Les premières bases militaires chinoises à l’étranger: où s’installeront-elles ?


Par Sofia Pale – Le 24 mai 2016 – Source New Eastern Outlook

Comme l’Histoire l’a démontré à maintes reprises, une amélioration notable de la situation économique d’un pays augmente invariablement ses ambitions militaires. Le monde a été tenu en haleine pendant les trente dernières années par la formidable croissance économique de la Chine, et attend aujourd’hui la suite des événements. On peut dire que la Chine n’a pas déçu les attentes de la communauté internationale à ce sujet. Alors que jusqu’à la première moitié des années 2000, la Chine se refusait catégoriquement à tout projet d’expansion militaire à l’étranger, la situation a depuis fondamentalement évolué.

La crise économique mondiale de 2008 a émoussé la confiance du monde dans la solidité du dollar US, affaiblissant ainsi certaines positions des États-Unis, tout en ouvrant de nouvelles possibilités pour le yuan chinois. Peu après la crise, les médias de masse du monde entier ont commencé à parler d’une nouvelle doctrine militaire chinoise. Les objectifs de cette doctrine comprendraient non seulement une réforme des troupes sur le sol chinois, mais également la création d’un contingent militaire international, et l’établissement de bases militaires chinoises à l’étranger.

Une situation inquiétante en mer de Chine du sud, qui n’a cessé de se détériorer depuis 2009, a mis à jour la supériorité indéniable de la Chine sur ses voisins de la région.

Il apparaît également que les États-Unis ne peuvent plus imposer leur point de vue à la Chine, et encore moins lui dicter la façon de régler ses différends territoriaux en mer de Chine du sud. Au début de 2016, le nombre d’îlots artificiels chinois incluant une zone protégée de douze miles nautiques, dépassait le nombre de destroyers américains stationnés dans cette mer. De plus, en février 2016, la Chine a installé des batteries de missiles sol-air sur l’île Woody, une des îles de l’archipel des Paracels que se disputent la Chine, Taïwan et le Vietnam.

En mai 2016, l’armée chinoise a intercepté un navire américain dans la zone des douze miles nautiques entourant un des récifs coralliens de l’archipel des Spratley, que Beijing considère comme son territoire.

C’est à ce moment que le monde entier a commencé à exprimer ses craintes, réalisant que la Chine ne s’arrêtera à aucune limite pour renforcer sa position sur la scène internationale, notamment par le biais de bases militaires à l’étranger.

Les rumeurs sur des prospections menées par la Chine en Afrique, une région dont la dépendance au yuan chinois s’accroît, ont été confirmées à la fin de 2015. Puis, dès le début du mois de février 2016, la construction de la première base militaire chinoise à l’étranger a débuté à Djibouti, dans la petite ville portuaire d’Obock. Ce micro-État africain, avec une population inférieure à un million d’habitants, est positionné à l’entrée de la mer Rouge, dans la Corne de l’Afrique et sur le golfe d’Aden, une voix navigable majeure pour l’industrie du transport maritime, et la meilleure voix d’accès vers le Moyen-Orient. C’est là que la marine américaine a conduit ses manœuvres navales d’entraînement en 2002, juste avant l’invasion de l’Irak. En 2014, le bail de location de la base militaire permanente de Camp Lemmonier, où sont stationnés 4000 soldats, a été prolongé de dix ans.

Cela signifie que la construction d’une base militaire chinoise à Djibouti, où Pékin prévoit de déployer 6 000 soldats, menacera les intérêts géopolitiques et piquera au vif le nationalisme américain (cette question est si importante qu’elle a fait l’objet d’une présentation devant le Congrès des États-Unis).

