La géopolitique du football européen


Le 13 juin 2016 – Source katehon.com

L’Euro 2016 vient de commencer. En dépit de mesures de sécurité sans précédent, des milliers de fans sont déjà entrés en collision dans des combats bien réels. Cela démontre seulement que le football pour l’Europe est plus qu’un simple jeu. Le football est un spectacle de masse hystérique et un gros business. Pour les pays européens, avec leurs conflits séculaires et leurs confrontations, c’est le champ de bataille où les ambitions géopolitiques cachées, les phobies, les goûts et les aversions se manifestent. Le football est souvent considéré comme une métaphore de la guerre, où les nations ont chacune leurs idéaux et leurs styles de jeu sur le champ de bataille, avec le soutien des foules remplies de l’énergie de la haine et de la foi.

La terre contre la mer à Marseille

Le début du tournoi a été marqué par des émeutes organisées par les fans de football britanniques. En raison de l’inertie géopolitique, les hooligans anglais sont entrés en conflit avec leurs homologues russes. Des bagarres de masse s’en sont suivies et les Russes ont gagné. Le jeu lui-même a été relégué à l’arrière-plan, dans le contexte d’une bataille historique entre les fans des pays qui s’opposent aussi l’un à l’autre dans le cadre du Grand Jeu. La Grande-Bretagne n’est plus une grande puissance maritime, mais elle est toujours opposée aux Russes de par son sang anglo-saxon. Les vieux schémas géopolitiques se manifestent donc dans un nouvel environnement. Chose intéressante, les comportements russe et anglais sur le continent ont beaucoup en commun, en particulier dans leur même attitude commune envers la France, comme si elle était un territoire occupé. Les Britanniques et les Russes se comportent en Europe continentale comme ils le font sur une terre étrangère. Les Russes sont venus comme les porteurs du drapeau de l’Armée rouge de 1945 et les Britanniques ont débarqué à Marseille, une ville portuaire, comme un corps expéditionnaire.

Anciennes contradictions géopolitiques

Il ne fait aucun doute que nous ferons face à une grande quantité de bagarres intéressantes, sanglantes, et même humoristiques. Les Polonais et les fans ukrainiens ne se sont pas encore rencontrés. Ce public adhère généralement à des opinions de droite, étant donné que les nationalistes polonais et ukrainiens se détestent les uns les autres depuis la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Ukrainiens ont massacré des milliers de Polonais en Volhynie.

Les affrontements traditionnels du football entre la Hongrie et la Roumanie, la Pologne et l’Allemagne, l’Allemagne et l’Italie, l’Angleterre et l’Allemagne, l’Autriche et la Hongrie et la République tchèque et la Slovaquie, d’une part reflètent l’histoire du sport, tandis que d’un autre côté, cela démontre la vitalité des vieux conflits géopolitiques et internationaux. Dans certains cas, cette opposition est une conséquence évidente de la politique, comme dans le cas de la rivalité entre l’Angleterre et l’Argentine.

Maradona a écrit dans son autobiographie, concernant le fameux match de l’Argentine contre l’Angleterre (Coupe du Monde de la FIFA 1986), que c’était «comme si nous avions battu un pays, pas seulement une équipe de football […] Même si nous avions dit avant que le jeu, le football, n’avait rien à voir avec la guerre des Malouines, nous savions qu’ils avaient tué un grand nombre de jeunes Argentins là-bas, ils les ont tués comme des petits oiseaux. Et ce fut la vengeance.» Bien sûr, c’était tout autant une rivalité géopolitique pour les Anglais aussi.

Les nouveaux conflits entre la Russie et l’Ukraine, la Russie et la Turquie sur le terrain de la politique mondiale, trouveront certainement leur chemin sur les terrains de football et dans les rues des villes européennes.

Le premier jeu mondial

Le football est devenu mondial au début du XXe siècle. Inutile de dire que la propagation du football et sa popularité étaient liées au facteur géopolitique de l’influence de l’Empire britannique, l’Angleterre étant l’endroit d’où le jeu est originaire. Les pays où le jeu a pris par la suite (Amérique centrale, Amérique du Sud et Europe) étaient le plus souvent des endroits où la Grande-Bretagne avait exercé une influence par le biais du commerce, et non par des conquêtes. Dans les pays qui ont souffert de manière aiguë de l’impérialisme britannique (Inde, Afrique du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande), leur mépris de la Grande-Bretagne est inextricablement lié à leur détestation du football britannique. Dans ces pays, le football n’a jamais vraiment pris comme sport populaire, alors que le cricket et le rugby (en fait aussi des jeux anglais) sont devenus des sports nationaux. Ainsi, le football est devenu une forme de soft power anglais et un signe de la première vague du globalisme anglo-saxon promu principalement par les classes supérieures et les expatriés britanniques.

Football et identité

Le football et sa culture agissent souvent comme des marqueurs d’identité géopolitique, religieuse et nationale. Dès lors, cela explique pourquoi le club basque, l’Athletic Bilbao, en Espagne, n’accepte que les joueurs basques. La confrontation entre le Real Madrid et Barcelone reproduit la confrontation entre la capitale et le séparatisme de la Catalogne. Le Celtic Club à Glasgow est soutenu principalement par la partie romano-catholique de la ville, tandis que son principal rival, les Glasgow Rangers, est pris en charge par les protestants. Les divergences sectaires jouent aussi un rôle sérieux dans le football en Irlande du Nord. Les relations entre les différentes parties de la Grande-Bretagne sont démontrées par les rivalités entre équipes de football écossaises et anglaises, anglaises et nord-irlandaises, et anglaises et galloises.

