Le moment Icare


Par W. Ben Hunt – Le 21 mars 2018 – Source Epsilon Theory

Un jeune faucon à queue rousse s’est installé près de notre ferme peu après que nous ayons emménagé sur la propriété, il y maintenant huit ans. Les filles l’ont appelé Indiana Jones, qui est un nom merveilleux pour un faucon, et ses criiiiiiis quotidiens me font frissonner chaque fois que je les entends.  

Les faucons à queue rousse sont également connus pour être agressifs, mais nous n’avons jamais eu de problème avec Indiana à cet égard, car il semble plus que satisfait de piller nos champs à la recherche des écureuils terrestres, des campagnols et des occasionnels serpents. Je suis particulièrement heureux de ses attaques contre la population de campagnols locaux car nous avons perdu un jeune pommier quelques années en arrière (ils mangent l’écorce tendre tout autour du mince tronc, « encerclant » l’arbre et le tuant). Nous ne savons pas si Indiana a réussi à trouver un partenaire au cours de l’une des dernières saisons de reproduction. Nous l’espérons. C’est une vie solitaire que d’être un faucon à queue rousse, seul dans votre maîtrise instinctive du vol et du champ.

Tigre Tigre qui brille de mille feux,
Dans les forêts de la nuit ;
Quelle main ou quel œil immortel,
Pourrait encadrer votre symétrie effrayante ? [Quatre strophes plus tard…] Tigre Tigre qui brille de mille feux,
Dans les forêts de la nuit ;
Quelle main ou quel œil immortel,
Oserait encadrer ta symétrie effrayante ?
– William Blake (1757 – 1827)

C’est le seul changement de mot dans la première et dernière strophe du poème le plus célèbre de Blake, le passage de Pouvoir à Oser, qui m’émeut autant que les criiiiiiis d’Indiana. C’est au cœur de tout le travail de Blake, cette notion qu’il est non seulement difficile de cadrer/modéliser la symétrie/le motif de la Nature telle qu’on la perçoit dans le vol plongeant d’un rapace ou dans la marche décontractée d’un tigre, mais c’est aussi une chose dangereuse!

Bien sûr, c’est exactement ce que nous, les humains, faisons tout le temps.

Voici quelques incroyables peintures de William Blake sur ce thème.


La célèbre citation de Blake était «L’art est l’arbre de la vie. La science est l’arbre de la mort ». Je suppose donc qu’il n’est pas étonnant de voir qu’Isaac Newton était l’un des principaux méchants de la philosophie de Blake, qui considérait la science – en particulier la science fondamentale occupée à deviner les «lois» de la nature – comme une partie et un aspect d’un régime politique intrinsèquement répressif, inflexible (littéralement) pour imposer à l’humanité un ordre et une uniformité stupéfiants. Le vieil homme dans «The Ancient of Days» n’est pas le dieu de la Genèse qui donne forme au Vide, mais un dieu principalement diabolique – nommé Urizen – qui utilise le même compas que Newton pour mesurer le Vide et commencer la marche répressive de la Science avec un S majuscule. Et puis il y a mon préféré: Adam, l’imbécile de Blake, hypnotisé par le Serpent alors qu’il affirme nos moyens de contrôles les plus puissants – le pouvoir des noms, c’est-à-dire le pouvoir d’abstraction, c’est-à-dire le pouvoir de la représentation symbolique, c’est-à-dire le pouvoir du récit.

William Blake est la théorie Epsilon.

Ok, Ben, merci pour la leçon d’histoire de l’art. Mais à quoi ça sert? Ces ETF ne vont pas s’échanger toutes seules, vous savez.

Ouais je sais. Et c’est en fait assez proche de ce que je vais aborder. Mais c’est plus grand que cela aussi, et pour y arriver, je dois faire une dernière observation sur les faucons à queue rousse, la science et l’histoire sociale.

Un faucon à queue rousse et sa maîtrise du vol n’ont rien d’abstrait. Il n’est pas nécessaire de contempler activement et de modéliser des scénarios pour permettre à Indiana de planer avec l’ascendance thermique, de repérer un écureuil glissant à travers les hautes herbes, et de piquer comme un bombardier Stuka pour préparer son petit-déjeuner avec son bec et ses griffes. C’est beau, sûrement, d’une façon mortelle qui est familière à quiconque observe les marchés ou la politique pour gagner sa vie. C’est un mystère qu’une partie de mon cerveau voudrait désespérément résoudre, plutôt 2 fois qu’une. Mais surtout… c’est RÉEL. C’est tout à fait authentique et véritable. Non seulement pour Indiana et pour l’écureuil mais aussi pour moi l’observateur.

Il n’y a pas de séparation entre ce qu’Indiana EST et ce qu’Indiana FAIT.

Marx a appelé la séparation de ce que l’on est et de ce que l’on fait « aliénation », et il l’a appliquée (bien sûr) à sa notion d’identité des classes et à la lutte des classes, de telle sorte que dans les sociétés capitalistes un ouvrier était séparé du sens de son travail. Lorsque que vous n’êtes qu’un rouage dans une machine qui déplace des gadgets le long d’une chaîne d’assemblage, il n’y a aucune connexion avec le produit fini. Vous ÊTES un humain, mais vous FAITES comme une machine. C’est ça l’aliénation et c’est déchirant.

Maintenant, Marx étant Marx, il a naturellement pensé cette notion d’aliénation comme si elle s’appliquait à la saisie terrible mais inévitable des moyens de production par la classe capitaliste au détriment de la classe ouvrière (Suivi par la classe capitaliste s’entre dévorant, mais c’est une autre histoire). C’est déjà intéressant. Mais le concept d’aliénation va beaucoup plus loin que cela. L’aliénation s’applique tout autant à l’équipe des Élites et à nous, horribles capitalistes, qu’à la «classe ouvrière». Même plus.

Que cela signifie-t-il ? Cela signifie que je vais vous raconter l’histoire de Neb Tnuh, investisseur et citoyen, et vous me direz si cela vous semble familier.

