La double hélice de l’inégalité et du bien-être


Le 8 février 2013 – Source Peter Turchin

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Le magazine en ligne Aeon a publié ce jour mon article à propos des causes de l’inégalité économique, qui a tendance à croître et décroître, en très longs cycles (« séculaires »), ainsi qu’à propos de ses conséquences sur la société.

L’une des idées centrales de l’article était que le bien-être général (c’est-à-dire celui de l’écrasante majorité de la population) tendait à évoluer en directe opposition avec l’inégalité : lorsque l’inégalité croît, le bien-être décline, et réciproquement. Afin d’illustrer cette idée, j’avais élaboré l’information sous la forme d’un graphique qui fut ensuite modifié par le concepteur graphique du site Aeon. Le résultat en fut agréable, mais je sentais que les changements avaient obscurci quelques caractéristiques du graphique qui me paraissaient importantes.

Je n’insistai pas sur ce point, car en général les suggestions des éditeurs d’Aeon étaient excellentes, et amélioraient grandement mon texte. Il faut également dire que je suis un touche à tout technique pour ce qui concerne l’analyse dynamique graphique et statistique, avec dans ce domaine une expérience de trente ans environ, et l’écriture de deux livres techniques sur le sujet, de sorte que ma vision des choses est très différente de ce que voit d’habitude le lecteur moyen. Je préfère généralement des graphes austères en noir et blanc, et ne recours à l’usage de la couleur que lorsqu’il est nécessaire de mettre quelque chose bien en évidence. Un bon graphique scientifique doit être clair, pas nécessairement joli.

Les articles publiés par Aeon, pour être populaires, ne doivent pas donner lieu au dévoilement de tous les « détails sanglants » de l’analyse qui sous tend l’information graphique. Parce que c’est un sujet controversé, je reste certain que ceux qui veulent me critiquer désirent avoir connaissance de ces détails, afin de mieux pouvoir me réfuter. Ces détails feront éventuellement l’objet d’un chapitre de mon livre en cours de rédaction, mais comme le graphique a maintenant été publié, je vais pouvoir sur ce blog l’insérer dans son contexte. Bon nombre de mes lecteurs manifestent également un intérêt envers la « cuisine » qui concocte ces courbes. Bienvenue donc à la cuisine !

Tout d’abord, voilà cette information graphique sous la forme que je préfère.

infograph

Année Courbe de l’Inégalité
 Courbe du Bien Être
Phase
1800 La Démocratie jeffersonienne Phase d’intégration I
1810 La Guerre de 1812
1820 L’Époque des bons sentiments
1830 La Démocratie jacksonienne
1840 La Destinée manifeste
1850 Les Émeutes « nativistes » Phase de désintégration
1860 Le Kansas sanglant
1870 La Guerre civile américaine
1880 La Grande grève des chemins de fer
1890 Les lois Jim Crow et le pic du lynchage
 1900 Les Grèves PULLMANN et HOMESTEAD (acier)
 1910 Le Darwinisme social
 1920 Les Adolescents violents : Les Troubles ouvriers, Le Rouge Été anarchiste de 1919, Le Terrorisme, La Guerre de la West Virginia Mine Le Progressisme Phase d’Intégration II
 1930 Le New Deal
 1940 La Seconde guerre mondiale
1950 La prospérité de la Guerre froide
1960 La Grande société
1970 Les Émeutes urbaines
1980 « La Cupidité est une Bonne Chose »
1990 Les Émeutes de Los Angeles
2000

La courbe rouge montre les pics et les creux de l’inégalité économique, tandis que la bleue décrit ceux du bien-être populaire. Il est un point très important, c’est que les courbes ne reflètent pas les niveaux absolus de ces deux variables, mais les écarts par rapport à leur tendance moyenne. Nous savons tous que les États-Unis ont connu un changement dramatique entre l’an 1800 et l’an 2000, la population a été multipliée plusieurs fois, le PIB et le PIB per capita ont connu une forte expansion, l’espérance de vie a augmenté, et la qualité de vie s’est améliorée. Les causes de ces évolutions sont en général bien comprises. Mais cela ne signifie nullement que ces changements aient eu lieu dans la douceur. Un grand nombre de variables pertinentes de la théorie démographique structurelle (qui, entre autres choses, expliquent la dynamique de l’inégalité et du bien-être) ont rapidement crû pendant plusieurs décennies pour ensuite stagner, et même décroître par la suite. Puis elles ont repris leur croissance, et ainsi de suite. Mon intérêt a consisté à identifier les oscillations autour de la tendance croissante, la manière de discerner de tels écarts consistant à soustraire la moyenne de la tendance.

