La Bataille de la Montagne du Tigre ou comment raconter l’Histoire à la génération vidéo.


Par Rosa Llorens – Le 21 juin 2015

La Bataille de la Montagne du Tigre n’est plus, comme Détective Dee, un film hongkongais, mais chinois, et l’histoire ne se passe plus dans un lointain Moyen-Age, mais en 1946, pendant la guerre civile entre le fasciste Tchang Kaï Chek et les communistes.

Tsui Hark, le plus célèbre des réalisateurs hong-kongais, en 2008

Tsui Hark a depuis longtemps ses fans, qui encensent ses films aux spectaculaires effets spéciaux, comme dans les deux Détective Dee, sortis en France en 2010 et 2014. Mais voilà que les admirateurs du génie de Hong Kong font la moue : «On ne sent plus ici l’approche chaotique du monde et du langage cinématographique qui font de Tsui Hark un authentique révolutionnaire du 7e art.» (La révolution par le chaos, si tristement actuelle, est-ce vraiment l’idéal d’Abusdeciné ?). Pourquoi donc ?

La Bataille de la Montagne du Tigre n’est plus, comme Détective Dee, un film hongkongais, mais chinois, et l’histoire ne se passe plus dans un lointain Moyen-Age, mais en 1946, pendant la guerre civile entre le fasciste Tchang Kaï Chek et les communistes. Le Monde réagit donc mécaniquement : c’est «un bon film sur fond de soupe patriotarde», qui montre une «évidente concession à l’industrie de Pékin comme aux exigences du pouvoir central». Et Abusdeciné estime que Tsui Hark se contente de «flatter l’héroïsme national sans chercher à le bousculer dans ses croyances et ses habitudes».

Comme on aurait aimé voir cet esprit critique si aigu s’exercer sur Argo, Zéro Dark Thirty, ou American Sniper ! Mais non, là, impossible de voir la patte de la CIA ou du Pentagone, ou autre organe du pouvoir central, et travailler pour l’industrie de Hollywood vous met à l’abri de toute tentation patriotarde. Il n’y a pas lieu non plus de bousculer les certitudes et les habitudes du public américain (qui se propagent à la planète entière) même lorsque, après un Fils de Saül récompensé à Cannes, on nous sort un Labyrinthe du silence, avec ses perpétuels crimes et procès de nazis.

Mais pourquoi reprocher aux Chinois de faire dans le commémoratif ? Ressasser toujours les mêmes épisodes de notre histoire (ou de celle des États-Unis) relève du devoir de mémoire, mais dans le cas des Chinois, c’est de la propagande chauvine imposée par un pouvoir autoritaire !

Mais Positif, Filmosphère, Les Echos vont plus loin (ils semblent s’être donné le mot) : il faut sauver le soldat Tsui Hark en montrant qu’il se désolidarise de ses, commanditaires, qu’il joue double jeu, et que ses débauches d’effets spéciaux n’ont qu’un but : «remettre en cause les récits propagandistes» dont il «met en lumière toute l’absurdité» et «torpiller […] un projet financé à 100% par la Chine»  (Filmosphère). Positif, lui, insiste sur le décalage entre les faits et la façon dont on les présente : «Sait-on vraiment qui était le méchant Hawk ? Quel rôle a joué le vaillant officier de liaison Yang Zirong ? D’ailleurs […] la bataille de la montagne du Tigre a-t-elle eu lieu ?»

On trouve du reste la même volonté de lucidité exacerbée si on cherche des informations sur Wikipédia : tout l’article sur la Longue Marche s’emploie plus à démolir le mythe qu’à rapporter les faits. Ainsi pour l’héroïque passage sur le pont de Luding en 1935 : les soldats communistes sont-ils vraiment passés en s’accrochant aux anneaux de fer du pont suspendu dont on avait arraché les planchettes ? Non, pas du tout, elles étaient en parfait état et bien astiquées. D’ailleurs, la bataille du pont de Luding a-t-elle vraiment eu lieu ? Une survivante interrogée (quel âge pouvait-elle avoir ?) n’a pu évoquer que des souvenirs très flous. Mais peut-être que la Longue Marche n’a jamais eu lieu et que Mao Tsé Toung n’a jamais existé… Les lois contre le révisionnisme ne concernent que la Shoah, on peut donc récrire allègrement l’histoire de la Chine.

