Quel avenir pour le travail ? Impasse économique et abîme social [4/5]

Mutation régressive et dislocation sociale


Par Alberto Rabilotta et Michel Agnaïeff – Le 31 janvier 2016

Si quelque chose définit bien la dislocation sociale en cours, c’est l’incertitude autour du travail-emploi. La déconnexion radicale et rapide de l’économie par rapport à la société, provoquée par les politiques néolibérales, a transformé l’enjeu du chômage massif et de la précarisation de l’emploi en un enjeu de survie pour la société actuelle, et en défi fondamental pour la société qu’il faudra créer dans l’avenir.

La concentration des richesses dans cette période de transition dépasse maintenant les limites du concevable pour l’existence d’une société complexe. Elle se conjugue à un chômage tenace qui est devenu structurel par un glissement massif vers le chômage de longue durée et la sortie de la vie active de bon nombre de travailleurs. Ces deux évolutions concomitantes, concentration et chômage tenace, laissent entrevoir la formation d’un nouveau système sociopolitique qui reproduira et amplifiera les pires aspects de l’actuel. Les changements profonds en cours dans la structure de classes des pays de la Triade sont des signes indicatifs à cet égard.

Examinant les changements intervenus dans la sphère du travail, le sociologue britannique Guy Standing note que la structure de classes issue de la civilisation industrielle s’est fragmentée dans les pays du centre. La libéralisation de l’économie et la mondialisation ont ébranlé l’ordre économique, mais également les rapports sociaux. Les deux sont venues mettre un terme au consensus sous-jacent de l’État providence de l’après-guerre. Ce dernier relevait d’un libéralisme partiellement encastré dans le social et dont une des caractéristiques était une démarchandisation limitée du travail, fruit des droits sociaux modernes. La libéralisation et la mondialisation ont puissamment contribué à créer un contexte où tout se subordonnait désormais aux rigueurs de la concurrence, que ce soit au niveau de la production, la distribution, la consommation, l’entreprise, la nation et l’individu. Si, en périphérie, en Asie notamment, les deux ont mené à l’industrialisation et à l’urbanisation, par l’exploitation d’une main-d’œuvre abondante, faiblement rémunérée, souvent instruite et qualifiée, au centre, en revanche, elles ont abouti à la désindustrialisation, à la généralisation de l’impartition et à la remise en cause des avantages sociaux et salariaux conquis par les travailleurs. Peu à peu, des sociétés du travail sont devenues des sociétés sans travail. La libéralisation et la mondialisation ont concouru ainsi à la désagrégation de la citoyenneté effective dont jouissait une proportion importante des travailleurs des pays du centre*.

Cette citoyenneté effective ou industrielle se fondait sur des droits collectifs qui, au fil de luttes de classes, cristallisaient des avancées importantes en matière de politiques publiques du travail et qui ouvraient la voie vers la jouissance des droits politiques et sociaux dans les sociétés industrialisées avancées. Cette citoyenneté s’est liquéfiée au cours de la transformation des milieux de travail sous l’influence du développement accéléré des technologies de l’information et de la communication, la transnationalisation croissante de la production des biens et services, les changements dans l’organisation du travail, la destruction et la restructuration du travail dans le temps et l’espace et la multiplication et la fragmentation des identités sociales individuelles et collectives, au travail et ailleurs.

D’anciennes hiérarchies se sont renforcées et de nouveaux clivages se sont fait jour dans les rangs de ceux qui n’avaient que leur force de travail à vendre. L’écart des revenus avec les classes supérieures s’est élargi davantage. La création de chaînes de valeur mondiales et la constitution d’espaces de pouvoir internationaux ont fragilisé les classes laborieuses qui se sont retrouvées éloignées encore plus des lieux de pouvoir et de décision. Les différences se sont accentuées au fur et à mesure que l’économie se désynchronisait avec la société. Elles sont devenues maintenant très marquées en matière de revenus, de salaires, de conditions d’emploi, de travail, de logement et de vie tout court. Ces différences reflètent à la fois de la montée de l’inégalité et de l’insécurité économique, et le basculement d’une masse critique de la population dans une précarité sans issue. Elles traduisent en réalité à la fois l’émergence d’une nouvelle stratification sociale et l’évolution des mentalités à l’endroit de l’inégalité et de l’orientation des politiques sociales. Cette évolution complique, entre autres, la défense des acquis ou des revendications d’ordre social.