Neb a du mal à parler avec de vraies personnes ces jours-ci. Neb ne… se connecte simplement pas… avec des gens comme il le faisait auparavant. Il n’a pas grand chose à dire. Il marmonne beaucoup. Il imagine de longues et impliquées conversations avec des gens dans sa tête, mais elles y restent. Dans sa tête. Il se perd dans ses propres pensées. Hmm, « perdu » n’est pas vraiment juste. « Pris au piège » y ressemblerait plus. Pris au piège dans un labyrinthe d’abstractions sociales, tant sur les marchés que dans la politique, se jetant sur lui de toutes parts, sans pause ni soulagement.

Sartre avait dit cette phrase célèbre selon laquelle l’enfer, c’est les autres. Pour Neb, l’enfer c’est les autres qui veulent parler de marchés ou de politique. Ce n’est pas que Neb soit certain d’avoir la réponse à ce qui est en train de se passer, à pourquoi son fil Twitter est un feu de benne à ordures, à pourquoi les marchés ressemblent à une mauvaise blague et à pourquoi la politique ressemble à une rediffusion de « Black Mirror » ? Non, Neb a la certitude qu’il n’a pas de réponse, qu’il ne participe définitivement pas à cette plaisanterie. Mais il préfèrerait s’arracher un œil avec une cuillère rouillée que de lutter avec des civils qui veulent lui dire pourquoi Trump est si horrible ou pourquoi Trump est si génial, pourquoi le Bitcoin va grimper à 100 000 $ ou pourquoi le Bitcoin va descendre jusqu’à zéro, pourquoi « les fondamentaux sont bons » ou pourquoi les fondamentaux sont bons SAUF pour cet unique problème qui fera basculer tout le château de cartes d’un jour à l’autre, pourquoi la Fed est la source de tous les maux du monde ou pourquoi la NRA est la source de tout le mal dans le monde ou pourquoi les démocrates / républicains sont la source de tout le mal dans le monde, pourquoi Amazon va conquérir le monde ou pourquoi Amazon… en fait, personne ne prend jamais le contre-pied de cet argument, ce qui est assez intéressant selon Neb.

Il est donc évident que Neb est une cible de moqueries dans les fêtes, qu’il évite comme la peste aujourd’hui même s’il se souvient qu’il aimait les fêtes. Le cercle de vraies personnes qu’il se sent activement à l’aise de côtoyer s’est rétréci et rétréci jusqu’à ce qu’il puisse les compter sur ses doigts. Et à moins qu’ils ne soient dans les tranchées de cette guerre mentale de constructions sociales abstraites, Neb a de plus en plus de mal à se connecter même avec eux. Il parle de plus en plus au passé des personnes qui sont les plus importantes pour lui, comme sa femme et ses filles. Elles ne sont pas sur ce champ de bataille abstrait (Dieu merci !), mais comme la guerre prend de plus en plus d’espace mental, il n’y a pas assez de place pour autre chose.

D’un autre côté, il est de plus en plus facile pour Neb de parler avec de parfaits inconnus sur les plateformes de médias sociaux, précisément parce que ces entités (certaines humaines, d’autres non) sont entièrement abstraites. Il n’a même pas besoin de travailler très dur pour « nommer » les étrangers comme Adam a appelé les bêtes, parce qu’ils se dépeignent comme des représentations symboliques de telle ou telle tribu. C’est si facile pour Neb de se perdre dans cet océan d’abstraction sociale et de tests de Turing, car il parle couramment les langages symboliques des mathématiques, de l’histoire et de la culture pop. Il nage donc dans l’océan, compulsivement même, jusqu’à ce qu’il oublie s’il y a jamais eu un rivage ou non.

Neb Tnuh est profondément aliéné.

Qui est Neb Tnuh – un homme libre dans un monde réel – est presque totalement séparé de ce que Neb Tnuh FAIT – des comportements perçus comme abstraits par d’autres qui ont un comportement abstrait – à la fois en tant qu’investisseur et en tant que citoyen.

Qu’est-ce qui cause l’aliénation de Neb ? C’est ce contre quoi William Blake nous a mis en garde. C’est l’abstraction du monde réel et des activités humaines réelles dans des constructions mentales, qui sont ensuite établies comme « les choses réelles » avec lesquelles nous devons interagir pour réussir. C’est la Pensée Magique, qui est TOUJOURS utilisée au service d’une structure politique de contrôle social.

Mais c’est pire que ce que Blake imaginait. Sous l’impulsion d’une réponse politique globale à la Grande Crise Financière et de la diffusion universelle des nouvelles technologies des médias, la portée et l’ampleur de l’abstraction au service de fins politiques ont atteint des niveaux inégalés dans l’histoire humaine. Ouais, cette fois c’est différent.

La simple abstraction de la nature est quelque chose qui aliène les gens comme Neb Tnuh du monde depuis qu’Archimède dessinait des figures dans le sable et qu’il a reçu une épée romaine dans le ventre pour ses méfaits. Ce qui est différent aujourd’hui, c’est que les abstractions elles-mêmes se sont éloignées de plus en plus de leur prétendue source réelle, si bien que les abstractions sont devenues – et j’utilise ce mot dans son sens technique – des caricatures. Nous avons « progressé » de l’abstraction des principes du vol des faucons à queue rousse à l’abstraction des principes de l’influence sociale. Nous modelons le modèle afin d’instiller la peur ou la cupidité ou le plaisir ou le patriotisme. Constamment. Partout.

Aujourd’hui, nous faisons abstraction des comportements sociaux, pas de la physique newtonienne.

Aujourd’hui, nous faisons abstraction à grande échelle au travers de la numérisation.

C’est le véritable triomphe de l’abstraction. C’est le triomphe des caricatures.

