Jamais je n’ai vu les plans d’une Organisation internationale aussi évocateurs d’un royaume féodal.
Par Pascal Lottaz – Le 20 janvier 2026 – Source : le blog de l’auteur
Si ce n’était pas si tragiquement lié à l’un des pires génocides de ma génération, ce que Trump fait avec son “Conseil de paix“ serait presque drôle. La semaine dernière, il semblait avoir terminé la charte envisagée et l’a envoyée au cours du week-end à des dizaines de gouvernements à travers le monde ; il a même invité Vladimir Poutine à rejoindre le conseil d’administration.
Alors que certains ont émis l’hypothèse qu’il pourrait être en train de créer une organisation rivale des Nations Unies, ce qu’il fait en réalité est beaucoup plus trumpien. Il travaille à la création de sa propre Organisation internationale (OI), hautement personnalisée, une organisation conçue pour concentrer l’autorité entre ses mains et persister au-delà de sa présidence des États-Unis. Regardons comment cette monstruosité est envisagée.
Une OI personnalisée
L’ensemble de l’effort repose sur la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée en novembre 2025, qui “salue” la création du Conseil de paix en tant qu’administration transitoire dotée d’une personnalité juridique internationale. Ce point-là est, à mon avis, essentiel : Il confère au Conseil de paix une légitimité en vertu de la Charte des Nations Unies. L’idée exprimée dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations Unies est que le Conseil de paix traite de Gaza, mais nous voyons clairement comment Trump a l’intention d’aller bien au-delà de ce sujet.

La configuration actuelle du Conseil de paix. La configuration politique réelle n’est pas encore complètement établie.
En fait, la Charte du Conseil de paix ne mentionne pas Gaza une seule fois. A la place, elle établit l’ensemble de l’organisation essentiellement comme un petit royaume personnel, avec le Président comme dirigeant suprême. Donald J. Trump est explicitement nommé comme étant le premier président. Quelle absurdité. Les organisations internationales désignent normalement des bureaux qui seront pourvus conformément aux procédures, avec du personnel expérimenté (par exemple, le fait d’être président d’une banque centrale fait qu’un État membre est également membre du conseil d’administration de la Banque des règlements internationaux, etc.), et non des particuliers. Ici, cependant, la charte intègre Trump par son nom en tant que président permanent de l’organisation.
Le conseil lui-même est actuellement en train d’être construit en tant qu’organe politique, avec une composition limitée aux États – à l’exception du poste de président, qui peut vraiment être n’importe qui en ayant la possibilité. Trump invite les pays à rejoindre l’organisation en signant et en ratifiant la charte, alors leur chef d’État ou de gouvernement siégera au conseil d’Administration. Cependant, l’adhésion est limitée à trois ans, à moins qu’un État ne verse plus d’un milliard de dollars au cours de la première année (clairement conçu comme un stratagème pour obliger les parties intéressées à payer au tout début et à remplir les caisses du Conseil de paix). Vous pouvez être sûr que Trump proposera finalement un renouvellement de l’adhésion, à un tarif élevé. L’adhésion au Conseil de paix sera donc très coûteuse. Oh, et il va sans dire que la règle d’adhésion de trois ans ne s’applique pas au président. Ce poste est à vie (et gratuit).
Des pouvoirs illimités au président
Bien que la charte stipule que le Conseil de paix fonctionnera selon la règle un pays une voix, avec une décision à la majorité, en fait, les pouvoirs du président en font le maître. C’est lui qui décide qui est invité à rejoindre le Conseil de paix et qui doit rester en dehors. Il a un droit de veto sur toutes les décisions du conseil d’administration, et lui seul peut modifier l’organigramme de l’organisation.
Sous le conseil politique se trouve le Conseil exécutif, dont les membres sont également nommé par Trump. Ses membres fondateurs comprennent, pour le moment, Marco Rubio, Jared Kushner, Steve Witkoff et Tony Blair. Ce conseil fonctionnera probablement de manière analogue à un Secrétariat de l’ONU, gérant les opérations quotidiennes. Ce conseil, lui aussi, reste entièrement subordonné à la volonté du président. Le pouvoir de fixer l’ordre du jour appartient au Conseil d’administration, mais nécessite l’approbation de Trump, garantissant qu’aucune discussion ou décision n’a lieu sans son consentement.
Les États membres qui achètent des sièges permanents dans l’organisation, et injecteront plus tard probablement encore plus d’argent grâce à des dons, transforment ce Conseil de paix en un portefeuille international dont l’utilisation sera à la discrétion de Trump. La charte autorise le Conseil de paix à établir des comptes, à détenir des actifs et à recevoir des fonds sans supervision externe significative ni même aucun mécanisme de règlement des différends (la charte stipule que le président a le pouvoir décisionnel ultime en cas de litige. Tiens donc !). Combiné à sa personnalité juridique internationale, cela crée un véhicule idéal pour l’agrégation et l’investissement de capitaux à grande échelle à l’abri des lois nationales.
Les règles de succession renforcent encore le pouvoir de Trump. Le remplacement du président ne peut intervenir que par démission volontaire ou incapacité, selon la décision unanime du conseil (politique). Si l’unanimité ne peut être atteinte, il n’y a pas de succession. Trump peut désigner personnellement son successeur, qui peut être n’importe qui, ce qui signifie que le Conseil de paix risque de devenir un outil pour établit une dynastie. Trump pourrait simplement nommer l’un de ses enfants comme étant son successeur.