Standing distingue par exemple sept strates hiérarchisées en fonction du revenu social. Au sommet de cette hiérarchie, une petite élite mondialisée et mondialiste dotée d’une immense influence politique ; immédiatement en dessous, des très hauts salariés et des professionnels ou techniciens à leur compte ; au milieu, le noyau restant de la classe ouvrière et des personnels encore stables des entreprises, organismes et administrations ; et dans la partie inférieure, les travailleurs précaires ou le précariat, flanqués des chômeurs à long terme et des individus marginalisés. Ces derniers constituent l’équivalent du lumpenprolétariat ou du sous-prolétariat d’antan. Standing note également que le régime étatique de sécurité sociale est au cœur d’une polarisation. Les trois strates supérieures tendent à s’en détacher plutôt qu’à œuvrer à son amélioration, pendant que les trois strates inférieures s’en font détacher par le jeu des inadmissibilités ou restrictions aux prestations sociales existantes. La réciprocité et la redistribution, qui sont l’essence de la civilisation, en sortent considérablement affaiblies.

Le précariat est le phénomène marquant de cette nouvelle stratification sociale. Ce phénomène ne se limite d’ailleurs pas au Nord, puisque la majorité des populations du Sud vit aussi dans l’instabilité et l’insécurité de l’emploi. Le précariat rassemble autant des travailleurs intellectuels et de jeunes travailleurs, que des travailleurs immigrés et des travailleurs pauvres, tous dépourvus de perspective d’avenir, dépouillés d’un bon nombre de droits et coupés de ce qui survit de la classe ouvrière et des acquis de la citoyenneté industrielle.

À bien des égards, ce phénomène commence à tenir de l’émergence d’une nouvelle classe sociale constituée de personnes en situation de précarité permanente sur le marché du travail. Ce groupe de travailleurs a le potentiel de constituer une véritable classe sociale, en soi et peut-être pour soi, dans la mesure où ces travailleurs s’inscrivent déjà dans des relations de production et de distribution (sources de revenus) qui leur sont spécifiques. Ces spécificités, comme le souligne Guy Standing dans A Precariat Charter, les amènent à une conscience distincte et propre à eux du besoin de réformes et de politiques sociales. Dans certaines conjonctures sociales et politiques particulières, la similitude de leurs positions objectives pourrait les mener à se mobiliser aux échelles nationale et internationale, et à jouer collectivement le rôle d’agent majeur de changement. Pensons ici à la mobilisation massive récente aux États-Unis des employés de fast-food pour obtenir un salaire minimum de 15 dollars de l’heure. Un autre exemple est fourni aussi par ces chômeurs et autres citoyens précarisés de Madrid (Espagne) qui se sont dotés récemment d’une structure de coordination et d’une plateforme économique, sociale et politique.

En attendant, ces travailleurs forment un monde parallèle, en marge d’un contrat social passablement laminé par une société de marché qui tend vers une forme d’anarchie. Pour plus d’un observateur, elle tendrait même vers une non-société  régie finalement que par des liens contractuels et les foudres d’un code pénal. Si quelque chose définit bien la dislocation sociale en cours, c’est l’incertitude autour du travail-emploi. La déconnexion radicale et rapide de l’économie par rapport à la société, provoquée par les politiques néolibérales, a transformé l’enjeu du chômage massif et de la précarisation de l’emploi en un enjeu de survie pour la société actuelle, et en défi fondamental pour la société qu’il faudra créer dans l’avenir.

