Le traité INF est sur le point de rendre l’âme : le tocsin sonne


L’article datant de juin 2018, maintenant c’est chose faite ! 


The INF Treaty Is About to Give Up the Ghost: Alarm Bells Are Ringing


Andrei AkulovPar Andrei Akulov – Le 12 juin 2018 – Source Strategic Culture

La scission entre les États-Unis et le groupe de nations appartenant à ce que l’on appelle « l’Occident » (comme l’illustre le scandaleux sommet du G7 au Canada) s’ajoute aux divisions grandissantes au sein de l’OTAN et de l’UE, aux relations tendues entre l’Occident et et la Russie, la possibilité d’une guerre entre Israël et l’Iran et ses répercussions potentielles, ainsi que de nombreux autres sujets brûlants, font tous les manchettes dans les médias, soulignant des questions d’une importance fondamentale, telles que l’érosion, en douce, de la politique de maîtrise des armements.

Des dangers importants menacent sur ce chemin. Quelque chose doit être fait. Le temps presse et l’ensemble du système pourrait bientôt s’effondrer. Si une course aux armements effrénée commence, tous les problèmes considérés comme prioritaires aujourd’hui disparaîtront dans l’insignifiance. Il est grand temps de tirer la sonnette d’alarme.

Il est tout à fait naturel de soulever cette question en juin – l’historique Traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaire (Traité INF) célèbre son trentième anniversaire. Cet accord interdisait, aux États-Unis et à la Russie, tous les missiles nucléaires et classiques, basés au sol, ainsi que leurs lanceurs, de courte portée de 500 à 1 000 km (310 à 620 miles) et de portée intermédiaire de 1 000 à 5 500 km (620 à 3 420 miles). C’était la première fois dans l’histoire qu’une classe entière d’armes était supprimée et qu’un nouveau cadre de vérification de la conformité était établi.

Les États-Unis et la Russie s’accusent l’un l’autre de violer le traité. En conséquence, ce qui était perçu dans les années 80 comme une grande réussite qui a permis de sortir le monde de l’abîme de la guerre nucléaire, est au bord de l’effondrement. Imaginez l’ampleur et la gravité du problème : il n’y a pas de négociations sur le contrôle des armements entre les deux principales puissances nucléaires depuis huit ans maintenant ! L’autre pilier du régime de maîtrise des armements, le Nouveau START, a été snobé par l’administration américaine ce qui ne laisse plus que trois ans avant son expiration. Les plans américains de modernisation nucléaire risquent d’enterrer en fin de compte tout ce qui restera du régime de contrôle des armements – un problème qui mérite beaucoup plus d’attention qu’il n’en a retenu.

Les accusations des États-Unis se résument essentiellement à de prétendus essais russes concernant un missile de croisière tiré depuis les rampes de lancement d’Iskander avec une portée qui contrevient aux dispositions du traité. Moscou rejette cette affirmation. Alors, est-ce prouvé ou non ? Il faut être impartial mais les États-Unis n’ont jamais présenté d’éléments de preuve, du moins rien qui n’était déjà disponible dans des sources ouvertes pour appuyer leurs déclarations.

Pour sa part, la Russie a affirmé à plusieurs reprises que les États-Unis avaient violé le traité en utilisant des missiles cibles pour tester leurs systèmes BMD [Défense anti-missile balistique], qui comprennent les premier et deuxième étages du missile US Minuteman II, dont la portée excédait 1 000 km. Les cibles sont propulsées par des moteurs de missiles à portée intermédiaire. L’article VI du traité INF stipule qu’aucune des parties ne doit « produire ou tester en vol des missiles à portée intermédiaire, ni produire aucun étage de tels missiles ni aucun de leurs lanceurs ». Des essais de véhicules aériens de combat sans équipage, qualifiés techniquement de missiles de croisière, sont aussi une violation. Les lanceurs de Mk-41 utilisés par le système de BMD Aegis Ashore stationnés en Roumanie peuvent également tirer des missiles Tomahawk à moyenne portée, comme c’est le cas lorsque le Mk-41 est utilisé à partir des navires de guerre. C’est clairement une violation. Il n’y a aucun moyen de le nier. On n’a jamais donné d’explication sérieuse à Moscou, si ce n’est l’assurance qu’une fois à terre, les lanceurs se transforment en quelque chose de tout à fait différent de ce qu’ils sont sur des navires ! En d’autres termes, les États-Unis n’ont rien à dire. Vingt-quatre missiles lancés depuis la Roumanie ne représentent pas un nombre énorme, mais il y en aura plus une fois qu’un autre Aegis Ashore aura été déployé quelque part en Pologne en 2020. Ce n’est pas le nombre qui importe. Les États-Unis ont violé le traité et ce fait est indéniable.

Le NDAA [loi budgétaire concernant les dépenses militaires] de 2018 autorise la mise au point de missiles au sol à portée intermédiaire, interdits par le traité. En février, un groupe de législateurs bipartites a soumis une loi sur la préservation du traité INF afin d’obliger Moscou à prendre des mesures qui, à son avis, seraient conformes aux dispositions du traité. Le projet de loi indique notamment que le nouveau START ne devrait pas être prolongé et que le Traité CieuxOuverts devrait être suspendu jusqu’à ce que Moscou se plie aux demandes des États-Unis. Cette idée de lier un accord à un autre est fondamentalement illégitime. Cette approche menace tout le régime de contrôle des armements, ou ce qu’il en reste.

