La « guerre perpétuelle » d’Israël pourrait désintégrer l’Amérique


Par Alastair Crooke, – Le 14 mai 2026 – Conflicts Forum

La guerre de Trump contre l’Iran et la guerre israélienne, qui lui est étroitement liée, pour l’hégémonie juive au Moyen-Orient (appelée « Sécurité permanente » dans le jargon militaire israélien), se déroulent rapidement.

L’Iran résiste aux menaces de Trump et d’Israël, laissant Trump mettre en danger l’ensemble de l’économie américaine et sa position stratégique mondiale pour pouvoir se vanter d’une « victoire » décisive sur l’Iran – aussi trompeuse et pyrrhique que cette « victoire » puisse s’avérer.

Trump est maintenant arrivé pour le sommet en Chine (apparemment avec peu de préparation avant la visite). Peut-être s’appuie-t-il sur sa mégalomanie habituelle, qui lui fait penser que la Chine a plus besoin des États-Unis que les États-Unis n’ont besoin de la Chine, et dira-t-il à Pékin que « vous (Xi) devez convaincre l’Iran » que le temps avance et que ce pays doit capituler devant les États-Unis.

Eh bien, ça n’arrivera pas. La Chine soutient la lutte de l’Iran pour sa souveraineté et partage avec la Russie l’objectif de l’Iran de voir les États-Unis quitter le Moyen-Orient. Ils veulent plutôt une architecture de sécurité dirigée par le Golfe lui-même, pour remplacer celle des États-Unis. Moscou est d’accord.

Peut-être que Xi, avec des mots très polis bien sûr, dira plutôt à Trump que c’est Washington qui devrait céder face à l’Iran. Plus il tarde, plus toute correction de la trajectoire américaine s’avérera difficile.

En tout état de cause, malgré l’orgueil inné de Trump, le président américain arrive à Pékin dépourvu de « grandes victoires » (le Venezuela est considéré comme un gadget plutôt qu’une victoire stratégique). Au contraire et de manière plus significative, Pékin comprend que les États-Unis sont au bord d’une catastrophe inflationniste économiquement, alors que la Chine est largement isolée du choc énergétique mondial à venir et est en déflation des prix, plutôt que de subir l’inflation.

Pour parler franchement, Xi ne veut presque rien des États-Unis mais, dans l’intérêt de l’harmonie, il pourrait acheter des graines de soja (pour sauver les agriculteurs américains) et peut-être des avions. (Même si les fèves de soja ne sont pas vraiment nécessaires à la Chine, qui les achète facilement au Brésil).

Trump a emmené avec lui en Chine un entourage d’oligarques américains, vraisemblablement dans l’espoir que la Chine lui donnera des affaires évaluées à plusieurs « milliards » mais la réponse de la Chine pourrait être quelque peu distante. Elle est en colère contre les jeux auxquels le Secrétaire américain au Trésor a joué avec les sanctions contre les entreprises chinoises, la saisie de pétroliers chinois et la tentative évidente de Trump d’évincer la Chine de l’hémisphère occidental.

Ce qui se profile en toile de fond est cependant plus sombre : l’effondrement de l’Amérique en tant qu’hégémon unipolaire et l’instabilité mondiale qui en résultera. La guerre en Iran a fourni au monde une leçon concrète de la manière dont une grande puissance mondiale peut se trouver coincée dans une ornière conceptuelle de l’époque de la Guerre froide. Celle qui a refusé l’évidence du changement tectonique qui l’obligeait à « passer à autre chose » que sa complaisance envers la « fin de l’histoire« , alors que tous les signes d’un passage à une autre « manière de faire la guerre » étaient présents depuis le début de ce siècle.

Le tournant est venu avec l’abondance de composants technologiques bon marché et facilement disponibles.

Au début de la guerre froide, les États-Unis ont choisi une stratégie consistant à dépenser plus que l’URSS ; en optant pour des armes haut de gamme et à coût élevé et en se concentrant principalement sur la puissance aérienne et les bombardements aériens massifs.