La réussite du football en Europe a toujours été un élément de la lutte des puissances européennes pour le prestige. Le football a permis de recueillir l’estime de soi et le sentiment d’unité nationale nationale. En 1938, Benito Mussolini a menacé de tirer sur l’équipe italienne si elle ne gagnait pas la Coupe du Monde. Avec une telle motivation, les Italiens sont devenus champions.

En 1954, pour la première fois depuis 1945, l’équipe nationale ouest-allemande a pris part à la Coupe du Monde en Suisse. En finale, les Allemands ont battu l’équipe de Hongrie. Cette victoire était un symbole important de succès pour la puissance vaincue durant la guerre mondiale et a aidé des millions de personnes à rétablir un sentiment de fierté nationale et de confiance en soi.

Pendant la guerre froide, le sport est devenu une arène de confrontation entre les deux systèmes dominants. Et le football ne fait pas exception. Lors de la Coupe du Monde en 1974, les équipes d’Allemagne de l’Ouest et de l’Est se sont rencontrées, et la victoire de l’équipe de la RDA a eu une grande signification symbolique pour l’ensemble du bloc socialiste.

Qu’en est-il avec ISIS?

Pour les Européens, le football est plus qu’un sport. Le spectacle de masse exige des mesures de sécurité accrues, quelque chose de particulièrement important pour la France, le pays concerné. Le pays regorge de migrants musulmans et a récemment connu des attentats terroristes revendiqués par ISIS. Si quelque chose du genre se répète en France lors du championnat d’Europe, le prestige du pays et de ses forces de sécurité sera ramené à zéro et la peur d’une croissance des sentiments radicaux va se répandre dans toute l’Europe.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker Francophone

Note de Jean-Claude un lecteur

Voici une petite note très Saker, les peuples n'ont aucune envie de faire la Guerre ou de sa battre entre eux. Il suffit souvent de rien pour ouvrir les cœurs.

LA POLOGNE ET LE QUINCY, SOUS LE SIGNE DU FOOTBALL

Ce 16 juin 2016, le temps alternait pluies orageuses et passages du soleil, sur Paris. Nous étions l’après-midi, il restait un « trou » dans l’horaire de nous deux, un ami qui m’accompagnait, et moi.

Il aimait beaucoup le football, et comme c’était l’Euro de ce sport il m’a proposé d’aller assister à un match sur l’écran du bar le plus proche. Non étions alors rue Cadet, non loin de l’avenue Lafayette. Pourquoi pas ?

Nous nous sommes installé au fond, face à face, lui observant les joueurs, moi plongé dans mes pensées comme souvent. La salle était en L, sur ma gauche des tables avaient été préparées comme pour un repas, en plein après-midi.

Une bonne demi-heure plus tard, des personnes se sont présentées, avec pour la plupart des écharpes ornées autour du cou. Manifestement, il s’agissait de Polonais. Elles étaient une petite dizaine. Elles ont commandé des petites choses, genre croque-Monsieur ou crêpes, je n’ai pas remarqué. Elles s’étaient signalé par de joyeux bonjours, en français, en polonais, et mon voisin qui connaissait un mot ou deux de la langue, leur a retourné le bonjour, en polonais également. C’était très jovial.

Avec les en-cas, elles avaient demandé des pichets de vin, du rouge, du blanc, et ont commencé à se servir. Il en arrivait d’autres, donc des tables se remplissaient.

Pour leur marquer la bienvenue, j’ai eu l’idée de passer au bar, demander à la patronne si elle pouvait leur servir une bouteille de blanc. Elle en a débouché une, c’était du Quincy selon mon choix (il n’y avait pas de Muscadet), l’a posée dans un seau de glace, et m’a proposé de la leur porter moi-même. J’ai donc déposé cette bouteille au centre de la table, en leur expliquant par gestes que c’était pour eux.

L’ambiance a soudain monté d’un cran. L’homme qui semblait être le meneur du groupe nous a appelés tous les deux à venir le rejoindre à table. Les toasts ont jailli de toutes part, après que chacun se soit rapidement présenté. C’était une cacophonie entre le polonais, le français, et l’anglais que mon ami maîtrisait très bien.

Encore d’autres Polonais se sont présentés, ont occupé de nouvelles tables. Je me suis retrouvé entre le « meneur de jeu » et une jeune femme blonde à très longs cheveux blonds comme les blés, magnifique. Il semble que nos hôtes aient apprécié le Quincy, déjà deux autres bouteilles ont été commandées par le groupe, puis trois autres, en même temps que deux bouteilles de cassis. Mon ami, assis en face de moi là aussi, me glisse « Tu sais, nous sommes dans une vraie embuscade ! » Heureusement, nous savions qu’il nous fallait partir assez tôt pour participer à une réunion.

Toujours plus de membres de ce groupe se présentaient, et ont fini d’occuper les tables préparées. On devait avoisiner la cinquantaine. Le verbe était haut, l’ambiance riche, les éclats de rire nombreux. Cela a duré ainsi encore une bonne demi-heure, puis nous avons dû prendre congé. Je n’ai pu m’empêcher d’embrasser ma voisine. Nous sommes partis dans un brouhaha généralisé et bon enfant.

Mon copain a ajouté, pendant que nous nous dirigions vers le métro, « Tu sais, tu as eu une bonne idée, cela va donner aux Polonais une bonne image des Français, qui n’est pas toujours au zénith malheureusement. » En tout cas, ce fut un moment d’exception.

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