Montagnards albanais et Kosovo 1/2


Par Vladislav B. Sotirović − 14 mars 2019 − Source Oriental Review

Au sud-ouest de la Serbie se trouve la province de Kosovo et Métochie (KosMet), une région de vieille souche slave, plus précisément serbe. Actuellement, la question centrale est la suivante : comment cette province est-elle devenue une « terre contestée » et en particulier, quel est son rapport avec les Albanais ? Dans l’article qui suit, nous allons étudier cette question de manière détaillée, des points de vue géographique ; historique et préhistorique ; anthropologique, religieux et politique. Commençons par la géographie physique des Balkans occidentaux.

La région des Alpes dinariques

On sait que les particularités physiques et mentales d’une population sont déterminées par de nombreux facteurs. Étudions les deux principaux : 1. l’héritage génétique et 2. l’environnement physique. 1. Dans le cas de l’ex-Yougoslavie, il faut souligner que les Balkans occidentaux sont caractérisés par une chaîne montagneuse qui part de la péninsule istrienne au nord-ouest et arrive au nord de l’Albanie au sud-est, courant le long de la côte adriatique. Ces Alpes dinariques séparent la côte adriatique du reste des Balkans, non seulement au sens géographique, mais également des points de vue culturel, civilisationnel et même politique. Cette région de haute montagne s’abaisse graduellement vers la plaine de Pannonie au nord mais se jette abruptement dans la mer du côté adriatique.

Carte physique des Balkans.

Ce qu’on appelle la chaîne dinarique tire son nom du Mont Dinara, dans la région dalmatienne, de nos jours en Croatie. Elle inclut aussi le Montenegro, la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie du nord. Il reste encore certaines zones boisées dans la région dinarique mais en majorité les arbres furent coupés il y a des siècles et par conséquent, les paysage est presque nu, la surface pierreuse et broussailleuse. Ce fait, conjugué avec une position géographique défavorable, a rendu la région presque inaccessible et l’a en fait isolée du reste des Balkans et de l’Europe. Elle est coupée de l’accès à la mer et éloignée des grands axes routiers qui courent le long de la rivière Sava au nord. Or, une facette importante du problème est que ces traits géographiques ont façonné la mentalité et l’histoire des populations locales.

Dinaric Alps

Gardons à l’esprit que leurs principales activités ont longtemps été 1. l’élevage de bétail (chèvres et moutons) et 2. le pillage des régions environnantes. La première avait pour conséquence la rapine dans les plaines du nord et la seconde la piraterie sur la Mer adriatique, depuis les temps de l’Empire romain. On trouve une trace historique des premiers habitants des Balkans, les Illyriens, principalement dans des sources écrites de langue grecque. Les Illyriens 2 (qui n’ont rien en commun avec les Albanais actuels), 3, les Illyriens étaient connus dans l’Antiquité pour leurs actes de piraterie, surtout dans la sous-région des bouches de la rivière Neretva qui se jette dans l’Adriatique au niveau de l’actuelle Herzégovine, ce qui était la cause de conflits militaires permanents avec les Romains. 4

Les premiers habitants connus de la région dinarique étaient des tribus illyriennes d’origine indo-européenne (en fait des Slaves, et plus précisément des proto-Serbes), 5, qui étaient dispersés dans les Balkans occidentaux et centraux, et même encore de nos jours en Autriche et en Italie. Cependant, ces peuples incultes n’ont pas laissé de traces écrites exploitables au plan historique, et la connaissance que nous en avons se trouve uniquement dans les témoignages des Grecs et des Romains. Puis d’autres peuples arrivèrent dans les Balkans occidentaux, particulièrement les Slaves. Les tribus de la seconde migration slave descendaient du nord vers le sud et poussèrent les premiers occupants vers la chaîne des Alpes dinariques. Ceux qui restèrent dans des régions moins montagneuses se mélangèrent avec les arrivants qui les absorbèrent progressivement. Ce processus affecta en fin de compte presque toutes les anciennes tribus balkaniques, sauf dans la plupart des montagnes inaccessibles où l’assimilation prit une forme plus mesurée. En conséquence, ni les Illyriens, ni les autres peuples indigènes des Balkans, comme les Thraces et les Macédoniens ne sont restés préservés dans la péninsule balkanique, sauf pour le nationalisme des manuels scolaires. 6.