Je vais vous donner deux exemples. Ces caricatures ressembleront à de petits exemples, à de minuscules choses. Mais ce n’est pas le cas. Des centaines de milliards de dollars de richesse ont été créés (et perdus) à cause de la première de ces caricatures, pas plus tard que vendredi. La deuxième caricature a eu des répercussions sur une élection présidentielle. Et ce n’est pas l’élection présidentielle à laquelle vous pensez. Bien que celle-là aussi.

Exemple 1 – Au début, on voulait modéliser les tendances de l’emploi dans l’économie américaine afin d’aider les décideurs à comprendre ce qui se passait réellement. Ainsi, en 1884 (!) le Congrès a créé le Bureau of Labor Statistics (BLS) pour faire du comptage et de l’abstraction, et depuis 1915 (!) le BLS surveille les employeurs pour estimer combien d’Américains travaillent et combien ils sont payés. Le premier vendredi de chaque mois, le BLS publie son rapport sur les tendances réelles de l’emploi aux États-Unis pour le mois précédent. Ces données sont une abstraction, c’est sûr, pleine d’ajustements saisonniers et d’estimations de modèles, mais c’est une abstraction de premier niveau. Ce n’est pas une caricature.

L’un des calculs standards que le BLS rapporte est la variation en pourcentage, d’une année sur l’autre, du montant de la rémunération des travailleurs. Habituellement, ce rapport sur la croissance des salaires prend le pas sur le plus célèbre « rapport sur l’emploi », qui indique combien d’emplois ont été ajoutés ou soustraits à l’économie américaine au cours du mois précédent, et le « rapport sur le chômage » encore plus célèbre (qui repose en fait sur une enquête totalement différente), qui indique le pourcentage des Américains à la recherche active de travail mais qui ne sont pas parvenus à trouver un emploi. Mais quand tout le monde et son cousin s’inquiètent de l’inflation des salaires ou espèrent des augmentations de salaire, alors le « nombre » de la croissance des salaires prend une importance énorme. C’est la représentation et le récit du calcul de la croissance des salaires de la BLS qui est la caricature. Et cette caricature est tout pour les marchés aujourd’hui.

Vendredi 2 février, le BLS a annoncé une croissance des salaires de 2,9% pour le mois de janvier, bien plus « haute » que les estimations consensuelles et largement considérée comme l’évidence que des pressions inflationnistes (enfin) se faisaient sentir sur les salaires. La semaine suivante, les marchés se sont vendus aussi durement qu’ils ne l’ont fait depuis des années, en grande partie parce qu’il semblait que les banques centrales étaient maintenant terriblement « en retard » en matière d’inflation et qu’elles seraient obligées de resserrer plus rapidement et de façon plus marquée que ce qu’elles avaient « promis » par des prévisions préalables.

Vendredi 9 mars, le BLS a annoncé une croissance des salaires de 2,6% pour le mois de février, bien en deçà des estimations consensuelles et largement considérée comme l’évidence que – en parallèle à l’augmentation massive des emplois – nous étions en fait dans un monde de l’investissement de type « Boucle d’or » qui n’était ni trop important pour forcer la main de la Fed ni trop faible pour ralentir les prévisions de croissance et d’expansion du monde réel. Quelle différence en 1 mois ! Tous les principaux indices boursiers ont connu des jours glorieux, avec le NASDAQ atteignant un nouveau sommet historique.

Et si je vous disais que ces deux chiffres de croissance des salaires sont des abstractions trompeuses de ce qu’ils prétendent être ?

Et si je vous disais que vous avez été enrhumé par une caricature, et que vous allez l’être encore ?

C’est ce dont je parle, et si vous voulez vérifier les calculs ou les chiffres, vous les trouverez tous sur le site Web du BLS. Pour les données historiques, c’est un bon point de départ.

La façon la plus simple d’examiner les salaires pour un rapport mensuel serait de compter combien tous les travailleurs ont été payés au cours du mois précédent. Mais cela ne fonctionne pas pour une comparaison d’un mois à l’autre parce que différents mois ont des nombres de jours significativement différents. À moins d’être payé sur une base mensuelle ou bimensuelle, vous gagnerez moins en février qu’en janvier. Le BLS utilise donc la semaine de travail comme base d’une comparaison basique entre les pommes et les pommes.

Sur cette abstraction des salaires la plus élémentaire, la croissance annuelle des salaires pour janvier (l’annonce du 2 février) était de 2,8% et la croissance annuelle des salaires pour février (l’annonce du 9 mars) était de 2,9%.

Attendez, quoi? Ce n’est pas du tout ce qu’on nous a dit. Ce n’est pas tout à fait aussi haut pour janvier, et ce n’est clairement pas la grosse fête en février. Qu’est-ce qui se passe ici ?

Aussi loin que je puisse tracer le théâtre des rapports de la BLS – et c’est ainsi qu’il faut considérer ces rapports de données de marché, comme des productions théâtrales consciemment conçues pour influencer le comportement – le « nombre » qui est rapporté n’est pas la comparaison des salaires hebdomadaires entre des pommes. Au lieu de cela, c’est un salaire horaire. Pourquoi ? Parce qu’en 1915, c’est ainsi que la plupart des gens étaient payés. L’idée abstraite du salaire horaire est plus liée aux gens que l’idée abstraite du salaire hebdomadaire. C’est un outil plus efficace pour susciter une réaction comportementale, c’est pourquoi notre effort théâtral s’y concentre chaque mois.

Mais voici le problème avec l’abstraction du salaire horaire. Cela requiert l’introduction d’une nouvelle estimation de données, qui n’a rien (ou du moins très peu) à voir avec le concept du monde réel que nous essayons de représenter, à savoir si vous empochez plus d’argent aujourd’hui que l’an dernier. Cette couche supplémentaire d’abstraction est la durée moyenne de la semaine de travail.

Aujourd’hui, cette estimation des données change très peu d’un mois à l’autre. Contrairement à la différence entre les jours de travail d’un mois à l’autre, qui peut être significative et est incroyablement facile à mesurer, la différence entre les heures de travail d’une semaine à l’autre est une estimation non significative et presque certainement fausse sur le plan statistique. Voici le nombre moyen d’heures travaillées par semaine depuis 2012.