Travailler moins pour travailler tous et jouir du temps libre

En même temps, les notions de travail, d’emploi et de temps sont des sujets de réflexion depuis l’antiquité et dans toutes les civilisations — pour preuve, le poème intitulé Les Travaux et les Jours d’Hésiode, parce que les deux définissaient en réalité la relation sociale de l’homme avec la nature et la société. Le Travail consiste en beaucoup plus que l’acception courante purement marchande qui réduit son champ d’application au travail salarié, rémunéré. De la même façon, l’Emploi ne peut pas être ramené à seulement avoir un emploi ou être un sans emploi. Il en va de même du Temps qui est l’unique possession dont nous disposons véritablement dans la finitude qui trace les contours de notre existence. Ce Temps ne peut pas se limiter au Time is money. Ce proverbe, attribué erronément à Benjamin Franklin, révèle cependant comment dans une société capitaliste le temps de travail (non payé au travailleur) est une valeur ou une survaleur pour le capitaliste.

L’impasse sociale et économique actuelle découle bien de la crise du travail-emploi et de la valorisation du capital dont l’origine remonte maintenant à plus de trente ans. Au cours de cette période, les emplois et les revenus stables sont devenus peu à peu un privilège. Les sociétés occidentales ont été incapables de conserver les acquis de la civilisation industrielle et de se saisir des progrès technologiques des deux dernières décennies pour se réinventer, en convertissant le temps de chômage technologique croissant en temps consacré aux activités socialement utiles et au loisir volontaire. La persistance de l’impasse sociale et économique indique que la diminution continue du travail-emploi définit fondamentalement désormais la métamorphose socioéconomique en cours. Au vu cependant des apports du progrès technologique récent, cette impasse crée aussi une occasion unique de remettre en question l’ordre économique en place, son modèle de croissance et son régime de propriété. Les impératifs incontournables de la vie en société et les inévitables contraintes environnementales militent également en faveur d’une telle remise en question. Le refus ou l’incapacité de saisir cette occasion consacreraient la voie qui mène à terme à une division de la société entre, d’une part, une minorité composée de richissimes spéculateurs, d’entrepreneurs et de professionnels, et d’autre part, une majorité réduite à l’oisiveté forcée et à une existence précaire.

Dans des sociétés qui évoluent vers le non-emploi plutôt que vers le plein emploi, la diminution du travail-emploi peut-être synonyme du meilleur comme du pire. Comme le fait remarquer Immanuel Wallerstein, «l’Histoire ne se range du côté de personne. Chacun de nous peut influer sur l’avenir, mais nous ne savons pas et nous ne pouvons savoir comment les autres agiront en vue de l’affecter aussi». Du point de vue de la défense des intérêts de la majorité, la question stratégique devient celle de savoir si l’automatisation et la robotisation peuvent effectivement contribuer à l’assise d’un mode de production qui disposerait des attributs nécessaires à l’émergence d’une société post-capitaliste. Faut-il ou non voir dans l’automatisation et la robotisation des moyens qui permettront une répartition différente des heures travaillées et une utilisation du temps plus en phase avec la participation sociale et l’épanouissement personnel des individus ? Autrement dit, pourront-elles véritablement servir à une remise en cause de la division sociale actuelle du travail et à une valorisation différente du temps consacré aux différentes formes d’activités, soit le travail productif, le travail reproductif et les activités personnelles ou de loisir ? Permettront-elles de nouvelles relations d’échange et une meilleure distribution sociale de la richesse ? Et dans cette optique, le premier pas ne devrait-il pas être celui d’une relance de la revendication d’une semaine de travail plus réduite ?

André Gorz précisait à propos de ces sujets, que l’essentiel du combat à entreprendre ne devrait pas porter sur la préservation de la stabilité du travail-emploi en soi, mais plutôt contre la tentative de perpétuation de l’idéologie qui glorifie le travail-emploi comme la source des droits, de l’identité et de l’épanouissement personnels. La réduction du temps de travail requis pour répondre aux besoins matériels se devait donc d’être considérée d’abord en fonction des possibilités nouvelles d’émancipation collective et personnelle qu’elle offrait. Différentes mesures, comme un revenu d’existence universel et des réseaux de coopératives communales d’autoproduction, pouvaient ouvrir la voie à une réappropriation du travail et à la construction d’un avenir libéré du moule d’une société fondée sur le travail-emploi et le salariat.