Voilà une illustration qui utilise la moyenne d’âge du premier mariage comme indicateur de l’humeur sociale. Lorsque les gens sont optimistes quant à leurs perspectives  économiques, ils ont tendance à se marier tôt. Si, d’autre part, ils ne sont pas sûrs d’avoir un emploi bien rémunéré l’année suivante, ils ont tendance à différer le mariage jusqu’à ce qu’ils parviennent à décrocher un emploi plus stable, ou à épargner. Cependant, l’âge du premier mariage n’est corrélé à l’optimisme social que de manière imparfaite, parce qu’il dépend aussi d’autres facteurs. Par exemple, aujourd’hui, même quand les gens ont des perspectives économiques complètement stables, Ils ont tendance à se marier plus tard que leurs semblables il y a deux siècles. Pour toutes sortes de raisons, à mesure de la modernisation des sociétés, le mariage est plus tardif.

Voilà à quoi ressemble les données réelles de l’âge moyen du premier mariage des femmes américaines :

detrending
Avant lissage de la tendance, après lissage de la tendance/Écart par rapport à la tendance

 

La moitié supérieure montre que le schéma de base est celui d’une première croissance, ensuite d’une décroissance, et de nouveau d’une croissance. Dans la moitié inférieure, j’ai soustrait la tendance, de sorte que les données fluctuent autour d’une ligne au zéro.

Il pourrait y avoir bien d’autres raisons pour lesquelles l’âge moyen du mariage est un indicateur imparfait de l’optimisme social. Par exemple, des changements de la loi fiscale peuvent porter préjudice au mariage (ou au contraire le favoriser) ce qui conduit un grand nombre à différer le mariage (ou à décider de se marier plus tôt). De plus, bien que la capacité de se marier quand on a rencontré l’amour de sa vie (au lieu d’attendre des années avant de se le permettre) soit une bonne chose, elle n’est qu’une parmi bien d’autres qui nous rend heureux. Si l’on veut saisir un paramètre aussi global que le « bien-être », il vaut mieux s’en approcher à l’aide de plusieurs indicateurs.

C’est pourquoi j’ai utilisé quatre indicateurs différents pour l’approximation de la courbe générale du bien-être. En sus de l’optimisme social, indiqué par l’âge du mariage, j’ai également inclus un indicateur économique et deux autres indicateurs biologiques ou relatifs à la santé. L’indicateur économique est le salaire des ouvriers de production divisé par le PIB per capita. De manière basique, il indique comment les fruits de la croissance économique sont distribués, soit payés sous forme de salaires aux ouvriers, ou sous forme de dividendes aux actionnaires ou de compensations aux PDG.

L’aspect du bien-être relatif à la santé est appréhendé par deux indicateurs : l’espérance de vie et la stature moyenne. Il est bien évident que l’espérance de vie mesure le bien-être, de même que la stature, comme en atteste une volumineuse littérature (comprenant les écrits de Robert Fogel, Lauréat du Nobel).

