Réponse à Jefke : pourquoi et comment subir quand on sait ?


Tenir l’homme, animal parlant, à l’abri de la folie : le déni comme ultime prothèse mentale. Éclairage sur la servitude volontaire dans nos sociétés avancées


Par Wayan – Le 31 août 2015

En réponse à ton texte du 20 août 2015 intitulé : Les coups montés, on commence à en parler sans honte, mauvais signe?

Je m’adresse a toi en tant que collègue au Saker Francophone mais je m’adresse surtout, à travers toi, à tous les lecteurs du Saker qui, comme nous, ont pris conscience du fossé existant entre la présentation médiatique de notre société, son état économique, politique et social, et la réalité sur le terrain. C’est parce que nous sommes conscients de ce fossé et du mensonge qui cherche à le dissimuler que nous lisons ce site.

Cette prise de conscience, si nous, nous l’avons faite, ce n’est pas parce que nous sommes plus intelligents que les autres c’est tout simplement que nous avons accepté les conclusions de cet éclair de lucidité qui nous a fait réaliser que nous vivions dans un monde psycho-social basé sur l’illusion et le mensonge.

Mais la grande majorité de la population n’a pas envie de constater ce fait, même si elle le sent. Car cette vision dérange la tranquillité de leur conscience, crée ce que les psychologues appellent une dissonance cognitive [et les psychanalystes un cas de double bind]. Celle-ci est due à ce que la réalité ne correspond pas à sa croyance 1 . Alors il préfère, par confort, mais on pourrait aussi dire par faiblesse, évacuer la partie qui provoque cette dissonance, c’est-à-dire la réalité ou ce qui vient la lui rappeler, entre autre notre discours évangélisateur 2

C’est pour cela qu’un communiste ne lit que l’Huma, un FN National Hebdo, un centriste Le Monde, etc… En gros nous cherchons les messages qui viennent conforter notre vision du monde plutôt que ceux, différents, qui nous ouvriraient aux multiples facettes de la réalité sociopolitique du monde et nous sortiraient du confort de nos certitudes. 3

En passant, je rappellerai que ce fait concerne tout le monde et donc même les conspirationnistes qui préfèrent rester dans leurs certitudes mentales du système manipulé par quelques individus suprêmement malins plutôt que d’envisager que personne ne manipule vraiment et que nous sommes tous manipulés par un système en folie qui emporte tous ses individus, ceux d’en bas comme ceux d’en haut, dans son propre délire.

Il est donc plus confortable pour M. Dupond de se dire qu’il vit dans le pays du bien, du côté du bon, même si effectivement, et là il est d’accord avec toi, Hollande est une andouille; mais la France, la Démocratie, le Monde Occidental, c’est une évidence, sont du côté du bien, du vrai, tout comme lui d’ailleurs, et que donc, par opposition naturelle, ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, avec ses idées, avec la démocratie, le progrès occidental, ceux-là sont forcement du côté du faux ou tant tous cas à contre courant de l’histoire, ringard, et peut être même dangereux, pour les plus paranoïaques.

Alors pour M. Dupond, oui, les opérations sous faux drapeau, bien sûr que cela existe, mais laissons les grands de ce monde régler les problèmes politiques avec les moyens dont ils disposent ; en face, c’est pas des tendres non plus ; ne soyons pas des bisounours ; l’homme a toujours été un loup pour l’homme ; Poutine vient lui-même du KGB alors arrêtons nous là… et buvons un grand coup à la restauration de notre confortable système bourgeois de pensée.

Une fois que l’on a intégré le principe de dissonance cognitive de M. Dupond, comme le nôtre d’ailleurs, on prend conscience que le prosélytisme actif, même s’il paraît être, à première vue, une méthode efficace d’ouverture des consciences, est, en réalité contre productif car un dérangeur cognitif n’est jamais le bienvenu et les soupçons de manipulateurs de conscience viendront vite, ce en quoi il n’aura pas tout a fait tort puisque c’est exactement ce que fait un prosélyte.

Mais une conscience ne s’ouvre pas comme une boîte de conserve, à coup de volonté humaine. Seul le Temps, la Nature, bref des facteurs supra humains en décideront. Seul un prosélytisme d’accompagnement, passif, à l’orientale, se faisant dans la douceur, la patience et le temps, peut fonctionner 4 . Une conscience collective ne change pas en une année. Il lui faut au moins une génération, voire plus, et d’ailleurs seule l’Histoire en décidera. Alors M. Dupond ne changera d’avis que quand la masse critique de la société dans laquelle il baigne aura changé d’avis. Pour son confort cognitif, il sera alors obligé de changer d’avis car il ne pourra plus éviter la nouvelle réalité sociale qui s’imposera quotidiennement à lui. Bref, M. Dupond sera un résistant de la 25e heure, de ceux qui crieront le plus fort «J’en étais» ou dans notre cas plutôt «Je le savais».