Gorz rappelait aussi que le travail-emploi, le travail marchandise, n’était pas une catégorie anthropologique, mais un concept inventé à la fin du XVIIIe siècle. La monopolisation graduelle des moyens de travail avait permis d’isoler le travail de la personne qui l’effectuait de ses intentions et plus fondamentalement, de ses besoins. Le travail s’est réduit ainsi à la quantité d’énergie fournie par un travailleur, une quantité mesurable et échangeable achetée par un patron qui en déterminait désormais autant la finalité que les modalités et le prix. Le travail venait d’être ramené au rang de marchandise et le travailleur dépossédé du produit de son travail, de son autonomie et de son emploi du temps, en échange d’un salaire. Et depuis, le travail s’est retrouvé associé avec emploi, tandis que des activités essentielles à la survie, à la reproduction sociale, au développement des individus et des communautés, et du même coup au fonctionnement de n’importe quel type d’économie depuis des temps immémoriaux, se retrouvèrent reléguées en dehors de la sphère économique et donc de toute évaluation en termes pécuniaires. Le savoir-faire prenait ainsi le dessus sur le savoir-être. Le travail-emploi s’imposait à la fois comme unique source de revenu pour vivre et de statut social ainsi que comme seule base possible de la société et de sa cohésion.

Aujourd’hui, malgré la rareté croissante de l’emploi, le discours dominant fait comme si cette rareté n’avait pas de causes systémiques. Il continue de marteler que sans emploi, on ne peut rien faire, que sans emploi, on ne peut pas vivre dans la dignité et que tout revenu accordé hors d’un emploi est une forme de charité. Tout est fait pour empêcher une sortie de la notion de travail-emploi et prévenir en conséquence la revalorisation du temps hors travail salarié et donc du travail au sens large. Assez paradoxalement, la lutte contre le chômage et la revendication du plein emploi concourent aussi à compliquer cette sortie, puisqu’elles ont comme effet de renforcer la place du travail-emploi dans la société. Tout tend ainsi à contrecarrer un changement radical des mentalités à l’égard du travail-emploi et du temps hors travail salarié.

En même temps, on assiste à la montée en puissance de l’aspiration à d’autres façons d’être et d’agir, en fait, à d’autres priorités que celles imposées par un emploi. Cette aspiration est en phase avec l’évolution et le changement des valeurs qui se caractérisent par la convergence entre la recherche de nouveaux équilibres (épanouissement personnel/épanouissement professionnel, qualité de vie/quantité de biens, etc.), l’apparition de nouvelles expressions d’engagements collectifs chez les jeunes (code source ouvert, économie sociale, partage, gratuité, etc.), et l’émergence d’une vision du monde plus consciente, plus écologique, et surtout plus soucieuse de la cohérence entre les valeurs et les comportements.

Cette aspiration ne date pas d’hier évidemment. Plus près de nous, on peut y voir l’origine des tentatives de présenter le travail-emploi comme n’étant plus ni la voie du salut comme à l’aube du capitalisme, ni celle des richesses comme au XXe siècle, mais comme une expérience, vectrice de l’affirmation et de la réalisation de soi. Les entreprises du secteur des nouvelles technologies, entre autres, privilégient fortement cette approche.

Le changement et l’évolution des valeurs, la raréfaction de l’emploi, l’importance prise par le chômage de longue durée, l’étendue et la persistance du phénomène du précariat, la libération de l’imagination et l’autonomie exigées par l’économie du savoir, la naissance et la multiplication d’initiatives économiques non capitalistes viables sont autant de facteurs qui peuvent contribuer à effacer les obstacles culturels qui rendent les gens «incapables d’imaginer qu’ils pourraient s’approprier le temps libéré du travail, les intermittences de plus en plus fréquentes et étendues de l’emploi pour déployer des auto-activités qui n’ont pas besoin du capital et qui ne le valorisent pas».