Selon les déclarations de Pékin, la construction de cette base militaire à Djibouti n’a pour objet principal que de garantir la sécurité de la Nouvelle Route de la Soie, et de la protéger des pirates somaliens qui prennent d’assaut les navires en pleine mer au large des côtes africaines. Le trajet de cette Nouvelle Route de la Soie partira de la ville de Quanzhou, passera par les villes de Guangzhou, Beihai, Haikou, à travers le détroit de Malacca, par Kuala Lumpur, traversera l’océan Indien, par les villes de Calcutta (Inde), Colombo (Sri Lanka), s’arrêtera aux Maldives avant de repartir vers sa destination finale, Nairobi (Kenya). Dans la région de la mer Rouge, la Nouvelle Route de la Soie passera par Djibouti, à travers le Canal de Suez, pour se rendre à Athènes et Venise, où elle rejoindra l’autre trajet de la Nouvelle Route de la Soie, qui traversera l’Asie centrale et le Caucase.

A la lumière de tout ceci, l’apparition d’une présence armée chinoise en Afrique semble logique, tout d’abord du fait que ce grand projet commercial, d’une ambition inégalée jusqu’à présent, laisse entrevoir des perspectives positives pour la Chine et, dans un second temps, du fait que la situation politique des pays traversés par la route commerciale chinoise reste toujours instable.

En 2008, pour la toute première fois, des navires militaires chinois ont été déployés dans le golfe d’Aden pour protéger les navires chinois des attaques des pirates somaliens. En mars-avril 2015, la Chine a envoyé des navires de guerre et ses forces spéciales pour évacuer plus de 500 de ses ressortissants du Yémen. Plus tôt, en 2006, deux mille ressortissants chinois ont été évacués des Iles Salomon pour des raisons de sécurité. La différence est qu’en 2006, les rapatriements ont été effectués sur des liaisons aériennes commerciales, tandis qu’au Yémen, la Chine a, pour la première fois, envoyé à la rescousse sa marine de guerre.

En mars 2016, la Chine a accueilli des négociations de haut niveau entre les représentants des forces armées de la Chine, du Tadjikistan et du Pakistan. Puis elle a ouvert les mêmes négociations avec celles d’Afghanistan. Parce que la portion la plus prometteuse de la voie terrestre de la Nouvelle Route de la Soie transite par ces pays politiquement instables, Pékin s’efforce d’établir une présence militaire dans ces régions pour garantir la fluidité des flux commerciaux. Ces circonstances laissent à penser que ces pays hébergeront des bases militaires chinoises dans un avenir proche.

Même si la Chine s’efforce en priorité de sécuriser ces Nouvelles Routes de la Soie, sa présence militaire pourrait aussi se faire sentir dans certains pays du bassin Pacifique, en particulier ceux qui ont été les bénéficiaires des largesses de l’Empire du Milieu.

La Papouasie-Nouvelle Guinée est un candidat sérieux à l’établissement d’une base militaire chinoise, sa dette envers la Banque de Chine pour l’exportation et l’importation équivalant à 40% de son PIB. Un autre État qui a emprunté l’équivalent de 50% de son PIB à la Chine sont les Iles Tonga. Le gouvernement chinois a contacté son homologue des Iles Tonga dès 2014 au sujet de l’établissement d’une base navale dans le pays. Si le gouvernement de Tonga donnait son feu vert à cette requête, ce pays, remarquablement situé à proximité des bases militaires françaises de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française, de la base militaire de Guam (une base majeure du dispositif américain dans le Pacifique), des côtes d’Australie et de Nouvelle-Zélande et du Japon, deviendrait la première base avancée chinoise dans l’océan Pacifique sud.

En conclusion, il convient de noter que, même si la Chine commence aujourd’hui à remettre en cause l’hégémonie militaire américaine, elle n’entend pas s’y substituer, car cela représenterait un fardeau budgétaire trop lourd à porter pour elle. La Chine viserait même plutôt l’inverse: Pékin cherche à réduire drastiquement ses dépenses militaires, employant la diplomatie pour convaincre les États-Unis de mettre la main au porte-feuille, arguant que ces budgets seraient dépensés pour une bonne cause, à savoir la protection du commerce, la principale source de progrès dans le monde.

Sofia Pale

Sofia Pale, détentrice d’un doctorat, est chercheur au Centre pour l’Asie du Sud-est, l’Australie et l’Océanie de l’Institut des études orientales de l’Académie des Sciences de Russie. Elle publie en exclusivité pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.

Traduit par Laurent, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker francophone

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