Le Rubicon est franchi à cause du nihilisme de l’équipe Trump


Par Alastair Crooke – Le 8 janvier 2026 – Source Conflicts Forum

Finalement, une action prédatrice sans fard de Trump et de son équipe – l’enlèvement du président Maduro lors d’un raid militaire nocturne éclair – a poussé 2026 dans un moment charnière. Un moment charnière non seulement pour l’Amérique latine, mais aussi pour la politique mondiale.

La « méthode Venezuela » est alignée sur l’approche « business first » de Trump qui est basée sur la construction d’un « système de récompense financière« , par lequel diverses parties prenantes à un conflit se voient offrir des avantages financiers qui permettent aux États-Unis d’atteindre (ostensiblement) leurs propres objectifs, tandis que les habitants continuent d’obtenir des bribes financières de cette exploitation (dans ce cas) des ressources vénézuéliennes – sous la surveillance étroite des États-Unis.

Dans ce modèle, les États-Unis n’ont pas besoin de créer un nouveau régime gouvernemental à partir de zéro, ni de mettre des « bottes sur le terrain« . Pour le Venezuela, le plan est que le gouvernement actuel de la présidente nouvellement assermentée, Delcy Rodriguez, restera aux commandes du pays tant qu’elle obéit aux désidératas de Trump. Si elle ou l’un de ses ministres ne suit pas ce plan, ils recevront le « traitement Maduro« , voire pire. Les États-Unis auraient déjà menacé le ministre vénézuélien de l’Intérieur, Diosdado Cabello, qu’il serait ciblé par Washington s’il n’aidait pas le président Rodriguez à répondre aux demandes américaines.

En d’autres termes, le plan se résume à une prémisse sous-jacente unique, l’argent.

Dans ce contexte, l’approche américaine du Venezuela ressemble à celle d’un « rachat » par des fonds spéculatifs vautours : révoquer le PDG et coopter l’équipe de direction existante avec de l’argent pour diriger l’entreprise selon de nouveaux diktats. Dans le cas du Venezuela, Trump espère probablement que Rodriguez (qui a « parlé » avec le secrétaire Rubio via la famille royale qatarie, et qui est également le ministre responsable de l’industrie pétrolière) tient à carreaux toutes les factions qui composent la structure du pouvoir vénézuélien pour qu’elles acceptent la cession des ressources souveraines de l’État à Trump.

Ce qui est si crucial ici, c’est de se débarrasser de tout prétexte : les États-Unis connaissent une grave crise de la dette et souhaitent s’emparer – à l’usage exclusif des États-Unis – du pétrole vénézuélien. Se soumettre à la demande de Trump est la seule variable qui compte. Tous les masques sont baissés. Le Rubicon a été franchi.

« Le Venezuela livrera 30 et 50 MILLIONS de Barils de pétrole de haute Qualité et sanctionné aux États-Unis d’Amérique, vendus au prix du marché avec l’argent contrôlé par moi« , a écrit Trump sur Truth Social.

La disparition du « projet américain » – la substitution du récit américain selon lequel ils sont « une lumière pour toutes les nations » par un pouvoir dur et intéressé – constitue un changement révolutionnaire. Les mythes et les histoires morales fournissent un sens à toutes les nations. Sans un cadre moral, qu’est-ce qui maintiendra l’Amérique unie ? La célèbre hypothèse d’Ayn Rand selon laquelle l’égoïsme rationnel est l’expression ultime de la nature humaine ne permet pas de comprendre comment l’ordre social se constitue.

Les Lumières occidentales se sont retournées contre leurs propres valeurs – et se sont détruites elles-mêmes. Les ramifications se répercuteront dans le monde entier.

Aurelien a écrit :

”C’est Nietzsche, pourvoyeur de vérités inconfortables, qui a souligné que la « Mort de Dieu » et l’absence conséquente de tout système d’éthique convenu conduiraient à un monde sans signification ni but, car toutes les valeurs sont sans fondement, toute action est inutile, tous les résultats sont moralement équivalents et aucun objectif ne vaut donc la peine d’être poursuivi » ».

Dans son livre « Volonté de puissance« , la thèse de Nietzsche était que la fin de toutes les valeurs et de tous les sens impliquerait la fin aussi du concept même de Vérité et révélerait l’impuissance de la Raison occidentale mécanique. Collectivement, cela équivaudrait à “la force la plus destructrice de l’histoire” et produirait une “catastrophe”. Écrivant en 1888, il a prédit que cela se produirait au cours des deux prochains siècles.

Nietzsche disait que lorsque vous franchissez ce Rubicon, ce n’est pas une mince affaire. L’Occident perdra alors l’architecture interne qui rend la vie morale possible, à la fois en interne et en tant qu’acteur sur la scène mondiale. Un État qui perd son architecture interne devient simplement un gangster menaçant quiconque n’accédera pas à ses prédations et ne lui donnera pas l’argent sur lequel il a posé les yeux.

Il est beaucoup trop tôt pour dire comment les événements au Venezuela se dérouleront, mais ce que l’on peut discerner, c’est que Caracas élabore collectivement une stratégie sur la façon de gérer des États-Unis agressifs dans le contexte de la montée du nationalisme populaire du pays. Nous ne pouvons pas non plus prédire comment les ambitions plus larges de l’équipe Tump de creuser le tissu régional sud-américain (Cuba en particulier) se répercuteront. De même, il est trop tôt pour juger si le plan de Trump d‘ »acquérir » le Groenland peut réussir.

Ce que l’on peut néanmoins dire, c’est que le système existant dans le monde est bouleversé par le passage à un paradigme anti-valeurs nihiliste.

