Les turbulences persisteront jusqu’à l’émergence d’un ordre mondial modifié


L’Ukraine s’est transformée – de manière inattendue – du point de vue de Washington, passant d’une « distraction utile » à un dilemme pour Biden.


Par Alastair Crooke – Le 7 février 2022 – Source Strategic Culture

« Que ferons-nous si l’Occident refuse d’entendre raison ? », a fait remarquer Sergueï Lavrov. « Eh bien, le président de la Russie a déjà dit ce [qu’il fera] ». « Si nos tentatives de s’entendre sur des principes mutuellement acceptables pour assurer la sécurité en Europe ne donnent pas le résultat escompté, nous prendrons des mesures de riposte ». Interrogé directement sur ce que pourraient être ces mesures, il [Poutine] a répondu : « elles pourraient prendre toutes les formes et être de n’importe quelle envergure ». La Russie avait précédemment annoncé qu’en l’absence d’une réponse satisfaisante de la part de l’Occident, elle laisserait de côté le langage de la diplomatie pour recourir à des mesures « militaro-techniques » non précisées, ce qui aurait pour effet d’accroître progressivement la pression sur l’OTAN et les États-Unis.

Il est peu probable que Moscou se soit jamais fait de grandes illusions sur son ultimatum « non-ultimatum ». Les documents n’ont jamais été destinés à « attirer » l’Occident dans des négociations ad aeternam. Le fait est que Moscou avait déjà décidé de rompre de manière fondamentale avec l’Occident. Ce qui se passe aujourd’hui est la manifestation de cette décision préalable.

L’essentiel des plaintes de la Russie concernant l’érosion de sa sécurité n’a pas grand-chose à voir avec l’Ukraine en tant que telle, mais trouve son origine dans l’obsession des faucons de Washington pour la Russie et dans leur désir de rabaisser Poutine (et la Russie) – un objectif qui est la marque de fabrique de la politique américaine depuis les années Eltsine. La clique de Victoria Nuland ne pourrait jamais accepter que la Russie devienne une puissance importante en Europe, voire qu’elle éclipse le contrôle des États-Unis sur l’Europe.

S’ils n’étaient pas destinés à servir de base aux négociations, sur quoi portaient donc les projets de traités de la Russie ? Il semble qu’il s’agissait pour la Russie et la Chine de trancher la question. Cet événement est beaucoup plus important que beaucoup ne le pensent. Il marque le début d’une période de tensions croissantes (et peut-être d’affrontements), jusqu’à l’émergence d’un Ordre mondial modifié.

Les « non-ultimatums » visaient principalement à faire ressortir, et à rendre explicite dans la sphère publique, le refus de l’Amérique de concéder la validité de l’argument de Moscou selon lequel ses propres intérêts en matière de sécurité ne sont pas moins importants que ceux de l’Ukraine et de la Géorgie ; que les intérêts d’un État en matière de sécurité ne peuvent être renforcés au détriment d’un autre (en vertu de l’indivisibilité de la sécurité).

Il est indispensable de le faire comprendre à tous pour que la Russie et la Chine adoptent ensemble des « mesures militaro-techniques » coordonnées. Il semble que peu après le retour de Poutine de ses rencontres avec le président Xi en Chine, nous pourrons commencer à voir quelles pourraient être ces mesures militaro-techniques. Le calcul russe est qu’à l’approche des élections de mi-mandat du 22 novembre, les États-Unis seront de plus en plus nerveux et vulnérables sur le plan interne. L’équipe Biden n’a pas de réponse convaincante à la question posée par l’électorat : « Alors, qu’est-ce que vous avez fait de bien l’année dernière ? ». Biden a donc grandement besoin de détourner l’attention de son incapacité à donner une réponse adéquate.

L’Ukraine s’est transformée – de manière inattendue – du point de vue de Washington, passant d’une « distraction utile » à un dilemme pour Biden. Au départ, on pensait qu’une campagne de guerre de l’information d’une ampleur sans précédent donnerait à l’Europe et à l’Amérique une raison d’imposer les « sanctions infernales » qui mettraient un terme aux ambitions supposées de Poutine en Europe et au-delà.

Ce stratagème de sanctions apocalyptiques trouve son origine en 2014, lorsque les sanctions contre la Crimée étaient considérées (à tort) comme si catastrophiques pour la Russie que l’avenir de Poutine serait en jeu, avec la possibilité qu’il soit évincé par des oligarques pro-occidentaux. (Telle était l’analyse erronée donnée à Angela Merkel par ses propres services de renseignement).