Ou alors M. Dupond pourra connaître ce que nous avons tous connu, nous les critiques de la société, une soudaine, ou progressive, ouverture de conscience qui a déchiré notre vision du monde, nos croyances, et laissé la réalité investir notre structure cognitive.

Pour ceux-là, il s’agira alors moins de convaincre les autres M. Dupond que de faire attention à ce que leur nouvelle vision de la réalité ne se transforme pas elle-même en une nouvelle croyance. Nous avons tous cette mauvaise habitude de toujours croire avoir raison et, même quand nous la perdons momentanément au moment d’une ouverture de conscience, cette habitude, comme toutes les mauvaises, revient au galop.

En attendant son propre moment d’ouverture de conscience, M. Dupond préfère penser à son confort personnel, autant physique que mental, à celui de sa famille, à s’assurer qu’il va pouvoir continuer à gagner sa vie, prendre ses vacances et à conforter son opinion en regardant une télé qui le rassure quant à la concordance de ses croyances avec celle de la majorité sociale 5. On n’est jamais trop prudent avec ces histoires-là. Notre conscience collective humaine se souvient encore de l’époque où la pire punition pour un individu était le bannissement du groupe pour hérésie sociale.

Alors pourquoi lui en voudrait-on? N’étions nous pas comme lui avant?

Personne ne décide de votre moment d’ouverture de conscience si ce n’est la Vie elle-même. Et quand il sera temps pour M. Dupond, alors elle l’amènera à tomber de lui-même sur un site comme le Saker :-)) et a réaliser l’illusion dans laquelle il baignait jusque là. En attendant ce jour, continuons notre travail de fourmis bénévoles au service de l’Histoire et faisons bien attention à ne jamais plus nous prendre au piège de nos propres certitudes.

Wayan

Notes du Saker Francophone

  1. À la différence de l’animal, l’homme n’a pas de rapport immédiat avec le monde, il le parle. Il utilise les mots pour ça. Pour avoir une représentation correcte du monde, ces mots doivent être stables dans le temps et l’espace, il faut leur faire confiance – même si un dictionnaire (interprète, oracle, mage ou sorcier)  est souvent nécessaire pour cela. Vous ne pourriez pas vivre socialement si votre propre nom changeait de façon aléatoire, ou plus simplement, si vous n’en aviez pas ; il existe toute une procédure, un acte notarié pour assurer cette pérennité du nom, sa généalogie, la place que celle-ci vous alloue dans la succession immémoriale du sapiens en vous donnant un ancrage originel, et surtout un garant – ici l’État, ses dogmes, son décor et sa majesté. Entre le nom et la chose est posé un acte de foi, une créance (origine latine credentia) gagée sur la chose par un garant symbolique, une sorte de dette (lien) que l’homme doit honorer pour ne pas sombrer dans la folie de l’indifférencié – la psychose, c’est ce qui nous arrive aujourd’hui que ce lien est brisé. Pensez à l’anonymat des numéros dans l’univers fasciste réel des camps nazis
  2. Cette opération s’appelle un déni. Elle a sa source dans la culpabilité, dans ce cas précis l’homme ressent qu’il honore la dette qui le lie aux choses – et aux concepts – avec des mots dévalués, avec de la fausse monnaie. Il triche et le sait. Pour évacuer la culpabilité, et ne pas sombrer dans la folie, l’homme a toujours fait des sacrifices, on y est, voilà pourquoi il ne se révolte plus, il sacrifie, lui-même, les autres ou les deux, selon la profondeur de sa pathologie
  3. Frêles certitudes qui ressemblent plus à de l’angoisse justement provoquée par le malaise qu’elle nous procure de pas savoir, par définition, d’où elle vient
  4. Aidé en cela par la contagion de l’exemple. Avoir un mode de vie en accord avec sa propre philosophie du monde, cf les cyniques (les originels)
  5. Petite digression sur la liberté. Nous voyons généralement la liberté comme un instrument qui nous permet d’acquérir de nouveaux droits, ou d’investir de nouveaux espaces, physiques ou mentaux. Voir les choses comme cela mène vite à la frustration. Sur l’autre versant, celui qu’on appellera passif, nous pouvons tout aussi bien, et à moindre frais (au moins pour l’instant), exercer notre liberté de dire non, boycotter. Non, je ne vote plus. Non, je ne regarde plus la télé, j’oublie Facebook, Nike, etc.. Et définitivement non, je ne m’endette pas pour consommer. Chemin sans doute difficile pour certains, mais sans aucun risque et à l’efficacité assurée. Tant qu’à faire des sacrifices… cf note 2
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