Le destin de l’Europe de l’Est


Par Dmitry Orlov – Le 30 mai 2020 – Source Club Orlov

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Les Occidentaux ont tendance à être trop préoccupés par ce qui se passe en Chine. Mais ils n’ont vraiment pas besoin de s’inquiéter, la Chine va s’en sortir très bien par elle-même. En effet, alors même que les États-Unis enregistrent une baisse de 50 % de leur PIB au deuxième trimestre 2020, la Chine renoue avec la croissance économique. Les Occidentaux ont également tendance à se préoccuper exagérément du Moyen-Orient, principalement parce que c’est de là que provient une grande partie de leur pétrole. Mais ils n’ont pas vraiment besoin de s’en inquiéter non plus, ni de savoir d’où vient leur pétrole ; ce dont ils devraient s’inquiéter, c’est de pouvoir continuer à le payer avec l’argent sans valeur qu’ils impriment pour exister. Ils ont également tendance à s’inquiéter du Moyen-Orient, car c’est là que se trouve le minuscule mais pugnace État d’Israël. Ils n’ont pas besoin de s’en inquiéter non plus ; il existe une très belle région autonome juive sous-peuplée au sein de la Fédération de Russie, à la frontière avec la Chine, vers laquelle les Israéliens pourront évacuer une fois que le soutien financier et militaire des États-Unis à Israël se tarira. C’est la seule région autonome qui reste au sein de la Fédération de Russie, maintenue séparée, au lieu d’être fusionnée avec la région beaucoup plus grande de Khabarovsk, justement pour une telle éventualité. Ce dont l’Occident devrait plutôt s’inquiéter, c’est de la grande arche d’instabilité naissante qui se trouve juste à l’est de celle-ci, s’étendant de la Baltique à la mer Noire et jusqu’à la Grande Muraille de Russie.

Lorsque d’énormes empires s’étendent, ils absorbent et assimilent généralement des groupes ethniques ou créent des enclaves ethniques, mais parfois ils créent des entités souveraines ou semi-souveraines plus petites le long de leur périphérie. Lorsque les grands empires s’effondrent, ces petites entités ont tendance à être gravement perturbées. Mon livre, Les 5 Stades de l’Effondrement, s’intéresse principalement aux empires : de grandes entités super-ethniques telles que l’URSS, les États-Unis et l’UE. C’est pour eux que l’effondrement peut être le plus utilement décomposé en cinq étapes distinctes qui se succèdent plus ou moins, chacune déclenchant la suivante, avec peut-être un certain chevauchement, bien que, même pour eux, les bouleversements mondiaux puissent brouiller les pistes et perturber cette progression ordonnée.

Les petites entités souveraines ou semi-souveraines, ainsi que les protectorats non souverains, n’ont pas la masse politique et l’autonomie nécessaires pour exécuter leurs propres séquences d’effondrement. Pour eux, l’effondrement risque davantage de se produire sous la forme d’une série de mauvaises surprises plutôt qu’une progression ordonnée et programmée. S’ils sont relativement autosuffisants en nourriture et en énergie, ne possèdent pas d’avantages (pour les autres) ou de désavantages (pour eux-mêmes) stratégiques ou géopolitiques significatifs, sont simultanément trop compétents militairement et trop pauvres pour être pillés efficacement par leurs voisins plus grands et plus forts, [et n’ont pas d’utilité géographique, NdT] et ont la chance d’avoir une élite nationale loyale et patriotique qui n’est pas trop désireuse de vendre le pays au plus offrant, alors dans le meilleur des cas ils seront laissés à leur sort pour se décomposer progressivement en paix. Si ces conditions ne se maintiennent pas, le pire scénario devient plus probable : la nation est paralysée sur le plan économique, piétinée par les mouvements des armées et des migrants, et partitionnée conformément à un accord de paix négocié et signé sous la contrainte dans un pays lointain.

La souveraineté nationale est un produit de luxe qui nécessite de vastes ressources pour sa construction et son entretien. Certaines pseudo-nations peuvent s’en tirer avec le strict nécessaire : un sceau national, un drapeau, un hymne, quelques monuments publics et une ou deux personnalités politiques, mais il s’agit généralement de protectorats plutôt que d’États souverains. Un véritable État souverain doit également avoir une armée (et peut-être une marine et une armée de l’air), un pouvoir judiciaire, un ensemble d’autres ministères, une sorte de corps législatif ou de conseil public, et un pouvoir exécutif. Pour revendiquer sa part de reconnaissance internationale, il doit maintenir un semblant de participation démocratique (s’ouvrir aux manipulations politiques étrangères), entretenir des relations juridiques et une représentation diplomatique, émettre sa propre monnaie et avoir sa propre banque centrale. (L’utilisation d’une monnaie étrangère est une possibilité, mais elle se fait au prix de la cession aux étrangers du contrôle de la stratégie nationale de développement).