Depuis 2012, la durée moyenne de la semaine de travail se situe entre 34,3 et 34,6 heures. Pendant plus de SIX ANS, l’écart maximal par rapport à la moyenne est inférieur à NEUF MINUTES, soit moins de LA MOITIE DE UN POUR CENT de la semaine de travail totale. C’est la ligne la plus plate que vous verrez jamais dans une série chronologique, et tout écart d’un mois à l’autre par rapport à la moyenne est presque certainement une estimation statistique fallacieuse. Cela signifie que les différences d’un mois à l’autre dans la semaine de travail moyenne se situent tellement à l’intérieur de votre marge d’erreur pour ce processus d’échantillonnage et d’estimation que vous ne pouvez avoir AUCUNE CERTITUDE de réaliser une abstraction sur quelque chose de réel. C’est une abstraction bidon comme vous n’en verrez jamais.

Et pourtant, le calcul des salaires horaires fait tout la différence dans le monde !

Pourquoi le taux de croissance des salaires de février a-t-il été rapporté à 2,6 % plutôt qu’à 2,9 % le 9 mars ?

Parce que la semaine de travail moyenne en février 2018 a été estimée de manière aléatoire comme étant de six minutes plus longue qu’il y a un an.

Tout ce que vous avez lu sur ce que le chiffre de la croissance des salaires du 9 mars signifiait pour votre portefeuille – tout le récit Boucle d’Or d’une inflation salariale « contenue » combinée à une forte croissance de l’emploi – est basé sur un résultat statistiquement fallacieux. Tout. Tout est inventé. Rien de tout cela n’est réel.

Et pourtant, sur la base du récit Boucle d’or, qui a fait la une du Wall Street Journal toute la journée et le sujet de conversation de tous les missionnaires sur CNBC ce vendredi-là, le S&P 500 était en hausse de plus de 1,7% le jour même. Cela représente 415 milliards de dollars de richesse boursière créée sur le seul indice S&P 500, en une seule journée, à partir d’une représentation caricaturale de la croissance annualisée des salaires dans l’économie américaine.

Maintenant, voici le plus important. À moins que la semaine de travail moyenne en mars ne diminue au hasard de 12 minutes par rapport à la semaine de travail moyenne de février, tout cela va se reproduire le 6 avril. Pourquoi ? Parce que la semaine de travail de mars 2017 était de 34,3 heures. Donc, même si les salaires hebdomadaires augmentent de plus de 3 % en mars, ce qui est comme la ligne Maginot des chiffres de l’inflation salariale, lorsque le rideau se lèvera à 8 h 30 à l’Est le 6 avril, les artistes de théâtre nous diront que le « chiffre » de l’inflation salariale à 2,6% est toujours un taux très raisonnable ou quelque chose comme cela. Et avec les mots impérissables des Monty Python, il y aura beaucoup de réjouissances.

Mais de la même façon, à un moment donné cette année, nous aurons une baisse parfaitement aléatoire estimée à 12 ou 18 minutes dans la semaine de travail moyenne, et la rémunération de 2017 sera un mois avec une semaine de travail moyenne aléatoirement élevée. Le premier vendredi de ce mois fatidique, nous aurons un taux d’inflation des salaires « scandaleusement » élevé, « prouvant » que la Fed est loin derrière la courbe, avec une couverture médiatique haletante des marchés en baisse sur CNBC. Avec les mots impérissables des Monty Python, il y aura beaucoup de grincements de dents quand le Lapin Tueur sortira de sa grotte.

C’est le Triomphe de la Caricature, et en tant qu’investisseur, cela me met en guerre contre moi-même. Dois-je investir sur la base de la réalité, c’est-à-dire du fait que l’inflation salariale augmente de manière remarquablement régulière dans l’économie réelle ? Ou est-ce que j’investis sur la base d’abstractions narratives que je peux anticiper être présentées et représentées sur les marchés à des moments agencés et réguliers du théâtre ? Parce que la stratégie d’investissement de l’un est presque diamétralement opposée à la stratégie d’investissement de l’autre.

Je vais probablement opter pour le dernier. Je vais probablement agir sur la base de caricatures abstraites et doublement abstraites de la réalité parce que je pense que c’est ce à quoi tout le monde va réagir (le jeu de culture moutonnière), plutôt que d’agir sur la base de ce que je crois vraiment qu’il se passer dans le monde réel.

Et c’est de là que vient l’aliénation.

Mais c’est juste mon aliénation en tant qu’investisseur. Je suis tout autant aliéné en tant que citoyen, sinon plus.

Exemple 2 – Après s’en être tenu au type d’abstraction statistique de l’emploi au service de la création narrative, passons au théâtre hebdomadaire des nouvelles revendications sur le chômage, présenté chaque jeudi matin à 8h30. Il s’agit, historiquement parlant, d’une série de données décidément peu intéressante et peu prestigieuse, dans la mesure où le Bureau of Labor Statistics ne compile pas lui-même les données et les rapports abstraits, mais s’en débarrasse au détriment de l’Administration de l’Emploi et de la Formation, esseulée dans le Ministère du travail.

Cependant, à partir de la Grande Récession, l’intérêt pour tous les rapports de données macroéconomiques a atteint de nouveaux sommets, et en tant que seul rapport hebdomadaire du gouvernement américain sur quoi que ce soit, CNBC a commencé à développer un article régulier autour du nouveau rapport sur les statistiques de chômage à la mi-2009. Au cours des trois ou quatre années suivantes, toute personne activement impliquée sur les marchés saura si les données hebdomadaires initiales sur le chômage doivent être revues à la hausse (mauvaises nouvelles, car cela signifie que plus de personnes que prévu ont présenté des demandes de prestations de chômage pour la première fois) ou à la baisse (bonnes nouvelles, car moins de personnes que prévu ont présenté une demande). Ces rapports ont été présentés comme une très grosse affaire, et les marchés ont connu des fluctuations marquées à la hausse et à la baisse en parallèle à l’actualité. Pas plus d’une journée ou d’une demi-journée, en général, mais ils ont bougé significativement.

