l’immense différence entre la vieille approche soviétique de la propagande et de la contre-propagande et l’approche utilisée par les autorités russes aujourd’hui. La principale différence était celle-ci : si les Soviétiques faisaient tout leur possible pour empêcher la propagande occidentale d’atteindre leur population, les Russes font exactement le contraire aujourd’hui ; ils font tout leur possible pour s’assurer que la propagande occidentale est immédiatement traduite et diffusée dans tous les foyers russes. Ce que je me propose de faire aujourd’hui est de partager avec vous quelques exemples de ce à quoi les foyers russes sont régulièrement exposés.

Vous devez avoir entendu parler du reportage de CNN sur la manière dont les affreux Russkofs ont utilisé Pokemon pour déstabiliser et subvertir les États-Unis. Si ce n’est pas le cas, le voici :

En Russie, ce reportage a connu instantanément un immense succès : la vidéo a été traduite et rediffusée sur toutes les chaînes de télévision. Margarita Simonian, la brillante directrice de Russia Today, a été interrogée, pendant une émission en direct : « Soyez honnête et confessez-le – quelle est votre relation avec Pokemon, est-ce qu’ils travaillent pour vous ? » À quoi elle a répondu : « Je les nourris ». Le public a éclaté de rire.

Le Pokemon russe n’était que le dernier d’une longue série de reportages totalement insensés, définitivement paranoïaques et férocement russophobes publiés par les siomédias occidentaux, qui ont tous été instantanément traduits en russe et rediffusés par les médias russes.

Une des techniques régulièrement utilisées dans les émissions russes de débat est de présenter un court reportage sur la dernière absurdité provenant des États-Unis ou d’Europe et de demander à un invité pro-américain d’y réagir. Les « libéraux » (dans le sens politique que donnent les Russes à ce mot, c’est-à-dire une personne désespérément naïvement pro-occidentale qui aime détruire tout de qui est russe et qui hait Poutine et ceux qui le soutiennent) sont extrêmement embarrassés et en général admettent simplement que ce sont des inepties ou essaient de trouver des absurdités dans les médias russes (et il y en a beaucoup) pour montrer que « nous sommes tout aussi mauvais ». Inutile de dire, peu importe l’échappatoire choisie, le « libéral » finit par passer pour un idiot intégral ou un traître.

Dans mon article de mai 2016, je citais plusieurs exemples de personnages étrangers particulièrement haineux et offensifs, qui sont régulièrement invités dans les émissions de débat russes, y compris des nationalistes ukrainiens fanatiques, des russophobes polonais arrogants et, enfin, des journalistes américains travaillant à Moscou. Pour faire l’équilibre avec ces personnages vraiment répugnants, des hôtes étrangers sains d’esprit et crédibles sont également invités, qui viennent généralement de l’Europe méridionale (France, Italie, Espagne). Donc la « grille des invités » finit par ressembler à ceci :

Bons types Sales types
Russes Patriotes Libéraux russophobes
Soutenus par Européens du Sud Ukies, Anglo-Saxons, Allemands

C’est une technique de propagande redoutable pour une série de raisons. D’une part, elle relie étroitement les russophobes externes et internes dans une sorte de « culpabilité par association » qui les force à s’entraider, ce qui, bien sûr, les fait paraître encore pires (leurs traits négatifs se renforçant mutuellement). Il n’est pas nécessaire de taxer une personne de « traître » lorsqu’elle fait un excellent travail pour se coller elle-même cette étiquette en essayant d’expliquer toutes les absurdités idiotes et haineuses que les siomédias occidentaux crachent en permanence. Un Russe moyen qui entend un libéral russe expliquer que l’histoire du « Pokemon russe » est peut-être basée sur la réalité se demande immédiatement combien la CIA paie ce fils de pute pour dire ce genre d’ineptie. Mais voici où cela devient vraiment mignon :

Ce n’est pas la CIA qui paie ce libéral – les Russes le font eux-mêmes !

Il y a quelques jours, un article important est paru dans le journal Komsomolskaia Pravda (oups, ils ont gardé ce vieux nom franchement idiot, qui se traduit littéralement par « La vérité de la Ligue de la jeunesse communiste »), qui a révélé que quelques-uns des invités les plus offensifs dans les émissions de débat russes recevaient beaucoup d’argent pour vomir leur propagande anti-russe. Voici les invités les mieux payés :

  • Viacheslav Kovtun (Ukraine) : 500 000 – 700 000 roubles (de 8 700 à 12 000 dollars environ) par mois.
  • Michael Bohm (USA) : 500 000 – 700 000 roubles (de 8 700 à 12 000 dollars environ) par mois.
  • Iakub Koreiba (Pologne) : au moins 500 000 roubles (environ 8 700 dollars) par mois.

Selon les enquêteurs de la Komsomolskaia Pravda, ces types ont des contrats légaux et ils paient des impôts sur le revenu en Russie. Tout ceci est donc très légal et assez pluraliste : les seules personnes qui peuvent sérieusement accuser le gouvernement russe d’essayer de réprimer l’opposition, les partis politiques pro-occidentaux ou les idées anti-Poutine sont des gens qui n’ont absolument aucune connaissance concrète de la Russie. Soit ça, soit ils mentent délibérément. Et cela comprend l’immense majorité des dirigeants politiques occidentaux (aux États-Unis et en Europe), qui font maintenant des pieds et des mains pour augmenter les budgets des instruments traditionnels de la propagande occidentale comme VOA/RL/RFE [Red Wave Radio, Radio Liberty/Radio Free Europe] ou veulent créer de nouveaux organes de propagande afin d’« apporter le message démocratique à la population russe ». En réalité, la population russe reçoit une dose quotidienne de propagande occidentale (c’est-à-dire de « message démocratique »), grâce au Kremlin, et c’est quelque chose que les imbéciles au pouvoir en Occident ne peuvent même pas commencer à imaginer, sans parler de l’affronter.