Cette approche, à l’époque, a semblé justifier par l’implosion soviétique qui s’en est suivi. Cet effondrement était présumé avoir été déclenché par les dépenses maximales américaines qui avaient surchargé l’URSS (bien que l’effondrement soit maintenant bien compris comme étant davantage une question de corrosion interne plus complexe).

Le paradigme de la dépendance occidentale à la prépondérance de la puissance aérienne fournie par des cellules extrêmement coûteuses a été anéanti et s’est avéré inefficace face à la guerre asymétrique à coups de missiles et la marine iranienne utilisant des armes coûtant quelques centaines de dollars contre des intercepteurs de défense américains coûtant des dizaines de millions.

Le monde entier peut voir les principales leçons qui ressortent de la guerre en Iran : Premièrement, la posture de défense occidentale est aussi dépassée que le dodo. L’Establishment s’est endormi, croyant que les milliards de dollars injectés dans le Complexe militaro-industriel donneraient aux États-Unis un avantage militaire qui, de manière cruciale, fournirait également le fondement de son hégémonie du dollar pour imprimer plus d’argent pour fabriquer plus d’armes.

Dans la pratique, cependant, cela a donné lieu à une corruption massive des entreprises et à des armements fonctionnellement médiocres, mais extrêmement coûteux.

Bien sûr, ce sont des chevaux de courses, mais face à des adversaires plus révolutionnaires, ce sont ces derniers qui innovent et déjouent les puissances occidentales. Tous peuvent le voir, et sont déjà en train de s’ajuster.

La Chine peut voir à quel point les petits moyens navals iraniens flottants tournaient autour des grands navires de guerre de la marine américaine. Les leçons seront naturellement appliquées à Taiwan, si les États-Unis cherchent à exercer une pression navale sur la Chine dans le contexte taïwanais.

La Russie aussi aura remarqué à quel point une offensive de missiles soigneusement graduée et ciblée de manière sélective a fourni à l’Iran une dissuasion vis-à-vis d’Israël. Moscou pensera probablement en ces termes en ce qui concerne les missiles d’origine britannique, française et allemande qui frappent profondément en Russie, tout en utilisant l’espace aérien de l’OTAN et la facilitation du renseignement.

L’accélération de la perception mondiale du déclin des États-Unis repose cependant sur plus que son incapacité à s’adapter à la guerre asymétrique de l’Iran. Plus significatif encore que le sentiment de dissonance cognitive régnant à la Maison Blanche est la perception que Trump est un partenaire à part entière des prédations d’Israël dans la région.

Les États-Unis ont légué à Israël la même doctrine de domination par la guerre aérienne, étayée par des cadres aériens américains ultra coûteux qui visaient à donner à Israël un « avantage qualitatif«  dans le maintien de sa primauté régionale. L’échec d’Israël en Iran, son conflit agité avec le Hezbollah et la guerre inachevée à Gaza sont la preuve de l’échec de cette approche, pas de son succès.

Il convient de noter qu’avant le virage israélien vers la « manière de faire la guerre » américaine, la doctrine de défense pour Israël de Ben Gourion, le fondateur de l’État israélien et son premier premier ministre, était différente.

Ben Gourion soulignait qu’Israël était géographiquement un petit État, avec une petite population et des ressources économiques limitées. Dans de telles circonstances, il ne serait pas en mesure de se permettre une grande armée professionnelle permanente. Il aurait besoin d’une petite armée professionnelle, appuyée au besoin par un large cadre de réservistes.

Ben Gourion a fondé son argument sur la nécessité pour Israël d’avoir, en plus d’une force de défense, une économie forte pour subvenir aux besoins de la communauté et de l’État ; ce qui renforçait la nécessité d’une petite armée. Il a également adopté la position clausewitzienne selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » et non une fin en soi.

En Israël, depuis le 7 octobre 2023, comme l’a souligné le colonel Udi Evental, stratège militaire israélien, dans une série de billets, « le lien entre la politique et la guerre s’est inversé de 180 degrés [depuis l’époque de Ben Gourion] »:

La paix a disparu du lexique et est devenue un terme de faiblesse avant le jour des élections. Le Premier ministre et sa coalition, chacun pour ses propres raisons, creusent dans leurs talons dans l’espoir que Trump leur permettra de retourner à la guerre à Gaza, au Liban et en Iran, afin de continuer à “frapper”, “détruire” et “écraser”.