Le respect de l’INF est également un problème européen. Les alliés américains de l’OTAN deviendraient la cible de frappes de représailles de la Russie si cet accord n’était plus contraignant. À ce jour, aucun membre européen de l’alliance n’a demandé aux États-Unis de déployer des armes à portée intermédiaire sur son sol. Bien entendu, l’influence des États-Unis en Europe serait considérablement accrue si les États-Unis se servaient de l’épouvantail nucléaire russe pour fournir à leurs alliés des moyens de dissuasion dont ils dépendraient. Cela rendrait les Européens beaucoup plus dociles en ce qui concerne les tarifs douaniers et d’autres questions qui divisent beaucoup les parties, comme l’a montré le récent sommet du G7 au Canada.

Il est vrai que le traité pose des problèmes à la Russie et aux États-Unis. Les tentatives faites pour résoudre ces différends dans le cadre de la Commission spéciale de vérification (SVC) ont jusqu’à présent échoué. La réunion de décembre s’est bornée à des accusations et à des dénégations. Mais s’il y a une volonté, il y a un moyen. Des inspections sur place conduites à brève échéance contribueraient grandement à renforcer la confiance. Par exemple, les équipes d’inspection russes pourraient voir, de leurs propres yeux, quels missiles, Standards-3 ou Tomahawk, sont installés sur les lanceurs Mk-41 Aegis Ashore en Roumanie ou en Pologne. Si les données transmises par satellite révèlent quelque chose de louche là-bas, les équipes d’inspecteurs devraient avoir le droit de se précipiter, sans avertissement préalable, pour dissiper les soupçons.

Les tubes des lanceurs Mk-41 pourraient être modifiés pour rendre impossible l’installation des Tomahawks. Cela pourrait être facilement vérifié par des inspections sur place. Un accord sur l’échange de données de télémesure serait une autre étape pour apaiser les inquiétudes. Les groupes de travail pourraient préparer des propositions détaillées. Au cours de leurs dizaines d’années de coopération sur le contrôle des armements, la Russie et les États-Unis ont acquis une vaste expérience des moyens de vérification. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en la matière pour se rendre compte que les problèmes liés au respect du traité INF ont des solutions. Il n’y a pas d’impasse, mais l’environnement n’est pas propice à la progression. Ni le Congrès américain, ni l’armée, ne sont intéressés à faire des progrès pour préserver un accord pour lequel tant d’efforts ont été déployés. Il en va de même pour le nouveau START. Les espoirs de son extension en 2021 semblent s’estomper, mais le traité peut et doit être préservé, faute de quoi la course aux armements nucléaires ne sera pas freinée. Cela aura des conséquences désastreuses. Vous souvenez-vous de la crise des missiles à Cuba ?

Les deux côtés ont besoin d’un dialogue stratégique sans restriction, et le traité INF doit en faire partie. Il existe de nombreuses strates de méfiance qui assombrissent la relation, mais les problèmes urgents de maîtrise des armements doivent être résolus immédiatement, peu importe ce qui se passe dans le monde ou dans les autres aspects de la relation bilatérale. Les chefs d’état-major des deux pays se rencontrent régulièrement – c’est la base d’un dialogue élargi. Cela pourrait être complété par des contacts entre les organes législatifs et d’autres experts. La BMD et les armes classiques à longue portée pourraient être incluses dans les futurs pourparlers sur la sécurité. Il est regrettable que cette question n’ait pas retenu toute l’attention qu’elle mérite lors de la réunion du Conseil OTAN-Russie du 31 mai.

Cet article n’a pas pour objet de traiter de la situation déplorable des relations entre la Russie et les États-Unis, ni des problèmes qui les assombrissent. Il ne s’agit pas de déterminer qui a raison et qui a tort, mais plutôt de tenter de mettre en lumière l’urgence de s’attaquer à ce problème d’une importance vitale pour tous. Toute une gamme d’options et d’angles doivent être explorés pour trouver une solution à la crise la plus grave en cinquante ans concernant la maîtrise des armements nucléaires depuis le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires en 1963. Nous nous trouvons à la croisée des chemins.

Dans les années 1980, les deux superpuissances nucléaires ont réalisé de grands progrès, car les missiles à portée intermédiaire, les armes offensives stratégiques et les armes spatiales étaient traités séparément. En conséquence, le traité INF et START I se sont concrétisés et la militarisation de l’espace (Star Wars) a été évitée. La Russie et les États-Unis pourraient tirer profit de cette expérience aujourd’hui en mettant de côté la question de la Syrie, l’accord avec l’Iran, l’affaire Skripal, la prétendue ingérence électorale et toutes les autres préoccupations controversées – peu importe leur degré d’urgence – pour s’occuper du traité INF et du nouveau START en menant des discussions séparément. Ils devraient prendre le taureau par les cornes et faire la bonne chose – sauver le monde de la dévastation nucléaire.

Andreï Akulov

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

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