Bien que les montagnards de la chaîne dinarique soient généralement connus pour avoir été des peuples violents et belliqueux, leurs cultures ethniques sont variées et il ne faut pas s’attendre à des traditions uniformes. En fait, ces cultures se sont modifiées au long des siècles sous l’influence des peuples voisins. Une des sources d’influence était constituée par les habitants des peuples environnants qui cherchaient le refuge de montagnes inviolables, fuyant les autorités pour diverses raisons, allant de la recherche de liberté aux activités criminelles. Les principales zones de provenance de ces arrivants étaient la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro, notamment pendant le gouvernement de l’Empire ottoman (XVème au XIXème siècle), puis pendant l’occupation austro-hongroise de la Bosnie-Herzégovine (1878-1918).

Cependant, pour dire la vérité sans le fard des chansons folkloriques et de la tradition orale populaire, une majorité des arrivants fuyaient la loi et cette sélection par l’a-socialité s’ajouta à la violence des Dinariens, les montagnards yougoslaves. De manière générale, la région dinarique semble en retard par rapport à la plaine côtière adriatique d’un siècle environ, ce qui a constitué un motif permanent de conflits entre les deux. C’est en raison de ce retard que les Dinariens étaient enclins à changer leur foi religieuse, lorsque de nouvelles religions arrivaient avec les nouveaux dirigeants. C’est d’ailleurs seulement là que la religion musulmane s’enracina, quand les Turcs ottomans arrivèrent, suite à la bataille de Kosovo en 1389, 7, notamment. L’Herzégovine occidentale ainsi que l’Albanie septentrionale et centrale adoptèrent rapidement la religion importée par les nouveaux gouvernants ottomans dans les Balkans. Mais il est important de souligner qu’aucune population d’origine serbe n’épousa l’Islam, bien que les autorités ottomanes aient gouverné des pans de la Serbie actuelle pendant cinq siècles.

Kosovo map

Les seuls Musulmans en Serbie sont les Albanais du Kosovo (les Shqiptars comme ils s’appellent eux-mêmes), et les Musulmans slaves d’origine serbe (qui se nomment eux-mêmes les Bosniaques depuis 1993) dans le sud-ouest de la Serbie, appelée Raška par les Serbes chrétiens orthodoxes et Sandjak (Sandžak) par les Bosniaques musulmans. 8.

Les montagnards des Balkans justifièrent leur « mobilité religieuse »  par l’argument qu’ils avaient provisoirement accepté la foi chrétienne, qui ne s’était jamais enracinée profondément dans ces régions montagneuses. Pour cette raison, par exemple, 70% de la population albanaise est musulmane, suivie par 20% d’orthodoxes grecs et 10% de catholiques romains. 9.

On peut dire que du point de vue anthropologique, la région dinarique se divise en deux zones principales : 1. la zone slavophone et 2. la zone albanophone. Cependant, que la langue parlée n’ait souvent rien à voir avec la culture ethnique est bien prouvé par l’exemple des clans monténégrins toujours implantés dans la région. Comme la voyageuse et folkloriste Edith Durham l’entendit dire il y a plus d’un siècle, en 1908, alors qu’elle traversait l’Albanie du nord et la KosMet, quatre frères d’origine slave 10 étaient arrivés de Bosnie plusieurs siècles auparavant. Voici le témoignage qu’elle recueillit auprès d’un vieil Albanais :

La tribu de Hoti, disait-il, a de nombreuses relations. Il y a treize siècles, un certain Gheg Lazar arrivé ici avec ses quatre fils, et c’est de ceux-ci que nous descendons. Je ne peux pas vous dire en quelle année ils sont arrivés. C’était un peu après la construction de l’église de Gruda 11, il y a 380 ans. Cette histoire a eu lieu avant notre arrivée. Gheg était un de ses quatre frères. Les trois autres étaient Piper, Vaso et Krasni, 12. D’eux descendent les Piperi et Vasojevichi du Montenegro et les Krasnichi d’Albanie du nord. Donc nous sommes quatre clans, tous apparentés : les Lazakechi (descendants de Hoti), les Piperkechi, les Vasokechi et les Kraskechi. Nos ancêtres sont venus en Bosnie pour échapper aux Turcs, mais d’où ils venaient, je ne sais pas. Oui, ils sont tous chrétiens. Il n’y a que les Krasnichi qui se sont convertis à l’Islam, bien plus tard.

