Le parti communiste du Vietnam ne veut pas disparaître


Cua Rua, la légendaire tortue géante de Hanoi

Par MK Bhadrakumar – Le 21 janvier 2016 – Source Indian Punchline

Cua Rua, une très vieille tortue révérée par les Vietnamiens comme symbole de bon augure, une des seules tortues géantes à carapace molle, dites du Yangtse, sur les quatre vivant encore, a été trouvée morte, flottant dans le lac Hoan Kiem à Hanoi, où elle vivait. La cause du décès n’est pas connue – il pourrait être dû à la pollution, au changement climatique ou au grand âge, tout simplement. La BBC a rapporté que les gens ordinaires du pays, profondément superstitieux, voient là un mauvais présage pour le Parti communiste vietnamien, qui tiendra son congrès quinquennal jeudi à Hanoi.

En effet, la presse occidentale regorge de spéculations sur le fait que le congrès du parti à Hanoï pourrait être témoin d’une lutte de factions brutale pour un changement de direction. La spéculation est alimentée par ce que le magazine Time a appelé «des fuites à un haut niveau, des dénonciations et même des rumeurs de coup d’État imminent». (Lire un article sensationnel d’AFP repris par la chaîne Nouvelles d’Asie basée à Singapour : Vietnam a buzz ahead of communist leadership change.)

Bien sûr, le Premier ministre Nguyen Tan Dung est le chouchou de l’Occident, il a la réputation d’être un faucon à propos de la Chine et un fervent partisan des réformes du marché (lisez : accès au marché domestique pour les entreprises occidentales). Le New York Times pourrait avoir succinctement capté la dialectique à l’œuvre ici lorsqu’il a rapporté depuis Hanoï, plus tôt dans la semaine, dans un lever de rideau sur le congrès du parti :

«Et M. Dung, un Premier ministre charismatique qui favorise des liens plus étroits avec les États-Unis, se bat pour succéder à Nguyen Phu Trong, un apparatchik conservateur qui cherche, selon plusieurs analystes, diplomates et chef d’entreprise, à se maintenir au poste le plus élevé dans le parti, celui de secrétaire général.» (Times)

En effet, de grandes questions sont en jeu. À la base de tout cela, c’est l’économie, imbécile ! L’agréable vérité est que le Vietnam s’attend à enregistrer un taux de croissance magnifique de 6.7% cette année. C’est aussi un joueur dynamique dans le commerce extérieur – avec des exportations en augmentation de 8.1% l’an dernier, lui permettant de toucher $162.4 milliards, dont 71% proviennent de compagnies étrangères. Sans surprise, le capitalisme prédateur a faim.

Le FMI voit le Vietnam comme l’une des économies à la croissance la plus rapide de l’Asie-Pacifique. En effet, le Vietnam est un pays ambitieux, déterminé à faire passer son revenu per capita de son niveau actuel de $2 170 à quelque chose entre $3 200 et $3 500 vers 2020. Et il n’y a aucune raison qu’il n’y parvienne pas. En d’autres termes, l’Occident veut que le Vietnam ouvre tout grand ses portes et ses fenêtres – la banque, les télécommunications, les mines, etc. – et réforme, conformément aux normes américaines prescrites dans le champ d’application du Partenariat trans-Pacifique. (Voir l’analyse de Bloomberg Vietnam’s Economy is an Emerging Market Standout.)

Ensuite, évidemment, ne négligez pas le grand jeu découlant de la stratégie de rééquilibrage des États-Unis en Asie. Essentiellement, ce qui est en jeu ici est la façon dont le Vietnam continuera à piloter intelligemment sa relation complexe avec la Chine, qui a des dimensions historiques, culturelles, idéologiques, politiques, militaires et économiques.

Beijing, cependant, paraît imperturbable. C’est ce qui ressort d’un éditorial publié aujourd’hui dans le tabloïd du Parti communiste chinois, Global Times, qui évoque le congrès du parti qui vient de commencer plus tôt dans la matinée et doit durer huit jours. Croyez-le ou non, avec un niveau de sérénité choquant, le Global Times se moque gentiment des spéculations fiévreuses dans les médias occidentaux à propos des turbulences dans l’air de Hanoï.

L’éditorial du Global Times note gravement que «des forces externes infiltrent une influence politique dans la société vietnamienne» et que cela pourrait effectivement poser des défis à long terme en termes de stabilité politique dans le pays ; mais que pour le moment, la direction à Hanoï «suivra inébranlablement la voie socialiste» et que, contrairement aux articles occidentaux faisant état de «luttes internes» au sein du parti communiste, l’équation politique est «probablement plus stable».

D’un point de vue indien, la partie intéressante pourrait être l’interprétation que Global Times propose de l’appréciation chinoise de l’orientation de la politique étrangère du Vietnam dans un futur prévisible. Pour citer l’éditorial :

Le changement de direction est également peu susceptible d’apporter des bouleversements majeurs dans les lignes directrices diplomatiques. Hanoï continuera à accorder de l’attention à ses relations avec la Chine, en maintenant l’équilibre entre une coopération bilatérale amicale et le conflit à propos des îles et des récifs en mer de Chine méridionale. Il misera sur les États-Unis pour avoir du soutien dans le conflit à propos de la mer de Chine méridionale.

La préservation par le Vietnam de sa stabilité politique est dans l’intérêt de la Chine. À un moment où l’infiltration politique occidentale est toujours active, l’interdépendance des intérêts nationaux entre Beijing et Hanoï rend leurs liens irremplaçables et une telle interdépendance offre un cadre à toute la complexité des questions bilatérales.

Les liens entre Washington et Hanoï ont donc un grand potentiel, mais l’échange social à grande échelle comporte aussi des risques. Les Vietnamiens qui ont fui en Amérique après la guerre et qui sont soutenus par certaines fractions dans la société américaine dominante souhaiteraient voir le renversement de l’actuel régime vietnamien. Le Vietnam, qui n’a pas la taille de la Chine, devra relever un défi à long terme pour maintenir la stabilité politique du pays. (Global Times)

Comment cela forme-t-il un tout ? Pour le dire brièvement, il semble que le Secrétaire général Nguyen Phu Trong n’est pas prêt à s’en aller au coucher du soleil, ce qui présage d’une continuité dans la politique de Hanoï et de plus, c’est important, représente une perte évidente pour le Premier ministre Dung. Deuxièmement, la configuration des intérêts mutuels fait que la relation sino-vietnamienne est stable – le départ de Dung peut signifier une atmosphère moins acrimonieuse. Troisièmement, Beijing doit travailler dur pour maintenir «l’interdépendance des intérêts nationaux» avec Hanoï de façon à ce qu’elle «offre un cadre à toute la complexité des questions bilatérales». Le statut irremplaçable de la Chine comme partenaire commercial, de loin le numéro un du Vietnam (avec un commerce bilatéral qui se monte à $90 milliards), contribue certainement à rendre cette relation plus prévisible.

En somme, le niveau de confort – pour ainsi dire – est appréciable. (New Delhi devrait prendre note.) L’affinité idéologique qui existe entre la Chine et le Vietnam pourrait l’expliquer. Une telle affinité aide à atténuer les lignes de front obstinées d’un nationalisme strident – une affinité qui continue à prévaloir, nonobstant les caractéristiques locales que le socialisme a acquises dans les deux pays. Beijing a raison de se réjouir que le Parti communiste vietnamien ne se soit pas transformé en tortue.

MK Bhadrakumar

Traduit par Diane, vérifié par jj, relu par Diane pour le Saker francophone

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