Mais Filmosphère finit par des appréciations plus positives; impossible en effet de nier les qualités du film : c’est un «grand spectacle populaire», qui «emporte toute réticence dans son avalanche» (Télérama). Critikat va même jusqu’à mettre au second plan «la pyrotechnie délirante du film», pour y voir avant tout la volonté de rendre hommage à la génération qui a lutté contre l’invasion japonaise ( mais aussi contre le fascisme).

Car cette bataille est un épisode fondamental dans l’histoire de la Chine contemporaine : elle a fait l’objet d’un roman, Tracks in the snowy forest, en 1957, puis d’un opéra dans les années 1960, un des seuls autorisés pendant la Révolution culturelle, puis d’un film, Taking Tiger Mountain by strategy, en 1970, un des plus vus de l’histoire du cinéma chinois, et aujourd’hui de jeux vidéo. C’est devenu une légende, une épopée, oui, mais fondée sur des faits historiques avérés.

Après la victoire sur les Japonais, l’armée du Kuo Min Tang et l’ALP, l’Armée de Libération Populaire de Mao, ont repris la guerre civile qui les oppose depuis 1927. En 1946, l’ALP contrôle une grande partie du Nord-Est de la Chine, l’ancienne Mandchourie, mais des seigneurs de la guerre nationalistes conservent des bastions. C’est l’un d’eux, dans la montagne Hua, que l’unité 203 de l’ALP va réduire, en infiltrant un espion dans la place, puis en empruntant un chemin particulièrement risqué, à plus de 1500 m d’altitude, guidée par des paysans.

Bien sûr, dans le film, tout est magnifié : les soldats atteignent le repaire des brigands accrochés à une corde au-dessus d’un précipice, fixée grâce à un stupéfiant saut à ski (on peut y voir une référence à la traversée du pont de Luding). Car il ne s’agit pas de barber les jeunes générations par des récits d’anciens combattants, mais de leur transmettre cette mémoire en leur parlant leur langue. Le producteur, Yu Dong, voulait une orientation grand public, avec moins de discours patriotique (voir forum.hkcinemagic.com) ; c’est pourquoi il a fait appel à quelqu’un de l’extérieur, connu en outre pour avoir remis au goût du jour des genres traditionnels comme le wu xia pian (les films de sabre), avec The Blade en 1995.

Tsui Hark n’a donc pas fait du sabotage, il a très précisément rempli son cahier des charges. Il nous offre un film à la fois émouvant et déjanté, plein d’humanité et de surprises visuelles qui nous tiennent constamment en haleine, un film-somme où on retrouve avec plaisir les motifs du film de guerre, depuis le film de samouraïs (les Sept samouraïs qui protègent un village) jusqu’au film russe sur la Deuxième Guerre Mondiale (avec l’idylle entre l’officier rigide, exclusivement dévoué au Peuple, et Petite Colombe l’infirmière), où on s’identifie sans réserve aux défenseurs du Peuple.

Et quand Tsui Hark, au milieu du générique de fin, introduit un deuxième dénouement, encore plus délirant que le premier, ce n’est pas pour se moquer de son sujet, mais pour laisser libre cours à son imagination virtuose, sur un projet dont il rêvait, dit-il, depuis 40 ans. Aussi, les effets spéciaux jouissifs ne nuisent pas au climat, à la fois nostalgique et bon enfant, du repas de Nouvel An où, autour du jeune diplômé, recruté par la Silicon Valley, dont le voyage d’adieu, en 2015, dans sa région natale encadre le film, reviennent les protagonistes de l’unité 203 : on retrouve la poésie des scènes où Weerasethakul mêle les vivants et les morts, en accord avec les religions asiatiques fondées sur le culte des ancêtres.

Le cinéma hongkongais est le troisième cinéma mondial, et le cinéma chinois le deuxième (derrière le cinéma indien) : maintenant que la production de Hong Kong s’est tournée vers la Chine continentale et son immense public (16 salles de cinéma ouvrent tous les jours en Chine), on peut espérer que, dans les prochaines années, les films chinois bousculeront les dinosaures hollywoodiens et nos habitudes jurassiques.

Rosa Llorens est normalienne, agrégée de lettres classiques et professeure de lettres en classe préparatoire.

 

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