Le PDG d’une compagnie pétrolière dans le schiste a changé d’avis


… sur la course à la fracturation hydraulique, selon le Wall Street Journal


Par Sharon Kelly – Le 24 juin 2018 – Source DeSmog

Permian Basin
Puits de pétrole et de gaz dans le désert du Texas. Credit: © Laura Evangelisto, 2016

 

Lundi, le Wall Street Journal a dressé le portrait de Scott Sheffield, PDG de Pioneer Natural Resources, dont l’entreprise est connue des investisseurs pour l’importance qu’elle accorde à l’extraction du pétrole et du gaz du bassin Permien au Texas par les techniques de forage horizontal et de fracturation hydraulique.


En 2014, Sheffield a dit à Forbes qu’il s’attendait à ce que Pioneer puisse produire un million de barils de pétrole par jour dans le bassin Permien d’ici 2024, contre 45 000 barils par jour en 2011.

Maintenant, Sheffield, qui a quitté la barre de Pioneer en 2016 et qui est revenu en février, dit que ces plans d’1 million de barils par jour semblent de plus en plus douteux, car l’industrie s’efforce de prouver aux investisseurs qu’elle est capable non seulement de produire d’énormes volumes de pétrole et de gaz, mais qu’elle peut le faire en réalisant des profits plutôt que des pertes.

« Nous avons perdu les investisseurs de croissance », a déclaré Scott Sheffield, PDG de Pioneer, au Journal. « Maintenant, nous devons attirer d’autres investisseurs. »

Doutes sur le gaz de schistes et le pétrole de schistes

Les commentaires de Sheffield sur les difficultés financières de l’industrie du schiste bitumineux font suite à un avertissement de l’ancien PDG du plus grand producteur de gaz naturel du pays au sujet des difficultés financières de l’industrie du gaz de schiste.

Steve Schlotterbeck, ancien PDG du plus grand producteur américain de gaz naturel, a décrit l’impact de la fracturation sur les sociétés de forage de schistes du champ Marcellus pendant plus d’une décennie lors d’une récente conférence de l’industrie pétrochimique.

« En un peu plus d’une décennie, la plupart de ces entreprises viennent de détruire un très grand pourcentage de la valeur de leur entreprise qu’elles avaient au début de la révolution du schiste argileux », a-t-il dit, dans des remarques rapportées par DeSmog dimanche dernier. « En excluant le capital, les huit grands producteurs du bassin ont détruit en moyenne 80 % de la valeur de leurs entreprises depuis le début de la révolution du schiste. »

Les doutes quant aux perspectives financières de l’industrie du forage du schiste argileux ont mijoté depuis presque aussi longtemps que l’industrie a produit du pétrole et du gaz. « Il y a sans aucun doute une grande quantité de gaz dans les formations », a rapporté le New York Times en 2011, citant les préoccupations des initiés de l’industrie qui remontent à 2009. « La question reste de savoir comment on peut l’extraire à un prix abordable ».

Dans les années qui ont suivi, les foreurs de schistes ont produit d’énormes volumes de combustibles fossiles, d’abord du gaz de schistes puis du pétrole de schistes, poussant la production pétrolière américaine à 12 millions de barils par jour, selon les chiffres de l’Energy Information Administration cités par The Journal.

En même temps, ils ont dépensé des centaines de milliards de dollars de plus que ce qu’ils ont gagné en vendant les combustibles fossiles qu’ils ont puisés dans le sol.

« Au cours des dix dernières années, 40 des plus grands producteurs indépendants de pétrole et de gaz ont dépensé collectivement environ 200 milliards de dollars de plus qu’ils n’en ont retiré de leurs activités, selon une analyse du Wall Street Journal des données de la société d’information financière FactSet », selon le journal. « Pendant ce temps, l’indice des sociétés pétrolières et gazières américaines a chuté d’environ 10 %, tandis que l’indice S&P 500 a presque triplé. »

Schlotterbeck, l’ancien PDG d’EQT qui siège maintenant au conseil d’administration de l’Energy Innovation Center Institute, qui offre de la formation aux travailleurs des secteurs du pétrole et du gaz, du solaire et de la construction, a donné son avis sur les résultats finaux pour les investisseurs lors de la conférence de l’industrie pétrochimique vendredi.

« Le fait est que chaque fois qu’ils mettent un trépan de forage à la terre, ils érodent la valeur des milliards de dollars d’investissements qu’ils ont déjà faits », a-t-il dit dans sa présentation. « Il n’est pas étonnant que leur valeur boursière continue de chuter ».