Le chiffre a presque toujours surpris à la baisse (bonnes nouvelles) alors que les « pousses vertes » de la reprise se sont répandues dans notre grande nation de 2009 à novembre 2012, quand – oh attendez ! – nous avons eu une élection présidentielle. En vérité, ces rapports abstraits, qui prétendaient donner un aperçu précis de l’évolution hebdomadaire de la situation réelle de l’emploi aux États-Unis, étaient une plaisanterie au cours de cette période de temps. C’était une caricature construite.

Le graphique ci-dessous est une distribution de fréquence (également appelée histogramme) des erreurs commises dans le rapport des demandes hebdomadaires de prestations de chômage du 30 septembre 2009 à l’élection de novembre 2012.

Ce que vous voyez ici est le pourcentage de rapports hebdomadaires qui pointaient une erreur dans le premier rapport, par rapport aux révisions initiales publiées une semaine plus tard (il y a ensuite les révisions finales publiées deux semaines après, voire un peu plus tard). Les barres à droite de la ligne rouge sont des révisions positives, ce qui signifie que les rapports révisés indiquent un nombre de personnes ayant présenté une demande de chômage plus élevé que le nombre initial rapporté. En d’autres termes, le premier rapport a fait une erreur « bonne nouvelle » en sous-estimant le nombre réel de nouveaux requérants de prestations de chômage.

Dans un monde impartial, vous auriez des erreurs autant sur le côté gauche de la ligne rouge que sur le côté droit de la ligne rouge, et elles formeraient une sorte de distribution normale (une courbe en cloche) centrée sur cette ligne rouge de zéro révision. De toute évidence, ces révisions sont loin d’être distribuées normalement. Elles sont étrangement et incontestablement biaisées par le biais de la «bonne nouvelle!». Ce qui signifie… Je pourrais vous donner des tests de probabilités et d’autres calculs d’importance statistique, mais cette image vaut mieux que mille mots. Il y a plus de chances que le soleil se transforme en supernova ce soir et détruise la Terre dans un paroxysme de plasma incinérant que ces erreurs dans les demandes initiales de prestations d’assurance-chômage ne soient que le fruit du hasard.

Et je sais ce que vous pensez, parce que j’ai pensé la même chose lorsque j’ai compilé ces données pour la première fois pour un article sur Epsilon Theory en 2013 (« Quelle Chance !« ). Peut-être que ces rapports ont toujours été si biaisés, si faux, si caricaturaux dans leur parti pris. Mais non.

Voici l’histogramme des erreurs commises dans les rapports des demandes hebdomadaires de prestations de chômage sous l’administration Bush, du 30 septembre 2005 aux élections de novembre 2008. Même période, même nombre d’observations. Distribution totalement différente.

Distribution de fréquence des erreurs dans les données hebdomadaire reportées sur le chômage. 30 septembre 2005 – Élections de novembre 2008 (n = 163) Source: Administration de l’emploi et de la formation. À des fins d’illustration seulement.

Il y a quelques semaines avec une légère surévaluation des demandes de chômage et quelques semaines supplémentaires de sous-évaluation plus prononcée, mais dans l’ensemble, c’est l’image d’un rapport raisonnablement précis et seulement légèrement biaisé dans ses données. Par rapport à la même période du premier mandat d’Obama, il n’y a pas de comparaison possible.

Voici les données agrégées qui sous-tendent ces graphiques.

Au cours du premier mandat d’Obama, le ministère du Travail avait sous-estimé le nombre de premières demandes de prestations de chômage de 858 000 personnes par rapport aux révisions initiales. En comparaison avec les révisions finales, les estimations initiales semblent encore pires, sous-estimant de 884 000 le nombre de demandes de prestations de chômage.

Au cours du second mandat de Bush, le ministère du Travail avait sous-estimé de 292 000 le nombre de demandes de prestation de chômage par rapport aux révisions initiales. Comparativement aux révisions finales, les rapports originaux de l’ère Bush sous-estiment les demandes de prestations de chômage de seulement 5 000 personnes.

Y a-t-il eu plus de premières demandes de chômage pendant la période Obama que pendant la période Bush ? Oui, mais seulement approximativement 25% de plus. Par contre, le total des erreurs par rapport aux révisions initiales a augmenté de près de 300% au cours des périodes comparables, le total des erreurs par rapport aux révisions finales a augmenté de plus de 18 000% au cours des périodes comparables, et la tendance à sous-évaluer les demandes actuelles (non seulement le nombre de demandes faussement reportées mais le degré d’erreur) est encore plus marquée.

Ce sont les faits.

Je tiens à être très prudent dans ce que je vais dire par la suite.

Ce que je ne dis PAS, c’est qu’il y a eu une conspiration consciente pour fausser le récit de l’emploi dans l’économie réelle pour en faire une bonne nouvelle. L’abstraction dans le rapport des demandes primaires de prestations de chômage est construite à partir d’une compilation des abstractions de chaque État individuel, et dans le désarroi des gouvernements après la Grande Crise Financière, ces abstractions de premier niveau étaient sans doute trop tardives et faiblement estimées, nécessitant des révisions importantes dans les semaines suivantes.

Ce que je suis en train de dire c’est que cette erreur systématique était clairement visible et connue du BLS, qui emploie des gens très intelligents, et ils auraient pu la corriger s’ils l’avaient voulu. Le BLS ajuste les données brutes tout le temps, et il y a des ajustements statistiques évidents qui pourraient être appliqués à cette erreur systématique évidente. Mais le BLS a choisi de ne pas y remédier, ou plutôt de permettre à l’Administration de l’emploi et de la formation de continuer à commettre ces erreurs flagrantes.

Jusqu’à l’élection.