Afin de combiner ces quatre indicateurs en un seul, j’ai fait ce qui suit. J’ai premièrement transformé chaque variable afin de rendre plus symétriques les pics et les creux. Puis j’ai procédé au lissage de la tendance, de même que pour l’âge du mariage ci-dessus. Enfin, j’ai divisé par l’écart-type, ce qui permet de les représenter tous sur une même échelle. Voilà à quoi ressemblent les quatre courbes mises ensemble après lissage et mise à l’échelle (remarquez que le mariage a été inversé, car c’est le plus jeune âge qui est corrélé au bien-être) :

Variables mises à l’échelle, salaire/PIB, stature, espérance de vie, mariage, moyenne

Apparaît clairement la tendance de ces variables à évoluer ensemble vers le haut ou le bas. Cependant cette corrélation n’est en rien parfaite. Les fluctuations erratiques sont dues partiellement à ce que l’on appelle le « bruit de mesure ». Cela est particulièrement important pour les premières périodes, quand la collecte des données statistiques était loin d’être parfaite. Mais, qui plus est, ces fluctuations reflètent également et de manière véritable les différentes dynamiques des indicateurs de bien-être. Dans l’exemple fiscal, une telle législation pouvait affecter l’âge du mariage, mais pas l’espérance de vie, tandis que l’invention de la pénicilline pouvait affecter l’espérance de vie mais pas l’âge du mariage. La moyenne des quatre courbes (en trait gras) est obtenue en lissant les fluctuations erratiques, pour mettre en évidence la composante cyclique. Cette moyenne est donc ma meilleure estimation de la courbe générale du bien-être, et c’est la courbe bleue du graphique général.

La courbe rouge est facile à expliquer. Elle est fondée sur l’idée de Kevin Philips (comme il est dit dans l’article d’Aeon), la mesure de l’inégalité étant obtenue par le ratio de la plus grande fortune privée sur celle du ménage moyen :

Année Plus grande fortune (en millions de $)
Richesse moyenne ($$)
Ratio (*1000)
1803 3 300 10
1830 6 350 17
1848 20 400 50
1868 40 500 80
1875 105 500 210
1890 200 540 370
1912 1000 800 1250
1921 1000 1250 800
1940 1500 1750 857
1962  1000  7200  139
 1982  2000  33,300  60
 1992  8000  43,200  185
 1999  85,000  60,000  1417
 2005  46,500  102,844  452
 2010  54,000  66,740  809

La transformation de ce « ratio » par le même lissage de la tendance moyenne, et la mise à l’échelle, que pour les autres variables, donne la courbe rouge du graphique principal.

Il est assez évident que les courbes rouge et bleue sont en opposition de phase presque parfaite, comme par effet miroir. Au cours des phases d’intégration des cycles séculaires le bien-être est élevé tandis que les inégalités sont faibles. Réciproquement, lors des phases de désintégration, le bien-être est bas, et les inégalités fortes.

Cela ne signifie pas qu’il existe une connexion causale directe, c’est-à-dire que l’inégalité déprime directement la qualité de vie pour la majorité de la population. Ou que la qualité de vie déprime l’inégalité. C’est plutôt que ces deux variables sont deux facettes d’une sorte de tout intégré. L’article d’Aeon identifie les interconnexions entre ces variables et d’autres variables démographiques structurelles (pour les systèmes dynamiques, il n’y a pas de cause à effet, chaque variable étant à la fois cause et effet).

En particulier, si l’on y regarde de plus près, on peut voir que les inversions de tendance des deux courbes ne sont légèrement pas en phase : l’inégalité tend à changer de cap après le bien-être.

Le graphique principal énumère également une série d’événements remarquables qui illustrent les va-et-vient de l’histoire américaine. Les événements du côté gauche, codés en rouge, sont typiques des phases de désintégration. Je montre surtout des cas d’instabilité politique comme les émeutes, les grèves ouvrières violentes, et, bien sûr, la Guerre civile américaine ou Guerre de sécession. Remarquez comme ils ont tendance à surgir lors des périodes d’inégalité croissante. J’ai ajouté également le Darwinisme social, et « La Cupidité est une Bonne Chose » du côté gauche du décompte, pour des raisons explicitées dans l’article d’Aeon.

Du côté droit, et codé en bleu, j’énumère les cas les plus importants d’intégration. Contrairement aux guerres intestines (comme la Guerre civile américaine ou Guerre de sécession qui a divisé la nation), les guerres externes (Guerre de 1812, Seconde guerre mondiale) sont listées du côté droit du graphique, car il s’agit d’événements puissamment unificateurs (et par conséquent contribuant à l’intégration).

Peter Turchin

Traduction de Carpophoros pour le Saker Francophone

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