Le nouveau Grand Jeu [3/8]

L’aigle, l’ours et le dragon

Préambule

Il y a des jours heureux ou l'on découvre des pépites au détour de nos pérégrinations sur le web francophone et le texte que l'on vous propose est de celles là. Le texte est découpé en huit parties et mérite vraiment qu'on s'y attarde. L'auteur, Christian Greiling, a publié ce texte en août 2014.

Je vous conseille de commencer cette lecture avec la présentation par l'auteur, qui a lui-même pris le temps de faire un amuse-bouche résumant ce qu'il est indispensable d'avoir à l'esprit pour bien comprendre les mouvements tactiques, stratégiques des grandes puissances et des chefs de guerres. Il est vraiment plaisant de découvrir qu'il existe tant de talent et de travail et notre mission est de vous les faire connaître pour améliorer notre connaissance et notre conscience commune. Alors ne boudons pas notre plaisir d'apprendre. Bonne lecture.

Le Saker Francophone

Par Christian Greiling – août 2014 – Source CONFLITS

Héritiers et imprégnés des théories géopolitiques britanniques sur le Heartland, les dirigeants américains ont toujours tenté de contenir la grande puissance continentale qu’est la Russie ou, sous son avatar communiste, l’Union soviétique.

L’on peut d’ailleurs parfois se demander, au vu du rapprochement ultérieur avec la Chine maoïste et de la bienveillance à l’égard des Khmers rouges de Pol Pot [Voir les conversations de novembre-décembre 1975 entre Kissinger et les gouvernements thaïlandais et indonésien au cours desquelles le Secrétaire d’État demande notamment à ses homologues d’assurer les Khmers rouges de l’entier soutien des États-Unis. L’ennemi était alors le Vietnam pro-soviétique qui venait de gagner la guerre et, face à lui, les Américains étaient prêts à soutenir les maoïstes cambodgiens, malgré les massacres perpétrés par ceux-ci (mémorandums déclassifiés du Département d’État aux Affaires étrangères)], si la Guerre froide a consisté pour Washington en un véritable combat contre le communisme ou en une tentative toute empreinte de realpolitik de lutter contre le seul véritable concurrent stratégique qu’était la Russie, affrontement qu’avait du reste prévu Tocqueville. Toujours est-il que les États-Unis mirent en place un réseau d’alliances militaires tout le long du Rimland – Otan (Europe et Turquie), Pacte de Bagdad ou Cento (Moyen-Orient et Pakistan), Otase (Asie du Sud-est) – pour enserrer et contenir l’URSS dans son Heartland. L’on imagine avec quel soulagement Washington accueillit la rupture sino-soviétique de 1960, mettant fin au bloc communiste qui allait de l’Europe au Pacifique. Mais l’événement crucial fut évidemment le démembrement de l’URSS en 1991. L’apparition de nouveaux États indépendants – trois dans le Caucase et surtout les cinq républiques d’Asie centrale – permettait de faire reculer le Heartland, désormais occupé par la seule Russie, dans des proportions énormes tandis que les dirigeants américains tentaient d’intégrer les nouveaux États dans le Rimland par le biais d’alliances militaires, diplomatiques ou énergétiques ou de tentatives de déstabilisation.