Le 12 septembre 2013, les demandes hebdomadaires de prestations chômage  rapportées étaient incroyablement basses – seulement 292 000 américains avaient demandé des prestations de chômage la semaine précédente, le nombre le plus bas depuis plus de sept ans et une baisse de plus de 30 000 demandes par rapport à la semaine précédente. Hourra ! Cette économie commence enfin à ronronner ! Il s’avère cependant que ce faible nombre est dû au fait que ni le Nevada ni la Californie n’ont transmis leurs données au ministère du Travail dans le délai imparti. Il s’avère aussi que l’Administration de l’emploi et de la formation savait que ce chiffre était tout à fait erroné pour cette raison, mais l’a publié quand même sans explication. Il s’est avéré plus tard que le ministère du travail avait informé quelques journalistes de l’erreur, d’une façon qui rappelle un embargo, ce qui signifie que la « nouvelle » de l’erreur embarrassante a été diffusée par des agences de presse privées après la sortie officielle.

Le problème avec tout cela pour le ministère du Travail n’était pas le processus ridicule qui a conduit à une erreur ridicule. Après tout, c’était la pratique depuis des années. Le problème pour le ministère du travail était que leur acte théâtral était maintenant révélé publiquement comme un acte théâtral. L’abstraction de donnée à plusieurs niveaux a été révélée sous la forme d’une caricature construite. Le ministère du Travail a donc demandé à Keith Hall, ancien commissaire du BLS, et à « plusieurs » économistes anonymes (c’est-à-dire les commissaires actuels du BLS) de dire au Wall Street Journal que la méthodologie et la supervision bureaucratique du ministère du travail et de l’éducation devaient être améliorées. Et je pense aussi que oui.

L’aspect le plus important, bien sûr, est que ce récit caricatural sur les tendances réelles de l’emploi a eu un impact significatif sur les élections de 2012. Ce n’est pas mon avis. C’est le point de vue du stratège en chef d’Obama pour les deux campagnes présidentielles, David Axelrod. Jetez un coup d’œil à ce qu’il dit sur le taux de chômage lors d’une table ronde organisée par son Institut of Politics : Campaign Strategists : 2012 Explained. C’est une longue vidéo, mais pour quiconque s’intéresse à la politique américaine, elle est à voir absolument. Pourquoi Obama a-t-il gagné en novembre ? Parce que le taux de chômage a baissé dans les mois qui ont précédé les élections. L’économie s’est améliorée, comme en témoigne le taux de chômage, ce qui fit basculer un grand nombre d’électeurs indécis. Pour David Axelrod, c’est ce qui a fait gagner l’élection.

Maintenant les données hebdomadaires sur les demandes initiales de prestations ont-elles joué un rôle important dans la conception caricaturale de l’économie américaine à l’approche des élections de novembre 2012 ? Je ne sais pas. Cet acte théâtral particulier a été plus largement diffusé sur CNBC que sur CNN, de sorte qu’il n’a pas eu une audience correspondant, par exemple, au «nombre» de chômeurs lui-même. Mais ce n’était pas inutile non plus.

Disons simplement que je pense que beaucoup de gens doivent des excuses à Jack Welch.

Pour être clair, ce n’est ni une affaire démocrate ni républicaine. C’est notre affaire.

Je veux dire… « emails » ? Vous moquez-vous de moi? Les caricatures ne sont pas simplement créées pour susciter un sentiment positif et des comportements sociaux favorables (bien que ce soit à peu près tout ce que nous voyons sur les marchés financiers, car ils sont un jeu à somme positive, pas à somme nulle, comme la politique). La caricature négative d’Hillary Clinton était à la fois la manœuvre la plus vicieuse et la plus efficace des cent dernières années de la politique américaine. Il est certain que les Clinton ont beaucoup joué dans ce processus les concernant. Si jamais il y avait un candidat politique plus mûr pour être transformé en une caricature négative que Hillary Clinton, je ne sais pas qui cela pourrait être. Mais là où Donald Trump embrasse et crée activement son évident coté caricatural, Hillary Clinton s’est fait imposer sa caricature sans le vouloir, avec un résultat désastreux. Aujourd’hui, la clé du succès politique et économique réside dans le contrôle de votre propre caricature. Oui, c’est pourquoi Trump a gagné.

Une fois que vous aurez commencé à chercher ces caricatures, vous les verrez PARTOUT. Ce n’est pas un monde d’aliénation à la Karl Marx. C’est un monde d’aliénation à la Groucho Marx.

Le secret de la vie est l’honnêteté et la loyauté. Si vous pouvez les feindre, vous avez réussi.
Ce sont mes principes, et si vous ne les aimez pas… Eh bien, j’en ai d’autres.
Je ne suis pas fou de la réalité, mais c’est toujours le seul endroit pour avoir un bon repas.
Un enfant de cinq ans comprendrait cela. Envoyez quelqu’un me chercher un enfant de cinq ans.

Alors, où cela finit-il ?

Vous entendez beaucoup de gens parler d’un moment Minsky inévitable, où l’instabilité du système financier se révèle dans l’instant du Nouvel Habit de l’Empereur, et où tout le château de cartes dirigé par la banque centrale s’écroule. Je suis un grand fan d’Hyman Minsky, mais je ne crois pas qu’un moment Minsky soit proche, en grande partie parce que Minsky voyait les banques centrales comme la solution à l’instabilité financière, pas comme la cause. J’ai écrit sur mon point de vue sur le moment Minsky en 2014.

Mais je pense que nous sommes proches de ce que je veux appeler un moment Icare.

Le mythe d’Icare fait partie des histoires anciennes, ce qui signifie que son pouvoir narratif s’étend à la géographie, à la culture et au temps. Les Grecs avaient à eux seuls au moins deux récits d’Icare, à la fois le mythe plus récent que nous connaissons tous et le mythe plus ancien de Phaéton conduisant le chariot du soleil à sa mort.

