100 ans après le coup d’État bolchevique


Par Emmanuel Leroy − Le 26 juin 2017 − Source geopolitica.ru

Emmanuel Leroy en compagnie d’Alexandre Douguine est accueilli par Igor Dodon, le Président de la république de Moldavie à l’occasion du colloque international de Chisinau de mai 2017

Progressivement, la Russie prend conscience qu’elle est le dernier rempart dans la lutte mortelle contre les valeurs morbides de l’Occident.

À l’occasion du centenaire de la Révolution d’Octobre 1917, nous avons l’intention de poser la même série de questions aux personnalités de la Moldavie, la Roumanie, la Russie et les pays occidentaux. Ces entretiens ont pour but de représenter une modeste contribution à la réévaluation des événements qui ont marqué le XXe siècle. Bien que 100 ans se soient écoulés, dans la conscience du public de l’espace ex-communiste et du monde entier, il y a encore beaucoup de préjugés sur les causes profondes de ce bouleversement majeur, mais aussi sur la façon dont la « révolution prolétarienne » est traitée par l’élite politique, le milieu universitaire et  la hiérarchie de l’église. Trouver des réponses appropriées à certaines questions d’une telle complexité nous semble absolument vital.

Iurie Roșca

1. Quelles sont les origines spirituelles, intellectuelles et idéologiques de la Révolution d’Octobre ?

C’est une vaste question qui mériterait plus que quelques lignes pour commencer à cerner le sujet. Sur les origines spirituelles, sauf à considérer les loges maçonniques comme source spirituelle et alors comme d’essence spécifiquement anti-chrétienne, il me semble difficile de parler de spiritualité, ou alors inversée. En effet, ces loges ont entamé leur travail de sape en Russie à travers les milieux aristocratiques et bourgeois dès le XVIIIe mais surtout au XIXe siècle, et il est probable, bien que je ne sois pas un spécialiste de cette question, que le mouvement décabriste ait été largement influencé par les sectes maçonniques.

La Révolution d’Octobre selon moi, s’inscrivait dans un vaste plan de mise à mort des vieilles dynasties monarchiques chrétiennes du continent (Hohenzollern, Habsbourg, Romanov) et ce plan a parfaitement fonctionné.

En ce qui concerne les racines profondes de la Révolution qui a renversé le tsarisme, il faut chercher de mon point de vue dans ce qui est la seule matrice de toutes les révolutions idéologiques ayant abouti à de véritables inversions radicales de polarité, à savoir la haute finance anglo-saxonne. C’est elle, et elle seule, qui est à la base de la plupart des guerres européennes depuis le XVIe siècle et avec un seul but dont elle se cache à peine : la domination du monde. Cette oligarchie anglo-saxonne s’est focalisée au fil des siècles sur le développement continu de sa richesse selon l’adage bien connu de l’un de ses fondateurs, Walter Raleigh : « Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même. » Pour parvenir à ses fins cette oligarchie a mis en place un système de contrôle des élites par le biais de sociétés secrètes qui fonctionnent comme des instruments de création et de diffusion de l’idéologie. C’est dans les loges anglaises qu’a été définie la politique de terreur des organisations anarchistes au XIXe siècle, prélude aux révolutions qui ensanglantèrent l’Europe dans la première moitié du XIXe siècle, et à laquelle la Russie fut aussi confrontée.

2. Pourquoi ce coup d’État s’est-il produit spécifiquement en Russie et dans quelle mesure est-ce un « projet importé »?

Initialement, la révolution marxiste n’était pas conçue pour la Russie, pays où l’industrialisation était encore relativement faible au début du XXe siècle. Karl Marx lui-même pensait que ses idées étaient mieux adaptées à un pays comme l’Allemagne où la classe ouvrière était nettement plus développée et largement influencée par le socialisme qu’elle ne l’était en Russie. Les raisons pour lesquelles l’Empire russe est tombé résultent à mon avis de deux volontés distinctes qui ont œuvré de concert pour abattre la dynastie des Romanov.

La première, nous l’avons vu, est la volonté de l’oligarchie anglo-saxonne de faire tomber les monarchies européennes, et elle s’est appuyée pour cela sur les grandes banques étasuniennes, comme en témoigne cet extrait d’une lettre de William Lawrence Saunders, vice-président de la Réserve fédérale de New York au président des États-Unis Woodrow Wilson le 17 octobre 1918 :

« La forme de gouvernement soviétique a toute ma sympathie comme étant ce qui convient le mieux au peuple russe… »

C’est cette source anglo-saxonne (Schroeder, Warburg, Rockefeller, Morgan…) qui a assuré le financement de la branche trotskyste de la Révolution de 1917.