C’était une erreur : en 2014, la Russie n’a connu qu’une légère récession (-2,2 %) et son économie s’est avérée remarquablement résistante aux sanctions, en partie parce qu’elle a laissé le rouble « flotter ». Ce vieux mythe selon lequel les sanctions seraient la « bombe à neutrons » de Poutine a été répété à l’envi par les (mêmes éternels) faucons russes, même si l’économie russe est beaucoup plus à l’abri des sanctions aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2014. Ainsi, l’histoire des « sanctions infernales » n’a jamais tenu la route ; elle n’est pas crédible.

La frénésie de l’ « invasion imminente » a peut-être été considérée par les faucons, qui semblaient s’être emparés du « narratif de guerre » de Washington, comme suffisante pour pousser Poutine à l’action militaire – déclenchant ces « mères de toutes les sanctions », ou à tout le moins, une réduction humiliante des forces russes adjacentes à la frontière ukrainienne :

L’un ou l’autre de ces résultats aurait facilement pu être présenté comme réalisé grâce à un « Biden dur » qui aurait réussi à affronter Poutine et à l’humilier. Auparavant, les groupes de réflexion américains avaient prédit avec optimisme que Poutine était condamné s’il agissait et condamné s’il n’agissait pas au sujet de l’Ukraine. Ils avaient tort. Fondamentalement, la Russie ne veut pas, ou n’a pas besoin de l’Ukraine ; il n’y a aucun plan pour l’occuper.

C’est d’abord le président Zelensky qui, contre toute attente, n’a pas coopéré avec le plan américain. Au lieu d’approuver la menace d’une invasion russe imminente, il a affirmé que les craintes d’invasion étaient exagérées et que la nervosité était mauvaise pour les affaires, et l’économie. À l’époque de la révolution de Maïdan en 2014, la Chine avait encouragé les investissements en Ukraine. Idem aujourd’hui : l’Ukraine serait au bord du défaut de paiement de sa dette, et s’est tournée vers la Chine, en quête d’aide.

Cela a rendu Washington furieux : Julia Ioffe a tweeté que « la Maison Blanche et ses alliés Démocrates en ont tout simplement assez du Président Zelensky ». Selon trois sources au sein de l’administration et du Congrès, le président ukrainien est tour à tour « ennuyeux, exaspérant et carrément contre-productif ». Ce qui est intéressant, c’est que le principal grief de ces commentateurs américains était que Zelensky n’était pas suffisamment à l’écoute des courants et des récits nationaux américains. Des rumeurs ont circulé sur un éventuel coup d’État mené par les États-Unis pour remplacer Zelensky par un dirigeant plus docile.

Néanmoins, le mème de l’invasion est à nouveau répété à l’infini ; il reprend vie avec une nouvelle allégation : cette fois, la Russie serait activement engagée dans le montage d’une opération sous « faux drapeau » qui justifierait une invasion russe. Cela semblait si improbable que même les correspondants de la Maison Blanche, habituellement dociles, ont fait montre d’une incrédulité totale.

Et les problèmes de Washington n’ont cessé de s’accumuler : la session du Conseil de sécurité orchestrée par les États-Unis a été une débâcle pour Blinken : les « sanctions infernales » ont effrayé, avec la crainte que les sanctions risquent de nuire à l’Europe plus qu’à la Russie, voire de provoquer une crise financière mondiale. Les rapports suggèrent que le clou final a été la Réserve fédérale qui a fait valoir que l’expulsion de la Russie de SWIFT serait une très mauvaise idée.

Et puis, la deuxième éruption inattendue pour Blinken est arrivée : l’Europe (et l’OTAN), loin de constituer un front uni résolu face à la Russie, a clairement révélé ses profondes divisions.

La confirmation par Lavrov que les réponses occidentales à Moscou ne donnaient aucune base pour un dialogue avec les États-Unis ou l’OTAN a une importance qui, semble-t-il, n’a pas été saisie. La crise ne concerne pas l’Ukraine ; comme l’a noté l’éminent journaliste russe Dmitry Kiselyov : « L’échelle est beaucoup plus grande ». Elle pourrait, à plus long terme, définir l’avenir de l’Europe ainsi que celui du Moyen-Orient.

Il semble qu’avant même de connaître l’issue du sommet Poutine-Xi, la Russie ait déjà tranché, ce qui signifie qu’elle est prête à accroître lentement et délibérément la douleur pour les États-Unis et l’Europe, en partant du principe que si les préoccupations de la Russie sont ignorées et rejetées, la Russie ignorera aussi les « vôtres ».

La Russie est consciente des moyens de pression géopolitiques et géoéconomiques qu’elle contrôle. Elle peut constater que les États-Unis ne veulent pas augmenter les taux d’intérêt, mais qu’ils doivent le faire. Elle peut également constater qu’elle peut faire grimper l’inflation de manière significative, infligeant ainsi une douleur économique importante. Elle peut constater que les prix des denrées alimentaires s’envolent, avec le blocage de la potasse du Belarus et la Russie qui interdit l’exportation de nitrate d’ammonium.