Qu’est-ce qu’un moment Icare?

C’est le prix que nous payons pour notre hybris dans la modélisation de la nature au-delà du point où nos cerveaux humains et nos corps humains peuvent supporter les contraintes de l’application de ces modèles. C’est notre forfait pour avoir osé encadrer la symétrie effrayante d’un chat de la jungle. Il vole trop près du soleil. Ce sont les conséquences destructrices d’une fierté démesurée dans notre quête d’une abstraction de plus en plus grande qui entraîne une aliénation de plus en plus grande à une échelle toujours plus grande.

Un moment Icare est une chute.

C’est la chute de Rome et la chute de Troie. C’est la chute de l’homme. C’est la chute de la Mississippi Company et de la South Sea Company. C’est la chute d’Enron et la chute de Corzine. C’est la chute de la valeur des titres hypothécaires résidentiels. C’est la chute de tous les coyotes à moitié trop malins de l’histoire de l’homme, tant en politique que sur les marchés.

C’est la chute de Donald Trump. C’est la chute de Bitcoin. C’est la chute de l’euro. C’est la chute de Pax Americana. C’est la chute de la toute-puissance de la banque centrale. La démesure conçoit tout le monde, fonctionnant maintenant comme des caricatures de ce qu’ils étaient.

Pourquoi est-ce que je pense que nous sommes proches d’un moment Icare?

Trois raisons.

Tout d’abord, c’est la domination écrasante de l’abstraction et de la représentation symbolique dans nos vies sociales, ce qui conduit à une aliénation déconcertante et profonde.

Notre politique est maintenant complètement absorbée par les tropes et les informations basées sur la confiance, de sorte que nos identités en tant que Démocrates ou Républicains n’ont plus de signification reconnaissable. La caricature Donald Trump en roi fou ? La caricature Russie/Chine du péril étranger ? La caricature Bezos/Gates/Buffett en oligarque ? La caricature Bitcoin/Silicon Valley en progrès ? La caricature CNN / Fox / CNBC en cirque? Tous ces tropes, combinés et recombinés de manière engageante, comme s’ils avaient été écrits pour un script hollywoodien (lui-même un trope). Ce que nous SOMMES en tant que citoyens et électeurs ne se reflète plus dans ce que nous FAISONS en tant que citoyens et électeurs, c’est l’essence même de l’aliénation.

Nos marchés sont maintenant complètement consumés par des facteurs (indices) et des récits, de sorte que nos identités en tant qu’investisseurs de valeur ou en croissance n’ont plus de sens reconnaissable. Les placements axés sur la valeur et les placements axés sur la croissance, qui ont été les idéologies dominantes des marchés au cours des quelque 70 dernières années, sont des processus qui n’ont plus de sens si tant est que la recherche des entreprises du monde réel individuel a une quelconque utilité. Au lieu de cela, ils ont été abstraits en « facteurs », en une qualité modélisée d’une qualité modélisée d’une entreprise du monde réel. Nous n’investissons plus pour détenir une fraction d’action des flux de trésorerie et des occasions d’affaires d’une société (une action individuelle). Nous n’investissons plus pour détenir une part de cette fraction d’action dans plusieurs sociétés (un facteur). Aujourd’hui, nous investissons pour détenir une abstraction d’une qualité de l’abstraction d’actions en propriété fractionnée dans plusieurs sociétés (un facteur). Et même ces facteurs sont atténués au point d’être banals par les changements algorithmiquement imprévisibles du problème des trois corps. À mon avis, 80 % des emplois dans la recherche et dans la gestion de placements dans le secteur des services financiers n’ajoutent aucune valeur aujourd’hui et disparaîtront dans moins de 20 ans.

Deuxièmement, c’est le retour de l’hybris tel que l’ont conçu les Grecs de l’Antiquité, un orgueil agressif par lequel les plus forts sont enchantés de faire honte aux plus faibles. Vous le voyez constamment depuis notre Maison-Blanche. Vous le voyez constamment sur Twitter et dans les médias sociaux. Vous le voyez chaque fois que le narcissisme rapace et ignorant est célébré en tant que leadership, alors que la civilité, l’expertise et le service sont bafoués comme ridicules. Ce qui veut dire que vous le voyez partout.

L’orgueil précède l’anéantissement, et l’esprit arrogant précède la chute.

Ouais, je sais que j’ai l’air d’un grand-père grincheux quand j’écris quelque chose comme ça. Oui, je sais que c’est une citation de la Bible. C’est aussi l’intrigue de toutes les tragédies grecques. Vous pensez que nous sommes plus sages qu’Eschyle, que Sophocle, qu’Euripide ? Vous pensez que nous sommes plus intelligents que Socrate, Platon, Aristote ? Vous pensez que nos politiciens savent  quelque chose sur Cleon, sur Alcibiades ? Conneries. Ceci est la condition humaine! Il n’y a RIEN de nouveau sous le soleil quand il s’agit du comportement humain, et c’est ainsi que l’histoire de l’orgueil agressif se termine TOUJOURS. Nous avons transformé l’orgueil du plus mortel des sept péchés capitaux en la première des vertus, particulièrement chez nos enfants et nos célébrités, et c’est la plus grande tragédie de tous les temps.

Troisièmement, du point de vue de la théorie des jeux, nous sommes en train de transformer tous nos jeux coopératifs en jeux de compétition. J’ai écrit à ce sujet dans deux articles de la théorie Epsilon – « The Silver Age of the Central Banker«  et « Virtue Signaling, or … Why Clinton is in Trouble«  – donc je ne vais pas répéter tout cela ici. L’idée de base, cependant, est que la plupart des jeux auxquels nous participons en tant que nation sur la scène internationale ou en tant que partis politiques sur la scène nationale ont de multiples équilibres, de multiples points de bascules qui sont aussi bons que possible pour les joueurs et où il est irrationnel de prendre des mesures qui rompent avec ces points d’équilibre. A deux reprises – après la guerre d’Indépendance pour les jeux nationaux et après la Seconde Guerre mondiale pour les jeux internationaux – les dirigeants politiques aux États-Unis ont établi/appliqué un équilibre qui était largement coopératif au niveau des méta-jeux (j’utilise coopératif au sens non technique du terme), au profit de TOUS les joueurs. Ce que nous faisons maintenant, c’est briser unilatéralement et intentionnellement ces positions d’équilibre – dans les jeux internationaux et nationaux – pour « tomber » dans des équilibres compétitifs où TOUS les joueurs sont moins bien lotis. Pourquoi ? Parce que c’est une caricature politique efficace. On est des durs ! Nous sommes des combattants ! Nous sommes des gagnants ! Encore des conneries.