Pour bien comprendre que cette Révolution de 1917 n’était pas un accident mais résultait bien d’une politique volontariste suivie depuis longtemps, il ne faut pas oublier que la guerre russo-japonaise de 1905 fut attisée par les Anglo-Saxons et que les mêmes banques contribuèrent aussi à financer la guerre du Mikado contre le Tsar, et toujours pour les mêmes raisons.

La deuxième cause directe de cette révolution, beaucoup plus pragmatique, tient à la nécessité impérative pour l’Allemagne de mettre fin à la guerre sur le front oriental. Lénine était donc un agent de l’Allemagne, financé par elle (et par la banque Warburg qui avait également des intérêts en Allemagne), et avait pour objectif de créer le chaos en Russie dans le but de l’affaiblir et en cas de prise du pouvoir de signer la paix avec Berlin, ce qui fut fait après la prise du pouvoir par les bolcheviques avec le traité de Brest-Litovsk.

Donc pour résumer, la Révolution de 1917 n’était pas une révolution russe, mais une révolution en Russie, opérée en même temps par un ennemi séculaire et absolu, l’oligarchie anglo-saxonne et un ennemi circonstanciel, l’impérialisme allemand.

3.  Le régime soviétique a produit une idéologie spécifique qui est aussi nommée la religion de la civilisation soviétique. Quelles sont les causes et les caractéristiques de la sovietolâtrie ? Comment expliqueriez-vous le fait que le virus communiste persiste encore en Russie et dans les anciens pays socialistes, même après plus d’un quart de siècle ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de bien comprendre qu’il y a eu une rupture dans la révolution bolchevique avec l’arrivée au pouvoir de Staline. Pour mieux saisir ce qui s’est passé en URSS depuis la mort de Lénine et jusqu’à la disparition (probablement non naturelle) du petit père des peuples en 1953, rien de mieux que cette vieille blague soviétique : « Quelle différence y-a-t-il entre Moïse et Staline ? Eh bien, Moïse a fait sortir les Hébreux d’Égypte et Staline, lui, les a fait sortir du Comité central ! ».

D’une certaine façon, on peut effectivement faire une lecture du stalinisme comme d’une praxis ayant visé à déjudaïser la révolution bolchevique.

Par ailleurs, il est indéniable que c’est sous Staline que la Russie a connu son développement géopolitique maximal. Après sa victoire dans la Grande Guerre patriotique, jamais dans son histoire la Russie n’avait connu une telle gloire. Je crois qu’une des images fondatrices du mythe attaché à la personne de Staline est celle des soldats de l’Armée Rouge jetant les aigles nazies au pied du Kremlin au lendemain de la victoire.

Sur un autre plan, jusqu’à l’arrivée de Brejnev, le système de planification collectiviste, s’il n’était pas très efficient, n’était pas non plus le système chaotique et ubuesque qui fut mis en place durant les années 1970. La gratuité totale du système de santé et de l’éducation, le faible coût de l’énergie et des aliments de première nécessité faisait du régime soviétique un système certes peu dynamique et peu attirant mais parfaitement supportable pour peu que l’on s’abstienne de critiquer le pouvoir en place. En comparaison avec le turbo-libéralisme mis en place sous le règne de Eltsine et de ses amis anglo-saxons, où beaucoup de Russes perdirent le peu qu’ils avaient, on peut comprendre qu’un certain nombre d’entre eux regardent le passé soviétique avec une certaine nostalgie.

Cette observation que l’on fait pour la Russie est la même que celle que l’on peut faire pour les autres pays du Pacte de Varsovie, où des franges importantes de populations de l’ex-COMECON ont constaté depuis 1991 un abaissement certain de leur niveau de vie par rapport au régime politique antérieur.

4. Ceux qui critiquent l’expérience soviétique fonctionnent souvent avec le système de référence de la démocratie occidentale pour aborder les effets politiques et économiques de cette période. Pourquoi les aspects du religieux, spirituel, métaphysique restent la plupart du temps au second plan ?

Parce que le Système, l’oligarchie financière, c’est-à-dire le véritable pouvoir, joue de l’antagonisme artificiel entre des idéologies apparemment opposées (marxisme/capitalisme, libéralisme/fascisme, gauche/droite, collectivisme/libéralisme) pour mieux faire avancer ses pions. En créant de fausses alternatives et en jouant sur l’affrontement provoqué entre deux conceptions du monde apparemment opposées mais en fait complices ou manipulées, le Système poursuit sa mission d’effacement de la religion, des traditions, des peuples et des cultures et cela siècle après siècle afin de parvenir à son but final qui est ce qu’il appelle lui-même la Gouvernance mondiale.

