Les paroles sont aussi des actes : Comment des récits non corroborés par les faits peuvent accroître le risque de guerre avec la Russie


Par Stephen F. Cohen – Le 12 avril 2017 – Source The Nation

Dans cette chronique publiée dans The Nation, le professeur émérite Stephen Cohen montre comment l’establishment politico-médiatique américain a fait siens deux « narratifs » qui ne sont basés sur aucune preuve officielle, mais seulement sur des faits allégués par les services de renseignement.

Selon le premier narratif, appelé « Kremlingate », le Président Poutine aurait donné l’ordre de pirater des courriels du Comité directeur du Parti démocrate et de les diffuser pour aider Donald Trump à remporter la Maison Blanche. Dans le deuxième narratif, le Président Assad, allié de Poutine, aurait donné l’ordre la semaine dernière de lancer une attaque chimique sur des civils syriens, y compris sur de jeunes enfants. Voici maintenant apparaître un troisième narratif lancé par la chaîne TV MSNBC, qui est une combinaison des deux premiers : la récente attaque de missiles déclenchée par Trump sur une base militaire aérienne syrienne serait en fait le fruit d’un complot ourdi par Poutine et Trump, pour libérer le nouveau président américain de la contrainte que font peser sur lui les enquêtes sur le « Kremlingate » et lui permettre de mener la politique de sécurité nationale des États-Unis voulue par Poutine.

Outre le fait qu’il n’y a aucune preuve à l’appui de ces allégations, cette version des faits est dépourvue de toute logique. L’explication selon laquelle Poutine « détestait Hillary Clinton » en raison des manifestations qui ont eu lieu à Moscou en 2011, est basée sur une vision déformée de ces événements. Et pourquoi Assad aurait-il recouru à des armes chimiques et mis en péril les avancées militaires, politiques et diplomatiques qu’il a engrangées au cours des derniers dix-huit mois, si l’on tient compte du fait qu’il pouvait aussi disposer de la force aérienne russe comme solution de rechange ? De la même manière, la version selon laquelle Poutine aurait menti en 2013, lorsqu’il est tombé d’accord avec le Président Obama pour obtenir d’Assad qu’il détruise son stock d’armes chimiques, est aussi basée sur une déformation des faits. Ce sont en effet les Nations Unies et une de leurs agences spécialisées – et non Poutine – qui ont vérifié que ces armes avaient bien été totalement détruites. (Cette allégation vise clairement à remettre en cause l’unique exemple de coopération entre les États-Unis et la Russie, pendant ces dernières années).

L’adage russe selon lequel « les paroles sont aussi des actes » semble se vérifier ici. L’attaque de missiles lancée par Trump sur la Syrie alliée de la Russie, en dépit des multiples dangers qu’elle faisait courir, pourrait bien avoir eu un objectif de politique intérieure, celui de mettre fin au narratif qui paralysait la présidence et selon lequel Trump est « la marionnette de Poutine ». Si tel est le cas, les principaux médias américains, qui ont entretenu ce narratif pendant des mois, sont profondément impliqués. De son côté, le Kremlin, qui suit de près les implications politiques de ces narratifs à Washington, est devenu très alarmiste et s’est mis lui-même à utiliser des mots lourds de sens. Ainsi, le leader russe N°2, le premier ministre Medvedev, a déclaré que les relations américano-russes étaient « en ruines », une déclaration qu’aucun leader soviétique ou post-soviétique n’a jamais faite. Medvedev a ajouté que les deux superpuissances nucléaires étaient « au bord » de la guerre. Si l’on considère que Medvedev est la principale figure pro-occidentale dans l’environnement rapproché de Poutine, on imagine ce que l’autre camp – celui des patriotes d’État, ou ceux qu’on désigne comme des nationalistes – ont pu dire à Poutine. Pis encore, le Kremlin déclare qu’en lançant son attaque de missiles contre la Syrie, Trump a franchi aux yeux de la Russie une « ligne rouge », avec toutes les implications militaires que ce terme comporte aussi pour Washington. De plus, en déclarant sèchement que la mystérieuse utilisation d’armes chimiques en Syrie était une « provocation », Poutine a lui-même mis en garde contre les forces qui, à Washington, se livrent à ce type de « provocations » et préparent des frappes militaires. En résumé, même s’il ne veut pas et ne commencera pas une guerre avec les États-Unis, le Kremlin se prépare à une telle éventualité.

Au moment où cet article était rédigé, le nouveau Secrétaire d’État  Tillerson venait d’arriver à Moscou. Nous ne savions pas si Poutine lui-même allait le rencontrer ou seulement son ministre des Affaires étrangères Lavrov. Poutine est certes un leader autoritaire et apparaît comme le « décideur », mais des forces influentes à l’intérieur comme à l’extérieur du Kremlin sont fortement opposées à ce que Poutine rencontre un Secrétaire d’État américain au lendemain d’une « provocation » d’une pareille ampleur de la part des États-Unis.
Tillerson est bien connu de Poutine et des autres leaders du Kremlin. Au nom d’ExxonMobil, il a négocié avec eux l’un des plus grands accords énergétiques par lequel la Russie donnait accès aux vastes ressources en pétrole de l’Arctique. Poutine a personnellement approuvé cet accord, qui était recherché par les géants pétroliers du monde. Il ne l’aurait pas fait s’il n’avait pas été convaincu que Tillerson était un homme sérieux et hautement compétent. (Pour être parvenu à cet accord au nom d’une grande compagnie américaine, Tillerson a été dénoncé comme « l’ami de  Poutine » dans les médias américains.)

Pour ces raisons, le Kremlin attend de Tillerson qu’il donne des réponses franches aux questions qui se profilent sur la frontière entre la guerre et la paix. Les narratifs détachés de la réalité des faits qui se sont imposés à Washington vont-ils être un facteur déterminant, dans la politique de Trump à l’égard de la Russie ? Sont-ils la raison pour laquelle Trump a franchi le pas, en commettant une « provocation » en Syrie ? Cela veut-il dire que Trump ne partage plus, ou n’appuie plus, ce qui fait le fondement de la stratégie de la Russie à l’égard de la guerre civile et de la guerre par ennemis interposés, à savoir que le renversement d’Assad aurait certainement pour conséquence que Daech ou une autre armée islamique s’installe à Damas, une éventualité que le Kremlin considère comme une menace sévère à la sécurité nationale de la Russie ? Et plus fondamentalement, qui est en charge de la politique russe à Washington : le Président Trump ou quelqu’un d’autre ? Poutine avait déjà soulevé la même question publiquement à propos du Président Obama, lorsque l’accord de coopération militaire en Syrie, négocié entre Poutine et Obama, avait été saboté par le Département américain de la Défense.

Les réponses que Tillerson peut donner sur la base de sa grande expérience (il disposait à ExxonMobil de son propre département de renseignement et de politique générale) contribueront beaucoup à déterminer si oui ou non la nouvelle Guerre froide est sur le point de se transformer en une guerre chaude, tout au moins en Syrie. Entre-temps, les médias américains  feraient bien de revenir à une pratique de leur métier qu’ils défendaient dans le passé, en vérifiant de façon rigoureuse leurs narratifs et en gardant à l’esprit que les paroles sont aussi des actes.

Stephen F. Cohen

Traduit par Jean-Marc pour le Saker Francophone

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