Mais parce que ces équilibres compétitifs sont, en fait, des équilibres, ils s’installent dans la durée. Ils restent en place jusqu’à ce que vous ayez un événement extrêmement destructeur – un Moment Icare – qui brise cet équilibre et crée de la place pour qu’un acteur dominant puisse rétablir le « régime » coopératif. Ou pas. Parfois, comme ce fut le cas pour Groucho, le Moment Icare est une guerre totale. Parfois, comme c’était le cas pour Karl, le Moment Icare est un grand nombre de guerres de tailles moyennes et de conflits domestiques. Parfois, comme c’était le cas pour Augustin, le Moment Icare est une dissipation au ralenti de la Cité de l’Homme, où les Oligarques et les Généraux ont vidé le plus grand pays du monde pendant un siècle d’une longue série de petits Moments Icare jusqu’à ce qu’une puissance étrangère de second rang éteigne enfin la lumière à l’Ouest pour un millénaire.

Alors, qu’est-ce qu’on fait de tout ça ?

En tant qu’investisseurs, je pense que nous devons adopter une perspective profondément agnostique sur les marchés financiers. Cela signifie que nous ne faisons pas confiance à ce que nous entendons ou lisons. Cela signifie que nous demandons POURQUOI on nous dit quelque chose avec autant ou plus d’attention que ce que l’on nous dit. Cela signifie que nous ne faisons pas confiance à nos propres préjugés. Cela signifie que nous reconnaissons que nos vieux processus de placement nous permettent d’identifier la valeur ou la croissance comme un biais, et non comme une vérité éternelle en matière de placement.

En fin de compte, nous devons tous prendre la même décision aliénée que Neb Tnuh. Reconnaissant que l’on est en train de jouer avec nous, devons-nous nous adonner au jeu et nous concentrer sur les va-et-vient narratifs pour nos décisions d’investissement ? Ou devons-nous nous éloigner de la table de casino que sont devenus nos marchés doublement et triplement abstraits, au profit de titres qui sont au moins plus proches des activités économiques du monde réel ? Nous ne pouvons pas nous isoler des marchés abstraits et d’un Moment Icare. Mais nous pouvons nous isoler nous-mêmes. Il y a exactement deux ans, j’ai écrit un long article à ce sujet, intitulé « Hobson’s Choice« . Il a plutôt bien tenu le coup, je crois.

Oh oui, encore une chose. Quand un Moment Icare se produit, vous voulez être  positionné sur une volatilité longue.

En tant que citoyens, je pense que nos actions dépendent d’où nous en sommes dans la vie. Pour moi, maintenant à l’automne de la vie (au début de l’automne, on l’espère !), il s’agit de renouer avec le monde réel des vrais gens et des vrais animaux. Il s’agit de réparer les dommages – et c’EST un dommage – que crée l’aliénation. C’est pourquoi j’ai une ferme. C’est pourquoi j’écris Epsilon Theory. C’est une thérapie.

Plus largement, cependant, voici le principe selon lequel je veux vivre : ne soyez pas Dédale.

Ne soyez pas si consumé par votre propre pouvoir d’abstraction et votre capacité à créer des armes et des labyrinthes que vous finirez vous-même dans une prison. Ne soyez pas celui qui attache ses ailes à Icare et voit son fils tomber vers sa mort. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

Ou dans les termes d’un précédent article : ne soyez pas un coyote qui ignore le fonctionnement du méta-jeu.

Pour mes enfants, pour tout le monde au printemps et à l’été de la vie, c’est un principe différent : ne soyez pas Icare.

Ne confondez pas une connaissance de la science et de ses langages d’abstraction avec la sagesse. La sagesse vient d’une capacité à penser de manière critique l’abstraction et ses utilisations et abus pour servir le pouvoir politique et économique. N’importe qui peut apprendre une langue, comme les mathématiques. N’importe qui peut appliquer ce langage à des questions abstraites de comportement social, comme l’économie. Tout le monde est tellement concentré sur les STIM. Tout le monde fait des pieds et des mains pour embaucher des physiciens ou des mathématiciens. Pas moi. Je veux embaucher des étudiants en littérature comparée. Je veux engager des étudiants en histoire. Pourquoi ? Parce que c’est une formation sur la façon de penser au POURQUOI et pas seulement au QUOI ; parce que c’est une formation sur le langage universel de la représentation symbolique, c’est-à-dire les mots et les histoires, pas les mathématiques.

Ou dans les termes d’un récent article : ne croyez pas le coyote-mathématicien.

Grande volatilité et courte abstraction.

C’est mon algorithme pour vivre à l’âge de la caricature, à la fois en tant qu’investisseur et en tant que citoyen.

C’est un perchoir solitaire, parce qu’il n’a pas d’échelle. Vous ne deviendrez jamais riche et vous ne serez jamais élu président étant positionné sur une  longue volatilité et une courte abstraction. Mais c’est réel. C’est mon équilibre personnel.

Tout le monde voit un faucon et souhaite pouvoir voler. Mais ce n’est pas le grand secret du faucon. Le grand secret est de vivre de telle sorte qu’Être et Faire ne font qu’un.

Et nous pouvons tous le faire.

W. Ben Hunt

Traduit par Fabio, relu par San pour le Saker Francophone

 

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