L’intérêt pour lui est que, quel que soit le vainqueur, son idéologie profondément matérialiste et anti-spirituelle aura progressé. C’est pourquoi la seule façon efficace de s’opposer au Système est de sortir de sa logique dialectique, hégélienne et en fin de compte marxiste, et de lui opposer une vision du monde résolument chrétienne, qu’elle soit orthodoxe ou catholique, à la condition expresse bien sûr que le catholicisme revienne sur la supercherie de Vatican II.

Quant à la question de savoir pourquoi les aspects religieux, spirituel, métaphysique restent la plupart du temps au second plan, c’est que le Système sait parfaitement que c’est là que réside son ultime adversaire et qu’il a compris depuis longtemps que la meilleure façon de tuer une idée est de faire comme si elle n’existait pas. Voilà pourquoi il est très encourageant de voir l’orthodoxie renaître aujourd’hui sur ses terres traditionnelles et voilà pourquoi le Système, véritable manifestation maléfique, lui voue une haine totale.

5. Aujourd’hui, le libéralisme et le communisme sont considérés comme deux idéologies totalement différentes. Cependant, en les examinant de plus près, nous pouvons identifier une série de coïncidences et de complémentarités frappantes. Comment décririez-vous les différences et les similitudes entre ces théories politiques ?

Il n’est pas aisé de répondre à cette question tant il existe de variétés entre les différents stade de libéralisme et de communisme. Quel rapport entre l’Angleterre victorienne décrite par Dickens et celle de Margaret Thatcher ? Quel rapport entre le communisme des Khmers rouges et celui de Brejnev ?

Les différences résident dans l’apparence. D’un premier abord, le libéralisme semble promouvoir la liberté individuelle et le libre-arbitre alors que le communisme promeut une conscience de classe en opposant la bourgeoisie au prolétariat. En ce sens, le marxisme comme les idéologies fasciste et nazie était une idéologies opérant sur des masses unies au sein d’un parti unique dans une perspective de parousie libératrice (État racial épuré ou société sans classe avec abolition de l’État).

Mais quand on observe l’évolution aboutie d’une société libérale, telle que nous la connaissons aujourd’hui en Occident, on constate que derrière l’apparence de la liberté de penser, d’aller et de venir, de protester, le Système aboutit à un même enfermement, plus subtil dans la version « libérale » que dans la version communiste, mais qui est de même nature et qui vise au même but d’aliénation de la nature profonde de l’homme qui est l’élévation spirituelle. La grande force du libéralisme, en opposition apparente avec la pensée marxiste, est d’avoir su organiser un modèle de consommation absolument démentiel mais parfaitement attractif pour l’immense majorité de l’humanité.

Dans tous les cas de figure, les points de convergence du libéralisme et du communisme sont une conception matérialiste de l’Homme et un refus absolu du Divin.

6.  Certains chercheurs affirment que le projet communiste a trouvé une suite logique dans le projet globaliste. Dans quelle mesure cette opinion est-elle valable ?

On pourrait dire plus justement que le projet communiste était un des éléments de mise en scène du projet globaliste. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que les oligarques anglo-saxons travaillent sur le temps long. Leur objectif de contrôle du monde, ce que Kipling a appelé le Grand Jeu, n’est pas à l’horizon d’une génération, ni même d’une vie entière mais il est dans leur esprit depuis leur plus jeune âge et il se déroule inexorablement depuis des siècles. Si vous regardez attentivement la carte du monde, depuis 1815, vous vous apercevrez que beaucoup de pays majeurs sont tombés dans le camp anglo-saxon (France, Allemagne, Japon, Autriche et l’ensemble des pays d’Europe centrale et orientale depuis 1991, jusqu’à l’Ukraine en 2014). Le communisme était un moyen de supprimer les élites aristocratiques, religieuses et bourgeoises et en même temps de tenter d’éradiquer définitivement la religion orthodoxe. La fin du communisme a été la tentative menée à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, par le biais de la consommation effrénée et de l’avilissement des mœurs, d’achever la destruction complète du peuple russe. Mais fort heureusement, la Sainte Russie s’est réveillée à temps et a pu mettre un terme à l’entreprise de mort. C’est ce qui explique la haine que lui voue l’Occident aujourd’hui.

7. Dans le monde ex-communiste et en Occident, la russophobie est alimentée par la confusion entretenue artificiellement entre l’Union soviétique et la Russie (jusqu’en 1917 et après 1991), les crimes de l’ancien régime communiste étant attribués à la nation russe. C’est la même chose que si le nazisme était attribué à la nation allemande, quelque chose qui devrait causer la germanophobie. À qui profite le maintien de cette confusion et comment pourrait-il être surmonté ?

Il s’agit d’une question difficile car elle touche à la mémoire entière d’un pays. Que le communisme ait été une idéologie abominable responsable de la disparition de millions de vies est indéniable mais en même temps, c’est sous ce régime que le nazisme a été vaincu et avec 25 millions de morts durant cette guerr