Par ailleurs, deux de ces quatre grandes tribus d’origine bosniaque, les Piperis et les Vasojevichis sont maintenant serbophones et chrétiennes orthodoxes vivant dans le Monténégro actuel. Selon Edith Durham, les Piperis choisirent de rejoindre le Monténégro en 1790, qu’ils fussent serbophones ou non, alors que la moitié des Vasojevichis y furent assignés à la suite du traité de Berlin en 1878. L’autre moitié des Vasojevichis resta sous gouvernement ottoman. Mais les Vasojevichis se considèrent pleinement serbes et s’opposent durement aux clans albanophones avoisinantes. Les Krasnichis, quant à eux, sont albanophones et musulmans fanatiques. 13. Enfin, le même auteur signale que les Hotis sont albanophones et catholiques romains.

À suivre

Vladislav B. Sotirović

Traduit par Michel pour le Saker Francophone

Notes

  1. Au sujet de la géographie politique, voir John Agnew et al (eds), A Companion to Political Geography, seconde édition, Malden, MA : Blackwell Publishing, 2008. Sur les géographies humaines, voir Paul Cloke et al (eds), Introducing Human Geographies, seconde édition, Abington, UK-Hodder Arnold, 2005
  2.  Sur les  anciens Illyriens des Balkans, voir dans Aleksandar Stipčević, The Illyrians : History and Culture, Totnes, UK−Noyes Press, 1977 ; John Wilkes, The Illyrians, Hoboken, NJ−Wiley-Blackwell, 1996
  3.  Sur l’ethnogenèse des Albanais, voir Vladislav B. Sotirović, The Fundamental Misconception of the Balkan Ethnology : The ‚Illyrian‘ Theory of the Albanian Ethnogenesis, American Hellenic Institute Foundation Policy Journal, Vol. 9, Spring 2018, 1−12, online
  4.  Sur cette question, voir dans Jason R. Abdale, The Great Illyrian Revolt : Rome’s Forgotten War in the Balkans, AD 6−9, Barnsley, UK−Pen and Sword Military, 2019. Il faut souligner que de nos jours, le nom de la tribu albanaise des Hots est dérivé d’un mot dace hot, qui signifie bandit de grand chemin ou voleur.
  5.  Јован И. Деретић, Драгољуб П. Антић, Слободан М. Јарчевић, Измишљено досељавање Срба, Београд : Сардонија, 2009 ; Миодраг Милановић, Историјско порекло Срба, Друго допуњено и проширено издање, Београд: Вандалија, 2011
  6.  Sur les questions d’enseignement de l’histoire dans les Balkans, voir dans Christina Koulouri (ed.), Clio in the Balkans : The Politics of History Education, Thessaloniki : Center for Democracy and Reconciliation in Southeast Europe, 2002
  7.  Sur la Bataille de Kosovo, voir dans Rade Mihaljčić, The Battle of Kosovo : In History and in Popular Tradition, Belgrade : BIGZ, 1989
  8.  Sanjak en anglais ou Sandžak dans l’ancien serbo-croate signifie en turc une province sous drapeau militaire unique en cas de guerre. Néanmoins, il faut noter que les Musulmans des Balkans occidentaux sont d’origine slave et que leur langue maternelle est le serbe ou le croate
  9.  Sur cette question, voir davantage dans l’histoire générale des Albanais Peter Bartl, Albanien. Vom Mittelalter bis zur Gegenwart, Regensburg : Verlag Friedrich Pustet, 1995. Pour une présentation de l’Albanie, voir Hugh Poulton, The Balkans : Minorities and States in Conflict, London : Minority Rights Publications, 1994, 193−195
  10.  Edith Durham, High Albania, Boston : Beacon Press, 1987
  11. Grud(v)a, non serbe désignant un lopin de terre, un morceau de fromage, « rodna gruda » : une terre natale
  12.  Vaso est un diminutif de Vasilije, un prénom commun à tous les Slaves, dérivé du grec basileus (roi). De même, Krasni est un patronyme courant chez les Slaves, dérivé de krasan, krasni, qui signifie beau, beauté
  13.  Krasic est un surnom fréquent chez les Serbes modernes
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