Les conséquences sur les prix des engrais – et donc sur les prix des denrées alimentaires en Europe – sont évidentes, tout comme les conséquences sur les prix de l’énergie au comptant en Europe, si le gaz russe était interdit en Europe. C’est ainsi que fonctionne la douleur économique. L’Occident découvre peu à peu qu’il n’a aucun moyen de pression sur la Russie (son économie étant relativement à l’abri des sanctions) et que son armée n’a rien à envier à celle de la Russie.

Au Moyen-Orient, un certain nombre de développements intéressants se sont produits discrètement : la Russie organise des patrouilles aériennes conjointes avec l’armée de l’air syrienne au-dessus du Golan et, à la suite des récentes attaques israéliennes contre le port de Lattaquié, la Russie y a stationné ses propres forces (ce qui signifie qu’Israël doit cesser d’attaquer le port). Par ailleurs, Israël s’est récemment plaint à la Russie que son blocage du système de positionnement global (GPS) au-dessus de la Syrie nuisait au trafic aérien commercial israélien passant par l’aéroport Ben Gourion. Les Russes ont répondu : « C’est bien dommage ». Et, dans un quatrième coup porté à Israël, la Russie a commencé à autoriser les avions iraniens transportant des armes à atterrir sur la grande base russe située dans l’ouest de la Syrie.

S’agit-il donc d’une action militaro-technique visant à bloquer les survols israéliens de la Syrie ? Ne s’agit-il pas également d’un prélude à la possibilité pour la Russie de permettre à Damas de reprendre le contrôle du territoire syrien, en permettant à l’Armée arabe syrienne d’expulser les djihadistes d’Idlib et les Américains du nord-est de la Syrie, où eux et leurs alliés contrôlent les ressources énergétiques du pays ? L’exode des djihadistes (quelque 2 millions avec personnes à charge) traumatiserait la politique turque, nuisant aux perspectives de réélection d’Erdogan, et terrifierait les Européens avec la menace d’une nouvelle crise des réfugiés migrants.

Il semble que la Russie ait décidé de prendre position d’une autre manière en invitant le nouveau président iranien à Moscou et en lui réservant un accueil digne d’une véritable célébrité : un déjeuner en tête-à-tête avec le président Poutine et une rare invitation à prendre la parole devant la Douma russe. Ce geste, ainsi que la décision de faire de l’Iran un membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et le récent exercice naval conjoint avec l’Iran, la Russie et la Chine dans le golfe d’Oman, indiquent que l’Iran a atteint sa majorité dans les affaires internationales.

Washington aime compartimenter ses relations géopolitiques, croyant qu’il peut être doux dans un compartiment, mais très agressif dans un autre. Il est clair que cela ne vaut plus pour l’axe Russie-Chine. Cependant, dans les faits, l’Iran est intégré à cet Axe. Est-il possible aujourd’hui d’espérer un accord JCPOA iranien avec les États-Unis ? La Russie et la Chine peuvent-elles dire – de manière aussi explicite – que le refus des États-Unis de reconnaître toute souveraineté en matière de sécurité à la Russie ou à la Chine marque la fin du dialogue avec les États-Unis, tout en s’attendant à ce que l’Iran conclue un accord précisément selon des conditions aussi restrictives ?

Enfin, quel est le lien (si lien il y a) entre les attaques continues des Houthis contre les EAU, en réponse à l’ingérence directe des États-Unis et d’Israël dans la guerre au Yémen, et le projet d’action militaro-technique russe ?

Le port d’Aden, le détroit de Bab al-Mandeb et l’île de Socotra sont des éléments essentiels du dispositif de guerre froide entre la Chine et les États-Unis. L’allié arabe (dans ce cas, les EAU) qui peut contrôler ce détroit essentiel permettra aux États-Unis de compromettre la Route de la soie maritime de la Chine et, par conséquent, d’affaiblir la Communauté économique d’Asie de l’Est. C’est pourquoi le rôle clé du détroit de Bab al-Mandeb est considéré par certains cercles de Washington comme suffisant pour justifier le maintien du soutien américain à la guerre au Yémen.

Les Houthis mettent les EAU devant un choix amer : des frappes sur ses villes ou renoncer à l’atout stratégique que constituent Bab al-Mandeb et ses environs. L’Iran et la Chine observeront attentivement la situation. Un nouveau paradigme géostratégique est-il en train d’émerger ?

Alastair Crooke

Traduit par Zineb, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

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