Ces attributs d’un État souverain sont coûteux, et plus l’État est petit et pauvre, plus ils pèsent par habitant et plus il est difficile de les maintenir en bon état de fonctionnement. Il y a, comme toujours, quelques raccourcis. L’un d’eux est l’autoritarisme : le vote est réduit au consentement forcé, le pouvoir législatif est limité à un rôle consultatif et l’exécutif est simplifié en une présidence où le nouveau président est censé être le fils de l’ancien président. Un autre est de devenir un État défunt avec un gouvernement central impuissant qui n’est qu’une figure de proue alors que le reste du domaine est contrôlé par des seigneurs de guerre et des gangs. Un autre encore est de transformer la souveraineté nationale, qui n’est plus un exercice de pouvoir, en un exercice de mythe populaire : on s’attend toujours à ce que les gens croient que leur pays existe et qu’il leur appartient alors qu’en fait il est en partie contrôlé à distance par une capitale étrangère, que ce soit Moscou, Bruxelles ou Washington, assisté par des sociétés transnationales qui monopolisent son commerce et des oligarques locaux qui le subdivisent en fiefs féodaux.

On trouve des exemples de la première option autoritaire dans plusieurs parties du monde, la Corée du Nord étant le premier exemple, mais en Europe, le seul exemple que nous ayons est le Belarus, et même ce pays est lentement et à contrecœur assimilé à la Fédération de Russie. L’autoritarisme strict n’est plus à la mode en Europe depuis de nombreuses générations, mais il pourrait encore faire un retour temporaire ici et là. On trouve des exemples de la deuxième option, celle de l’État défunt, dans des pays comme l’Afghanistan, la Syrie, le Yémen, la Libye, mais en Europe, le seul exemple est le Kosovo – une enclave artificielle sans loi maintenue grâce à la présence du camp Bondsteel de l’armée américaine – mais en général, de telles conditions de désordre stable ne persistent pas en Europe. En Europe, et plus particulièrement en Europe de l’Est, c’est la troisième option qui a été la plus populaire, le lieu de l’autorité extra-nationale se déplaçant entre Rome, Constantinople, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, Moscou et Washington/Bruxelles.

Sommes-nous prêts à déclarer que Washington/Bruxelles sont les derniers lieux de repos de la souveraineté de l’Europe de l’Est ? Fait-elle maintenant partie d’un quatrième Reich qui durera un millénaire ? Cette proposition peut encore sembler raisonnable aux personnes très délirantes que l’on trouve à Washington ou à Bruxelles, mais vue de Moscou ou de Pékin, elle semble de plus en plus risible. L’histoire récente a fait passer le best-seller de 1992 du professeur Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, d’un traité sérieux de philosophie politique à un objet de dérision et de ridicule. Non, l’histoire n’est pas terminée et le Quatrième Reich, sous la forme de l’Union européenne et de l’OTAN élargie, suivra probablement le destin du Troisième. Que se passera-t-il alors ? Il est très difficile de faire des prédictions sur l’avenir qui ne se révèlent pas ridiculement fausses, alors je n’essaierai même pas. Je souhaite plutôt esquisser les grandes lignes d’un avenir qui n’est pas tout à fait improbable, en gardant à l’esprit qu’il n’est qu’un parmi une infinité de possibles.

La disparition progressive du pétrole de schiste aux États-Unis a mis fin à la croissance de l’offre mondiale de pétrole et, avec elle, à l’expansion économique mondiale qui a sous-tendu le système du capitalisme mondial. L’économie mondiale n’est plus, elle doit être remplacée par des regroupement régionaux dans le domaine de l’énergie et de la technologie. Le principal pôle sera constitué par la Russie, la Chine et l’Iran, qui disposent ensemble de suffisamment de ressources et de technologies pour constituer une civilisation industrielle indépendante. Ailleurs, des enclaves industrielles relativement civilisées peuvent subsister autour des centres d’extraction des ressources naturelles et de fabrication de haute technologie. A l’extérieur de ces enclaves se trouveront des éco-parcs ethnographiques dans lesquels les indigènes porteront des vêtements ethniques colorés, parleront d’obscures langues locales et vendront des bibelots faits maison aux touristes chinois de passage.