Le vide politique de la Russie dans les années 1990, menée par un président ivrogne et faible – Boris Eltsine – dont avaient tout lieu de se réjouir les Occidentaux et particulièrement les Américains, l’anarchie intérieure et l’explosion de la criminalité ainsi que l’effondrement économique et démographique empêchèrent Moscou de réagir. Toutefois, les États-Unis n’en profitèrent que partiellement ; l’administration Clinton (1992-2000) était en effet plus préoccupée de politique intérieure que de grande géopolitique, ce qui enrageait les secteurs néo-conservateurs pour lesquels les années 1990 furent une décennie perdue. Certes, Washington avança ses pions sur l’échiquier du Grand jeu par une série d’empiètements : guerre du Kosovo et installation d’un avant-poste dans les Balkans, tentatives de détachement des ex-républiques soviétiques du grand frère russe voire même, ce que d’aucuns soupçonnent sans pourvoir fournir de preuves formelles, soutien à la rébellion tchétchène qui aurait été le premier pas d’un démembrement, non plus de l’URSS, mais de la Russie elle-même ! La terrible répression de l’armée russe qui s’ensuivit visait d’ailleurs à faire un exemple et à tuer dans l’œuf toute velléité indépendantiste future dans ce pays constitué d’une mosaïque de peuples et de cultures différentes mue par des forces centrifuges. Sur le plan énergétique, les États-Unis ne furent pas en reste et l’on assista aux premiers captages de l’énergie centre-asiatique avec l’arrivée massive des majors américaines sur les champs pétrolifères du Kazakhstan ou de l’Azerbaïdjan et les projets de pipelines évitant soigneusement le territoire russe.

Toutefois, cette politique ne fut pas poussée jusqu’au bout et laissa un goût d’inachevé pour les tenants de la ligne dure. L’aigle américain avait laissé passer sa chance de porter définitivement le coup de grâce à l’ours russe et l’occasion ne se représenterait plus… Lorsque les faucons de l’administration Bush arrivèrent au pouvoir en 2001 et voulurent rattraper le temps perdu, Vladimir Poutine était président de la Russie depuis quelques mois et avait entamé un programme de redressement général, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Les années 2000 seront marquées par leur affrontement, dur et subtil à la fois, incessant, de très haute volée sur le plan stratégique, l’une des plus belles passes d’armes géopolitiques de l’ère moderne. Certains journaux ont parlé de nouvelle Guerre froide, et si le terme peut sembler quelque peu exagéré, la résurgence de la Russie poutinienne heurta effectivement de plein fouet les velléités de Washington.

L’idée centrale de toute la politique étrangère russe depuis Catherine II consiste à désenclaver le Heartland et à accéder aux mers chaudes. Il est particulièrement intéressant de noter qu’au cours de l’histoire, chaque poussée de la Russie vers le sud ou l’Extrême-Orient, c’est-à-dire chaque incursion dans le Rimland, rencontra sur son chemin une opposition anglo-saxonne décidée : guerre de Crimée (1853-1856) et défense de l’Empire ottoman, «l’homme malade» de l’Europe, qui faisait office de tampon ; premier Grand jeu au XIXe siècle et tentative britannique de contenir la marche russe vers l’Océan indien ; guerre russo-japonaise (1904-1905) où l’Empire du Soleil levant, fortement poussé et soutenu par Londres, fit reculer la Russie tsariste du Rimland mandchou tandis qu’au même moment, l’expédition britannique à Lhassa refoula l’influence russe sur le Tibet et mit fin aux tentatives d’alliance russo-tibétaines, faits assez peu connus ; coup d’État américano-britannique contre Mossadegh en Iran pour éliminer la menace d’une possible alliance irano-russe et le percement du Rimland par Moscou (1953) ; guerre d’Afghanistan (1980-1988) et soutien américain aux moudjahidines et aux djihadistes islamistes par l’entremise de ses alliés pakistanais et saoudien, ce qui comme on le sait se retournera contre les États-Unis avec les attentats du 11 septembre.