Ce verrou psychologique est cependant toujours là et le débat sur l’avenir du travail se cristallise plus que jamais sur la notion de revenu d’existence. L’idée puissante de mettre en place un revenu de base distribué également à tous pour assurer la survie de chacun n’est pourtant pas nouvelle, Thomas Paine en parlait déjà en 1797. Depuis lors, elle a fait l’objet de différentes interprétations marquées au coin des appartenances idéologiques de ceux qui l’ont prônée à un moment ou un autre. Plus récemment, certains ont pu y voir un pis-aller devant les dangers d’une stagnation qu’ils percevaient comme séculaire ou encore l’outil approprié pour pousser plus loin l’application de la formule du workfare. À l’inverse, d’autres n’ont voulu y voir qu’une panacée à la pauvreté ou une autre façon de s’assurer d’une véritable égalité des sexes, d’autres enfin, plus proches de la pensée de Gorz, se sont arrêtés surtout sur les possibilités qu’offrait cette notion de revenu d’existence de changer radicalement la société, notamment par la réappropriation du travail.

L’idée d’un revenu d’existence fait donc son chemin, entre autres, dans le contexte apparemment favorable créé par l’inscription du revenu de base garanti à l’ordre du jour politique de certains États européens. Beaucoup y voient l’occasion de franchir une étape décisive vers une société différente. Et pourtant l’instauration éventuelle d’un tel revenu est abordée par ces États dans l’esprit du laisser-faire économique dominant et sans véritable recherche parallèle d’une solution novatrice et durable à la question du travail et de son rôle dans la société et dans la vie des individus. La nécessité aussi d’apporter une réponse aux besoins sociaux criants non satisfaits ou imparfaitement satisfaits par le marché ne semble pas non plus faire partie de l’équation considérée. À en juger de la documentation disponible, l’ambition est plus de gérer une oisiveté forcée et de nourrir la demande que de bâtir une société sans chômage où la définition du travail serait élargie, comme le présupposait la notion de revenu d’existence débattue dans les années 1980.

Dans un autre ordre d’idées, rien n’assure que les États qui en envisagent l’implantation disposeront des moyens financiers nécessaires pour en faire un revenu d’existence suffisant, au sens où l’entendait par exemple Gorz, mais surtout au vu des politiques d’austérité et de la politique monétaire imposées par l’ordre économique en place. Cela pose immédiatement le problème de la crédibilité économique de ces projets de revenu de base garanti, tant dans leur phase d’implantation que par la suite, au fil des arbitrages budgétaires inévitables dans la situation économique actuelle et plus largement, compte tenu de la logique du capitalisme réellement existant.

Devenue enjeu politique, la définition du revenu d’existence se retrouve au cœur d’un jeu d’influences dans lequel les gagnants de la phase actuelle de l’évolution du système socioéconomique ne manqueront pas de s’engager. Le revenu de base garanti risque ainsi de se faire vider de toute portée transformationnelle restante et devenir banalement l’occasion d’une simple consolidation des minima sociaux déjà reconnus dans les pays de la Triade. Cela semble déjà être le cas dans la démarche finlandaise. Éviscéré de la sorte, le revenu de base garanti baliserait simplement la voie vers une forme moderne du servage, au lieu d’ouvrir la voie à un meilleur partage du volume croissant de richesses produites par un volume décroissant de capital et de travail. Une majorité de la population ainsi réduite à la précarité permanente serait encouragée à se résigner à sa condition, en échange d’un minimum vital défini arbitrairement par un processus politique sur lequel elle aura encore moins de prise. Le revenu de base garanti deviendrait ainsi une sorte de voie rapide vers un système social qui structurerait et perpétuerait la pauvreté et la marginalisation politique d’une proportion de plus en plus importante de la population, au fil de la destruction des emplois salariés. Cette population appauvrie et marginalisée survivrait ainsi à l’écart d’un monde nouveau créé par une économie qui fera de plus en plus «du niveau général des connaissances la force productive principale».