Le resserrement de la ceinture s’accompagne d’un recul de la réglementation

La propre entreprise de Sheffield a une feuille de route difficile lorsqu’il s’agit de traduire la production en bénéfices.

« En août 2015, Sheffield a déclaré que les puits de Pioneer devraient rapporter entre 45 et 60 % du retour sur investissement au prix du pétrole à l’époque, à l’exclusion des coûts tels que les frais administratifs et les taxes. L’entreprise a perdu 218 millions de dollars au deuxième trimestre de cette année-là », rapporte le Journal.

« La société a reconnu que les dépenses en immobilisations dépassaient les flux de trésorerie liés à l’exploitation en 2015, mais a déclaré qu’elle s’efforçait de les modifier en 2019 et au-delà », poursuit-elle.

Les difficultés financières de l’industrie ont poussé des foreurs comme Devon Energy à procéder à des mises à pied.

EQT, qui est en pleine lutte patronale, a déclaré en janvier qu’elle avait également licencié des travailleurs.

Tout comme Pioneer.

« Parmi ceux qui partent, il y a le propre frère de M. Sheffield, Thomas Sheffield, le vice-président de l’entreprise chargé de la santé, de la sécurité et de l’environnement », a rapporté le Journal dans son profil du lundi.

Ce serrement de ceinture survient au moment où l’administration Trump a fait pression pour faire reculer la réglementation fédérale en matière d’environnement.

Plus de 80 règlements et règles rédigés pour protéger l’environnement ont été soit annulés sous la gouverne du président Trump, soit sont en train de l’être, selon un traceur publié par le New York Times.

Dix-huit de ces règles s’appliquaient spécifiquement au « forage et à l’extraction », selon le Times, et d’autres touchent l’industrie du forage, comme la suppression des exigences de déclaration des émissions de méthane pour les foreurs et les règles visant à réduire les fuites de méthane sur les terres publiques.

Estimations agressives

Timothy Dove, qui a dirigé Pioneer de 2016 à février, avait prédit que l’entreprise pourrait accroître sa production de combustibles fossiles d’au moins 15 % par an tout en réduisant ses dépassements de coûts.

Mais, selon le Journal, ces projections ont attiré l’attention des initiés de l’entreprise.

« Plusieurs fois au cours des dernières années, des membres du personnel technique ont fait part à la direction de leurs préoccupations sur le fait que Pioneer était trop agressif dans sa façon de présenter ses perspectives aux investisseurs et aux partenaires commerciaux potentiels, selon des personnes qui connaissent bien le sujet », a déclaré le Journal. « Dans l’un de ces cas, l’entreprise a fini par revenir sur ses prévisions de production interne pour certains de ses puits dans le Permien, selon l’une des personnes présentes. Dans d’autres cas, Pioneer a continué d’utiliser ce que certains ont qualifié d’estimations trop optimistes. »

L’année suivante, Pioneer a dépensé 549 millions de dollars de plus que ce qu’il a gagné en vendant des combustibles fossiles, selon le Journal, ajoutant que les prix du pétrole avaient grimpé de 10 $ de plus que les 55 $ le baril qui, selon Dove, permettraient à Pioneer d’augmenter sa production tout en faisant correspondre ses dépenses aux revenus. Sheffield a déclaré au Journal que le conseil d’administration de Pioneer avait été surpris d’apprendre que la direction de l’entreprise avait dépensé 350 millions de dollars sur l’augmentation budgétaire approuvée de 500 millions de dollars pour 2018.

Sheffield a dit au Journal qu’il s’éloignait des plans autour du million de baril par jour pour Pioneer. Mais il a également soutenu qu’il serait techniquement possible de produire à ce rythme hors réalité économique.

« Mais ce que je veux dire, c’est que la roche produira plus d’un million de barils par jour », a-t-il dit au Journal.

Peu d’observateurs pourraient douter que les foreurs puissent produire de grandes quantités de combustibles fossiles à partir du schiste argileux, étant donné la croissance rapide historique de la production de cette industrie.

Une question reste cependant en suspens – comme elle l’est depuis les premiers jours de la ruée vers les schistes – à quel prix ?

Sharon Kelly

Note du Saker Francophone

Cet article est tiré d'une série : L’industrie du schiste argileux creuse plus de dettes que de bénéfices.

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

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