La Russie a très mal accepté la perte de ses républiques d’Asie centrale, qu’elle considère comme son pré carré, à l’instar de l’Afrique de l’Ouest pour la France ou de l’Amérique latine pour les États-Unis. Après l’impuissance des années Eltsine, la politique de Poutine consistera à consolider le Heartland, à regagner le terrain perdu sur ses marges, voire à percer le Rimland par le biais d’alliances régionales, mais surtout par la mise en place d’une politique énergético-stratégique dont les pipelines seront les fers de lance. Pour cela, il fallait tout d’abord remettre la main sur le secteur énergétique, bradé à tous les vents sous la présidence Eltsine et tombé aux mains d’oligarques peu scrupuleux. Ioukos et son président Mikhaïl Khodorkovski mettant en danger le projet de redressement voulu par le nouvel homme fort de la Russie – opposant déclaré, Khodorkovski était également sur le point de vendre Ioukos à l’américain Exxon –, la société sera divisée et vendue par morceaux, son président inculpé pour «escroquerie à grande échelle» et emprisonné. A son arrivée au pouvoir, Poutine avait averti les oligarques : «Vous pouvez garder vos millions, mais ne touchez pas à la politique et ne vous mettez pas en travers de la politique de redressement de la Russie.» Tandis que Ioukos était dépecée, le mastodonte Gazprom – première compagnie gazière mondiale, que beaucoup d’observateurs considèrent comme le bras armé du Kremlin – mit en pratique les directives de Poutine, parfois au détriment de ses propres intérêts économiques, nouant des alliances avec les satrapes locaux, prenant des participations dans les gisements des ex-républiques soviétiques et acheminant leurs hydrocarbures par des gazoducs russes. Depuis octobre 2012, le Pipelineistan a un nouveau maître : avec le rachat de TNK-BP pour plusieurs dizaines de milliards de dollars, la compagnie russe Rosneft, dont le principal actionnaire est l’État russe, est devenu la plus grande compagnie pétrolière du monde, avec une production de 4,5 millions de barils/jour. Ainsi, la Russie de Vladimir Ier, tsar de l’énergie, compte maintenant les leaders mondiaux du gaz (Gazprom) et du pétrole (Rosneft).

Le subtil pas de deux américano-russe et ses incidences persane, européenne, afghane ou caucasienne a récemment été bousculé par l’irruption d’un troisième acteur, compliquant quelque peu le scénario. Dans le film Syriana (2005), un jeune prince arabe réformiste retire l’exclusivité des droits de forage de gaz naturel à une compagnie texane pour les attribuer à une société chinoise, s’attirant ainsi la vindicte de la CIA qui finira par le faire assassiner. Au-delà de cette mise en scène de la collusion entre les maîtres de l’or noir et les pouvoirs politiques, le scénario illustre un phénomène majeur : l’irruption de la Chine sur l’échiquier énergétique international, introduisant une inconnue supplémentaire dans l’équation de la géopolitique eurasienne et déséquilibrant les courants d’échanges énergétiques. Le dragon s’est enfin réveillé : afin de nourrir sa folle croissance qui en fera bientôt la première puissance économique mondiale, l’ogre énergétique chinois cherche désespérément à mettre la main sur toutes les ressources énergétiques disponibles. Sa richesse en charbon ne suffit plus à alimenter ses besoins toujours croissants. Dans un pays où la légitimité du Parti communiste au pouvoir depuis soixante-cinq ans devient chaque jour plus mince et repose sur sa capacité à maintenir une croissance économique forte tout en préservant autant que faire se peut l’harmonie sociale mise en avant par la propagande, l’exploitation du charbon n’est pas sans présenter de risques. Pas une semaine ne passe sans qu’un accident n’ait lieu dans une mine, faisant des dizaines de morts et provoquant colère ou ressentiment dans la population, tandis que la pollution invraisemblable qui touche maintenant les grandes villes chinoises, et dont une grande part provient de la surexploitation charbonnière, suscite également des critiques acerbes sur l’incapacité du gouvernement à juguler le phénomène. Ses propres ressources en hydrocarbures ne suffisant pas, Pékin s’est tourné vers l’étranger, dans une boulimie d’acquisition de gaz et de pétrole, et toute sa politique étrangère consiste à sécuriser son approvisionnement énergétique. Ainsi, l’axe nord-sud du traditionnel affrontement américano-russe se trouve maintenant coupé par la poussée occidentale de la Chine vers les richesses énergétiques d’Asie centrale et du Moyen-Orient.

Christian Greiling

À suivre…

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