Le monde est maintenant gouverné par la puissance, par la force et le pouvoir. « Nous avons le pouvoir« , proclame l’équipe Trump, alors nous fixons les conditions sur le terrain. La Russie, la Chine, l’Iran et d’autres comprendront que les subtilités internationales doivent être écartées. Il est temps d’être résolu et totalement intransigeant, car le risque n’est plus réfléchi et la pensée critique est absente. Le risque augmente.

La coercition engendre la recherche, chez les autres, d’une dissuasion plus efficace – sous quelque forme que ce soit – et les mérites de tout engagement diplomatique seront soigneusement examinés. Comment faire confiance aux États-Unis ? Peut-on convaincre les États-Unis de revenir à une politique de négociation classique ? Une telle situation invitera à une forte dose de scepticisme.

Comment se protéger ? Chaque leader fait tranquillement le calcul. Même les Européens.

En 2022, lorsque l’Opération spéciale russe en Ukraine a commencé, les dirigeants occidentaux étaient très conscients à la fois de leur « fossé » démocratique et de leur manque d’autorité morale. L’Opération spéciale en Ukraine semblait cependant leur offrir un drapeau autour duquel rassembler leurs nations divergentes. Ils ont choisi de rejoindre le manichéisme que le président Biden embrassait à l’égard du président Poutine. C’était le bien contre le mal. De nombreux Européens ont été attirés ; cela semblait combler un trou dans la légitimité de l’UE.

Mais aujourd’hui, Trump a arraché cette posture morale. Par l’excitation de promouvoir l’Ukraine, symbole pour l’Europe en tant qu’acteur moral, l’UE, au moins rhétoriquement, s’est dirigée vers une guerre catastrophique avec la Russie à cause d’une série d’erreurs de jugement sur la nature du conflit militaire et ses causes. Les dirigeants de l’UE ont parié que l’Union infligerait une défaite humiliante à Poutine ; mais n’a aucune réponse à l’impasse actuelle, au-delà de la construction de Châteaux en Espagne, dont l’espoir de persuader Trump d’imposer, d’une manière ou d’une autre, son diktat à Moscou.

Au contraire, Trump a averti l’Europe qu’elle fait de toute façon face à un “effacement civilisationnel” et dit qu’il envisage d’utiliser la force militaire contre le Danemark pour acquérir le Groenland. L’Europe est laissée nue mais continue à faire semblant d’avoir un pouvoir moral.

Enfin, quel impact ce passage américain au nihilisme à somme nulle aura-t-il aux États-Unis ? La base MAGA a déjà été fracturée par la partialité de plus en plus ouverte de Trump envers Israël – plaçant « Israël d’abord » devant « l’Amérique d’abord » ; et maintenant par des milliardaires juifs insistant pour que toute critique d’Israël soit supprimée.

Les images de femmes et d’enfants morts de Gaza ont galvanisé de nombreux jeunes Américains de moins de 40 ans. Gaza s’est révélée être l’exemple d’une politique de pouvoir amorale si extrême qu’elle a radicalisé une jeune génération qui penche de plus en plus vers un christianisme intransigeant.

Cela était particulièrement vrai pour la circonscription clé qu’est Turning Point USA. Une grande partie de la victoire de MAGA, en 2024, était due à ce mouvement de jeunesse ayant des milliers de bureaux, des valeurs chrétiennes et une grande énergie. Turning Point USA offre potentiellement encore la perspective d’une formidable opération « virez le par le vote« .

Mais ce que de nombreux Républicains ignorent, c’est que leur base électorale représente environ un tiers de l’électorat qui se présente pour voter, et donc pour que Trump gagne, il devra persuader au moins la moitié du « tiers indépendant du pays » de voter Trump. Les sondages montrent que son taux d’approbation se situe actuellement à -10.

Un petit groupe d’officiels du Parti républicain, en combinaison avec de puissants politiciens établis et des donateurs milliardaires, cherchent à limiter l’emprise de MAGA sur le Parti républicain. Tout comme ils ont écrasé le précédent mouvement Républicain du Tea Party qui s’est levé en 2010, les apparatchiks du parti veulent que MAGA revienne sous le contrôle total du Parti et accepte les instructions de la direction pour décider qui peut se présenter en tant que candidats du GOP pour les élections de mi-mandat de 2026 et au-delà en 2028.

En 2016, l’agenda de la cabale « Sea Island » des dirigeants et donateurs uni-partis s’était regroupé contre Trump pour préserver le modèle marketing de la politique de Washington DC. Aujourd’hui, ce groupe élargi vise à fracturer la base MAGA qui soutenait le GOP, afin qu’ils puissent continuer leur pratique d’achat de tous les « chevaux (candidats) de la course« . Le but étant de fournir un semblant de choix, tout en limitant ce « choix » à deux candidats principaux acceptables pour les deux ailes (Démocrate et Républicaine) du commandement uni-partis.

Le problème ici est que lorsque les dirigeants deviennent égocentriques et sans scrupule, l’amoralité ne reste pas contenue au sommet. Cela dégrade les structures du parti. Et lorsque la posture morale est ouvertement, et même avec exultation, affichée comme une imposture – comme le fait l’équipe Trump – alors les jeunes chrétiens qui se prennent au sérieux deviennent rebelles. Ils ne sont plus silencieux. Ils comprennent la nature du jeu qui se joue contre eux.

Se conformeront-ils finalement aux apparatchiks du parti ? C’est une bonne question. Le cours futur de l’Amérique dépend, dans une large mesure, de la réponse.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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