« Le seuil de la paranoïa a été franchi le 7 octobre » a déclaré le professeur Omer Bartov : « l’attaque du Hamas, présentée comme un acte semblable à l’Holocauste … est progressivement [devenue] le ciment liant la société israélienne. Un événement historique transformé en menace imminente : le Hamas est nazi. [Et] critiquer les [réponses militaires] d’Israël est antisémite ».

Le professeur Bartov soutient que le 7 octobre a amené les Israéliens à comprendre l’Holocauste non seulement comme quelque chose qui s’est passé dans le passé, mais comme « quelque chose toujours au seuil ; qu’il y aura un autre Holocauste si [Israël] ne répond pas à toutes les menaces avec toute sa force et ne le détruit pas à la racine ».

Le professeur israélien Idan Landau explique cela en adoptant une position de « guerre permanente » :

“il n’y a pas de fin de partie ; l’Ennemi est une masse indifférenciée de [diverses] apparences d’Amalek. Le génocide de Gaza a établi une nouvelle norme choquante d’indifférence à l’égard des victimes civiles : toutes les cibles sont criminalisées par association avec votre Amalek préféré (actuellement le CGRI), et nous avons cessé de nous soucier de justifier cette association avec des faits réels ; le déclarer ainsi le rend ainsi”.

« Au sein de la pensée sécuritaire israélienne, il y a toujours eu un courant latent cherchant à étendre les frontières sécuritaires d’Israël. Dans une large mesure, l’approche préventive est une expression opérationnelle de ce concept. Ainsi, une coalition idéologique sécuritaire a maintenant émergé en Israël, qui utilise un récit défensif et préventif pour réaliser le programme messianique du « Grand Israël » », explique le colonel Evental.

Ce récit franc de la politique actuelle d’Israël est au cœur de la plus grande catastrophe à laquelle l’Amérique est confrontée ; une catastrophe qui s’étend bien au-delà de la perte de réputation causée par une guerre bâclée et délibérée contre l’Iran.

Car Trump s’est associé et a étroitement associé les États-Unis à un « mode de guerre » génocidaire et finalement messianique formulé par Israël pour détruire l’Iran et la Résistance, et pour consolider l’ambition du gouvernement israélien de déplacer ou de « détruire à la racine » les populations indigènes. Sa perpétration dégoûte la « majorité mondiale« . Cela représente le plus grand nuage qui plane sur la réputation mondiale de l’Amérique. Trump en est responsable. La « guerre permanente » est une forme de crime de guerre.

Netanyahu, ces derniers jours, a déclaré à 60 Minutes que la guerre (permanente) n’était pas terminée et qu’elle devait se poursuivre :

“Je pense que [nous] avons accompli beaucoup de choses, mais ce n’est pas fini car il y a encore du matériel nucléaire, de l’Uranium enrichi qui doit être retiré d’Iran. Il y a encore des sites d’enrichissement qui doivent être démantelés, il y a encore des mandataires que l’Iran soutient, des missiles balistiques qu’ils veulent toujours produire. Maintenant, nous en avons dégradé une grande partie, mais tout cela est toujours là et il reste du travail à faire”.

Netanyahu s’en fiche.

Il ne se soucie pas des conséquences pour l’économie américaine (apparemment Trump non plus), ni de l’instabilité politique aux États-Unis qui pourrait en résulter. Il ne se soucie pas non plus des États du Golfe qui souffriront et seront peut-être détruits si les États-Unis reprennent la guerre de manière massive.

Il ne se soucie que d’une hégémonie hébraïque (et de sa survie politique), même si l’Amérique (des Gentils) paie le fardeau du prix de sa réputation et de son économie.

Les messages du colonel Evental sont devenus viraux dans la sphère de langue hébraïque. Evental soutient que la seule façon de sauver Israël est de revenir à la formule originale de Ben Gourion : Israël doit vivre à l’intérieur de ses frontières et doit comprendre que l’action militaire doit être associée à la recherche de solutions politiques.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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