Où cela va-t-il nous mener en Europe de l’Est ? Quelle sera sa nouvelle fonction dans ce nouvel ordre mondial ? Une fois l’ère des empires terminée et les empires russe, ottoman et austro-hongrois disparus, l’Europe de l’Est a principalement servi de zone tampon entre l’Est et l’Ouest. Puis, après l’effondrement de l’URSS, elle a principalement servi de source de main-d’œuvre migrante bon marché pour l’Europe occidentale et de zone tampon à partir de laquelle on pouvait (faire semblant de) menacer la Russie (alors que le véritable objectif de l’OTAN est de canaliser des fonds publics vers les fabricants d’armes américains). Mais maintenant que les États-Unis et l’UE s’effondrent économiquement tout en dévaluant rapidement leurs monnaies, leur effondrement politique pourrait-il être loin derrière ?

Et une fois que cela se produira, vers quoi les pseudo-nations d’Europe de l’Est déplaceront-elles leur lieu d’autorité extérieure ? De retour à Moscou ? Vous pouvez oublier cela ! L’ère des armées de chars et de l’infanterie est révolue et la Russie n’a plus besoin de s’entourer de zones tampons. Si elle est attaquée, elle peut désormais détruire le Pentagone de manière fiable en utilisant un missile hypersonique en 18 minutes environ ; elle ne sera donc pas attaquée. La Russie a besoin de plus de monde, mais pour que la grande expérience russe fonctionne, il faut que ce soit des Russes loyaux et patriotes, quelle que soit leur origine ethnique, et non des étrangers avec leurs propres notions fantaisistes de grandeur nationaliste. Ayant pleinement satisfait ses pulsions irrédentistes avec la ré-annexion de la Crimée en 2014, la Russie est maintenant impatiente de construire une grande muraille de Russie fictive, de la Baltique à la mer Noire, qui la protégera des prédateurs de divers peuples pseudo-frères à son ouest, puisqu’ils reviendront sans doute en arrière et lui demanderont quelque chose en échange de leurs promesses peu fiables d’amitié éternelle.

Quelles options resteront ouvertes aux Européens de l’Est lorsque leur lieu de contrôle extérieur disparaîtra alors que l’exercice d’une véritable souveraineté nationale reste trop coûteux ? Les deux options restantes sont l’autoritarisme et l’état d’échec. L’Ukraine embrasse actuellement l’idéologie nazie tout en devenant un État en faillite, essayant de montrer la voie aux autres. Il existe des précédents historiques : un certain nombre de régimes nationalistes/fascistes ont vu le jour à la suite de l’effondrement de l’empire russe, de l’Estonie à la Géorgie. Leur existence a été brève mais mémorable, et s’est généralement terminée dans la honte. Mais la honte est rarement un facteur de motivation pour les nationalistes à l’esprit sanguinaire. Ce qui devrait inquiéter l’Occident, c’est l’apparition d’une série de pseudo-États faillis néofascistes sur son flanc oriental, tous inondés d’armes, dont certaines remontent à l’époque soviétique et le reste proviennent des stocks prépositionnés par l’OTAN. La chair à canon très motivée de ces expériences politiques sera fournie par des travailleurs invités qui ont été licenciés de leur emploi en Europe occidentale et qui ont regagné leur pays natal pour y trouver une industrie et des emplois bien payés. Ils penseront que s’ils ne peuvent pas obtenir ce dont ils ont besoin de l’Ouest en travaillant, ils pourraient tout aussi bien aller le prendre par la force. L’Occident ne doit certainement pas s’attendre à ce que la Russie vienne à son secours. Les Russes se contenteront de rester assis au sommet de la Grande Muraille de Russie, à se balancer les pieds, à boire de la bière et à manger du pop-corn. Ils ne sacrifieront certainement pas leur vie et leur énergie pour l’Europe de l’Est, pour être en plus calomniés comme « occupants » quelques décennies plus tard.

Quant aux habitants de ces régions malheureuses, il semble qu’ils n’aient pas de bonnes options, à l’exception de la plus habituelle : se débrouiller, même si les choses vont mal. J’espère que mes écrits pourront servir de guide utile à ceux qui veulent tirer le meilleur parti de ce qui promet d’être une situation plutôt mauvaise. La partie la plus importante de la préparation est psychologique, et en lisant mes livres, ils pourront peut-être s’endurcir pour ce que les Chinois aiment appeler « une période intéressante ».

Les cinq stades de l'effondrement

Dmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Traduit par Hervé, relu par Kira pour le Saker Francophone

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