Il est difficile aussi de passer sous silence la rupture qu’un tel revenu entraînerait entre le travail et la protection sociale, dans une phase où le capitalisme redevient sauvage. Oui, cette articulation s’est considérablement affaiblie depuis la sortie de la civilisation du capitalisme industriel, mais l’enjeu primordial ici est plus celui de la répartition du travail-emploi que celui de la distribution d’un revenu d’existence. À condition bien entendu de considérer que l’objectif à poursuivre est bien celui de s’assurer que dans la période de transition vers une société post-capitaliste, le nouveau mode de production en émergence reposera sur un meilleur rapport de forces entre le Travail et le Capital et sur un meilleur équilibre entre le travail-emploi, les activités sociales et les activités personnelles.

Le fait est aussi que les êtres humains sont tout aussi sensibles à l’iniquité dans la répartition des revenus qu’à l’iniquité dans la répartition du travail. Les situations où certains sont contraints de travailler et d’autres non sont très mal acceptées socialement et ne sauraient constituer des solutions à long terme. La facilité avec laquelle les chômeurs ou les assistés sociaux peuvent être stigmatisés en dit long à ce sujet. Comme le souligne Seith Ackerman dans un article paru dans la revue Jacobin, «tant que la reproduction sociale nécessitera un travail aliéné, il y aura toujours cette demande sociale d’une responsabilité égale de tous de travailler, et un malaise de conscience à ce sujet parmi ceux qui pourraient travailler, mais qui pour une raison quelconque ne le font pas». Ce fait social impose un réexamen sérieux de la question de la répartition équitable du travail-emploi et des possibilités que cette répartition offre en matière de réduction et d’aménagement différent du temps de travail, et d’interpellation de la distribution actuelle, profondément inégalitaire, des fruits de la croissance économique.

La dissociation entre la croissance économique et la création d’emplois peut se gérer aussi bien par la diminution du nombre d’heures travaillées que par la diminution du nombre de travailleurs. Du point de vue social, la première solution est largement préférable à la seconde, car elle traite tous les travailleurs sur un pied d’égalité et assure au plus grand nombre les avantages d’un emploi. Une voie séduisante serait celle de relier la diminution du nombre d’heures travaillées aux gains de productivité, ce qui devrait également protéger le revenu par personne. Un tel choix n’entraînerait pas néanmoins de création d’emplois supplémentaires. Pour pouvoir les créer, il faut que la diminution de la durée du temps travaillé dépasse le seuil des compensations par des heures supplémentaires ou par de nouveaux gains de productivité. Autrement dit, il faut que cette réduction soit supérieure au progrès de la productivité du travail et à la capacité d’absorption de la main-d’œuvre par de nouvelles entreprises ou organisations. Il s’agit là d’un cadre très contraignant.

Plus précisément, un tel cadre ne pourra s’appliquer sans entraîner des répercussions sérieuses sur les niveaux de rémunération des travailleurs et les frais d’exploitation des entreprises. Dans la logique économique actuelle, la réalité brutale est que la réduction du temps de travail ne pourra pas s’effectuer sans une remise en cause de la rémunération. En outre, son adoption et sa mise en œuvre ne pourront se faire qu’au terme de démarches longues et complexes, tant au niveau des instances politiques qu’à celui des entreprises. Et enfin, demeure aussi l’écueil de l’interchangeabilité totale et parfaite des personnes au regard des exigences d’un emploi. Cette interchangeabilité est loin d’être assurée dans les conditions existantes. Dans un contexte mondial où le coût du travail menace son existence, une revendication de diminution du temps de travail qui gravitera exclusivement autour du principe d’enlever une partie du travail à ceux qui en auraient trop pour le redistribuer à ceux qui en sont privés n’aura pas grande chance d’aboutir, ni du point de vue de la mobilisation des travailleurs concernés, ni de celui de son inscription à l’ordre du jour politique.

Alberto Rabilotta est un journaliste canadien indépendant, ancien correspondant au Canada des agences Prensa latina (PL) et Notimex (NTX).

Michel Agnaïeff est un ancien dirigeant syndical québécois et un ex-président de la Commission canadienne pour l’UNESCO.

Relu par nadine pour le Saker Francophone

*Ndlr: Le terme centre se rapporte à la mondialisation: il se réfère aux pays du centre – les pays-développés -, par opposition aux pays en voie de développement.

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