Mais ce qui devient de plus en plus évident, c’est que les propagandistes occidentaux ne comprennent tout simplement pas le monde dans lequel ils vivent, et notamment les Américains des États-Unis. Pensez-y : tous les pays importants impliqués dans la Seconde Guerre mondiale avaient leur propre machine de propagande qui ciblait exclusivement leur propre population et qui n’était presque jamais vue par l’autre camp. De même, pendant la Guerre froide, les gens franchement stupides chargés de la machine de propagande soviétique ont gaspillé d’immenses ressources en essayant d’empêcher la propagande occidentale de s’infiltrer sous le Rideau de fer. Quant à la propagande soviétique à l’Ouest, elle a eu un effet mesurable (il suffit de considérer l’influence de divers partis communistes en Europe pendant la Guerre froide), mais jamais suffisamment pour vaincre l’appel à l’hédonisme et au consumérisme promus par la branche la meilleure et la plus efficace de l’appareil de propagande occidental : Hollywood.

Actuellement, cela a énormément changé et les Russes l’ont bien mieux compris que quiconque en Occident : à l’âge d’Internet et de la TV satellite, vous ne pouvez pas diriger votre message uniquement sur un public national, ni ne pouvez empêcher la propagande des autres d’atteindre votre audience intérieure. Les Américains agissent encore comme ils le faisaient au milieu des années 1970 : ils font porter leurs plus grands efforts de propagande sur le public intérieur comme si le monde entier n’exploitait pas soigneusement tout ce que CNN et tous les autres ont à dire, et ils croient que l’Occident n’est impopulaire en Russie qu’à cause du « contrôle de Poutine sur les médias ». Impossible d’être plus déconnecté de la réalité que ces gens. La vérité est qu’environ 80% ou plus des Russes soutiennent Poutine précisément parce qu’ils sont exposés quotidiennement à la machine de propagande occidentale et à son message.

Comment est-ce possible ?

D’une part, la contre-propagande russe ne s’adresse pas à un groupe isolé de personnes, mais elle est fondamentalement la même, que ce soit sur RT ou sur Spoutnik pour le public étranger, ou sur les principales chaînes de télévision russes. L’effort propagandiste russe est mondial et intrinsèquement cohérent.

De plus, et au risque de passer pour un propagandiste russe moi-même, je dirais quelque chose d’assez évident mais pourtant difficile à comprendre : les Russes n’ont pas besoin de mentir, leur propagande est essentiellement véridique, basée sur des faits et la logique. Il n’y a pas d’équivalent russe de l’histoire Pokemon. Et lorsque les dirigeants occidentaux demandent que la Russie retire ses forces du Donbass, les Russes n’ont pas besoin de raconter une histoire compliquée sur la façon dont l’armée russe est au Donbass, mais que ces forces sont aussi invisibles à l’observateur sur le terrain qu’elles le sont aux satellites dans l’espace. Les Russes n’ont pas besoin de mentir sur leurs opérations en Syrie parce que ce qu’ils disent faire là-bas est ce qu’ils font effectivement, c’est une seule et même chose : libérer la Syrie de Daech. Je pourrais multiplier les exemples, mais mon propos est simple : contrairement à leurs homologues américains, les Russes ne s’engagent pas dans des politiques qu’ils ne peuvent pas justifier devant leur propre opinion publique ou devant l’opinion publique du reste du monde. Cela semble simple ? Alors pourquoi les États-Unis semblent-ils totalement incapables de dire la vérité sur tout ce qu’ils font ?

Être véridique n’empêche toutefois pas les Russes d’être astucieux, et la façon dont ils « jiu-jitsu » la production propagandiste occidentale à leur profit est très intelligente. Il est clair que quelqu’un au Kremlin a tiré les leçons douloureuses de la machine de propagande soviétique, dysfonctionnelle et franchement ridicule.

Comparez cela avec le genre d’auto-lobotomie que les médias allemands s’infligent lorsqu’ils qualifient quiconque n’est pas frénétiquement anti-Poutine de « Putinversteher », autrement dit quelqu’un qui « comprend Poutine ». Comme si ne pas comprendre quelqu’un devait être considéré comme une marque d’intelligence ou comme si être d’accord avec quelque chose que Poutine dirait devrait être vu comme une preuve évidente de dépravation morale. Est-ce vraiment si surprenant qu’un médias capable de proposer un concept tel que « Putinversteher » ne soit pas en mesure de concurrencer les médias russes ? Peut-on imaginer les Russes qualifiant quelqu’un de « Merkelponimatel » ? Évidemment non, ils invitent plutôt un journaliste de la variété double-bien-pensante dans une émission en direct et s’assurent qu’il va défendre ceux qui ont proposé la notion de « Putinversteher », ce que cet idiot essaiera très certainement de faire, ne serait-ce qu’en raison d’un sens malencontreux de la solidarité professionnelle avec ses collègues dans son pays. Les téléspectateurs russes aimeront cela, écouteront chaque mot et iront ensuite se coucher absolument convaincus que leurs voisins européens sont devenus totalement dingues.

Mais si les étrangers sont mauvais, et si les libéraux russes sont mauvais, qu’est-ce qui pourrait être encore pire ?

Les libéraux russes à l’étranger, bien sûr. Et ils existent a