La charte contient également une clause “coupe-circuit“ sans précédent.” En plus du fait que le président a le pouvoir de dissoudre le Conseil de paix à volonté, à moins qu’il ne la renouvelle toutes les années impaires, l’organisation se dissout automatiquement. C’est vraiment une configuration extraordinaire, montrant que Trump veut une organisation internationale forte, mais pas une organisation qu’il ne pourrait pas éliminer en cas de problème.
Statut juridique et immunités
Une fois ratifiée par trois États, la charte acquiert le statut de traité en vertu du droit international et, conjointement avec la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations Unies, le Conseil de paix deviendra même une organisation internationale approuvée par les Nations Unies. Ses dirigeants et filiales bénéficieront ainsi d’une immunité diplomatique et de privilèges extraterritoriaux. Comme l’ONU, il opérera en dehors de la juridiction de l’État hôte, protégeant ses dirigeants – y compris Trump – de toutes poursuites ou contraintes juridiques nationales.
Un futur accord avec l’État hôte reflétera probablement les mêmes arrangements que pour le siège de l’ONU, empêchant les autorités locales d’entrer dans les locaux du Conseil de paix. Une telle immunité transforme l’organisation en une zone juridiquement autonome – une caractéristique qui, en théorie, donnerait au Conseil de paix de Trump la possibilité d’acquérir des terres et d’y construire des établissements qui ne seraient pas soumis aux lois nationales (un peu comme les ambassades ne font pas partie du territoire sur lequel elles reposent). On peut facilement voir à quel point cela doit plaire à un promoteur immobilier et homme d’affaires comme Trump. Les possibilités de commerce international dans des zones non réglementées sont énormes.
Et Gaza dans tout cela ?
Où Gaza figure-t-il dans tout ce plan, pourriez-vous demander. Bonne question. Il n’y figure pas.
Grâce au pouvoir décisionnel exécutif de Trump (tel qu’accordé par la charte), le Conseil de paix créé un troisième conseil pour traiter de Gaza séparément, ce qui signifie qu’il ne fait pas partie de la Charte du Conseil de paix central. Trump a annoncé le week-end dernier qu’un “Conseil exécutif de Gaza” serait chargé d’assurer la liaison avec le “Comité national pour l’administration de Gaza” (CNAG) nouvellement formé. Cet organe technocratique palestinien, créé le 16 janvier, est conçu pour administrer Gaza après le conflit. Pourtant, il ne jouit d’aucune souveraineté. Il s’agit strictement d’un partenaire de mise en œuvre, subordonné à la supervision internationale du Conseil de paix. C’est, bien sûr, pourquoi tous les défenseurs des droits de l’homme sont si consternés par toute l’approche consistant à transformer Gaza en un protectorat moderne de l’ONU – mis en œuvre par l’intermédiaire de l’organisation internationale privée de Trump.
Dans le cadre de cette branche du programme, la structure envisage également une Force internationale de stabilisation pour Gaza, c’est-à-dire une force militaire. Cette structure ne fait pas partie du Conseil de paix, mais repose sur l’autorisation du Conseil de sécurité en vertu de la résolution 2803 du Conseil de sécurité, et est coordonné sur le plan opérationnel par le Conseil de paix.
C’est probablement la seule “bonne nouvelle” à propos de ce projet, que le Conseil de paix n’est pas conçu pour être une alliance ou une force d’intervention militaire. Il n’a pas de composante militaire. La Force de stabilisation internationale est strictement liée à la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations Unies et non à l’organisation internationale de Trump. Cette dernière n’établit pas ses propres paramilitaires ou quoi que ce soit du genre – du moins pas au niveau international par le biais du Conseil de paix. Très probablement, Trump essaie déjà de séparer l’aspect Gaza du reste de l’organisation, car il veut l’utiliser à des fins complètement différentes à l’avenir. Donc, la structure ressemblera probablement bientôt à ceci :

Une triste conclusion
Le Conseil de paix n’est pas un rival de l’ONU. C’est quelque chose de plus idiosyncratique : une organisation internationale personnalisée qui fonctionnera très probablement comme un véhicule commercial pour Trump et son entourage (familial). Par conséquent, la nouvelle charte parle de « consolider la paix » comme étant l’objectif principal de l’organisation. Dans le contexte de ce que nous savons de Trump, nous ferions mieux de supposer que cela signifie principalement “construire” des choses et faire des affaires, sans trop s’intéresser à la paix.
L’impudeur avec laquelle Trump s’accapare le bureau du président et utilise le génocide à Gaza pour construire une Organisation internationale centrée sur lui et lui seul est assez époustouflante. Mais il semble que le Far West de l’ère multipolaire appartienne aux audacieux et aux sans vergogne. Il trouvera probablement assez de soutien pour faire de cette chose une réalité.
Pascal Lottaz
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.
Note du Saker Francophone : La prédiction de Pascal Lottaz semble exacte puisque, en moins de 24 heures :
Plus de 10 pays ont signé pour rejoindre le « Conseil de paix » du président Trump pour Gaza, ont déclaré des sources proches des discussions à CBS News, bien que seulement six — Israël, les Émirats arabes unis, la Biélorussie, le Maroc, la Hongrie et le Canada — aient publiquement accepté son invitation à se joindre.
Difficile de faire plus éclectique comme regroupement de nations.