Japon : quelles seront les suites des élections à Okinawa ?


Par Vladimir Terekhov – le 4 novembre 2018 – Source journal-neo.org

Un scrutin éclair s’est déroulé dans la province d’Okinawa, au Japon, le 30 septembre 2018, afin d’en désigner le nouveau gouverneur. Ces élections, critiques pour le gouvernement fédéral du Japon, n’ont pas désigné le candidat préféré par le gouvernement : malgré les anticipations de Tokyo – et à sa grande déception – Atsushi Sakima, ex-maire de la ville de Ginowan, soutenu par le Parti libéral démocrate au pouvoir, n’a pas remporté la victoire.

Denny Tamaki

C’est Denny Tamaki, ancien animateur de radio, qui a eu cet honneur, en rassemblant 56% des voix exprimées ; il se désigne lui-même comme partisan de l’ancien gouverneur Takeshi Onaga. Ce dernier, décédé début août 2018, constituait un fervent opposant à la présence militaire américaine à Okinawa, qui est la plus grande île de l’archipel Ryūkyū et qui héberge la préfecture du même nom.

Dix jours avant de mourir, l’ancien gouverneur avait livré une sorte de testament politique, affirmant qu’il tenait à retirer la permission de construire, sur une zone côtière de l’île peu peuplée de Henoko, un nouveau site pour la station aérienne du corps des marines des USA de Futenma. Cette base est actuellement installée au cœur de la ville de Ginowan, dont la population n’est pas loin des 100 000 personnes.

Le 15 août, des ouragans étant déclarés à l’approche, tous les travaux en cours à Henoko, financés et gérés par le gouvernement fédéral depuis plus d’un an, avaient été suspendus.

D’un point de vue légal, dans le conflit entre Takeshi Onaga et Tokyo, c’est le gouvernement fédéral qui l’emporte ; mais ce dernier avait décidé de ne pas envenimer la situation, suite au décès du gouverneur, qui était populaire. Le gouvernement fédéral comptait sur la victoire de son poulain Atsushi Sakima pour reprendre les travaux de construction sans délai.

Mais c’est raté pour cette fois. Les journaux japonais, qui avaient suivi de près l’élection et en faisaient leurs gros titres depuis une semaine, se sont trouvés bardés de photos du vainqueur et de ses partisans, dont certains ont immédiatement été bloquer le site de construction de Henoko.

Les protestataires d’Okinawa ont reçu un soutien inattendu depuis l’autre côté de l’océan Pacifique, pas moins qu’aux USA. Le groupe d’écologistes unifié entre les USA et le Japon a déposé un appel auprès du tribunal de l’État de Californie, quant à des infractions constatées dans la procédure d’approbation du ministère américain de la défense, au sujet du non-respect de l’écosystème unique d’Okinawa par les travaux réalisés à Henoko.

Les plaignants mettent notamment le doigt sur le devenir du dugong, une espèce rare de mammifère marin, qui habite les zones côtières de cette île. On estime que les bruits de moteur de l’avion convertible Osprey, ont des effets néfastes sur le système nerveux des dugongs. Le tribunal a confirmé qu’il examinerait le fond du sujet.

Denny Tamaki avait promis, lors de sa campagne électorale, qu’il suivrait la voie ouverte par Takeshi Onaga, le gouverneur décédé. En pratique, cela veut dire non seulement gêner le déménagement de la station aérienne américaine de Futenma à Henoko, convenu entre le Japon et les USA, mais également reprendre les actions de son prédécesseur vers un retrait total de l’armée américaine de l’île d’Okinawa. Cela représente pas moins de 70% des soldats américains déployés au Japon.

Précisons que Takeshi Onaga avait à l’esprit de faire sortir les soldats américains déployés à Okinawa du pays (sans mentionner d’endroit en particulier), et non pas relocaliser les bases américaines sur les quatre îles principales du Japon. Ce projet apparaît comme irréalisable (dans un avenir proche), si l’on considère le fait que le Japon est plus intéressé par l’alliance militaire et politique américaine que l’Amérique elle-même.

Mais cette voie n’est pas totalement impossible à l’avenir, à supposer par exemple que les actions de politique étrangère néo-isolationistes du président américain en exercice se poursuivent – ce dernier a émis certains signaux inhabituels en la matière (face à la Corée du Sud et au Moyen-Orient).

Pour revenir sur le résultat du scrutin, la commotion que subit le gouvernement fédéral du fait du résultat est liée à la question posée par Washington. Il s’agit jusqu’ici d’une question tacite, mais on pourrait la formuler ainsi : « Les gars ! Qui est le premier intéressé par le sujet ? Si c’est bien vous, nous attendons que vous établissiez les conditions nécessaires pour que nos soldats puissent faire leur travail d’alliés. Et oubliez ces sornettes de volonté du peuple. Le nouveau gouverneur, après tout, n’a pas été élu à une majorité écrasante. »

Le Premier ministre japonais, Shinzō Abe, n’avait vraiment pas besoin de cela en ce moment. Deux jours avant les élections d’Okinawa, il est revenu de New York où, outre le discours qu’il a prononcé devant l’Assemblée générale des Nations unies, il a eu à participer à des négociations difficiles (les analystes ne disposent même pas d’une estimation de la durée de celles-ci) avec Donald Trump. Le sujet des conversations était le même qu’au cours des 18 derniers mois : essayer de résoudre les problèmes rencontrés dans le commerce bilatéral entre les deux pays, et leurs relations économiques.

Si l’on met de côté le problème d’Okinawa, Shinzō Abe est déjà en position de faiblesse dans ces négociations : son opposant a un argument en béton armé, qui réside dans la balance commerciale positive du Japon depuis des années avec les USA (qui s’élève à 70 milliards de dollars par an). Trump soutient que ce déséquilibre provient de politiques douanières déloyales et injustifiées de la part de ses partenaires. Comme nous l’avions énoncé dans un article précédent, le premier ministre japonais a été amené à accepter de sérieuses concessions au cours de ces négociations à New York.

Pour cette raison, un nouveau motif de reproches de la part de l’allié américain est bien la dernière des choses dont le gouvernement japonais a besoin en ce moment, surtout dans le domaine militaire et politique.

Dans les premiers jours suivant les élections, le désaccord entre le gouvernement fédéral et le gouverneur d’Okinawa n’apparaissait pas complètement bouché. Chacune des parties gardait ouverte la possibilité de parvenir à un compromis.

Mais, comme c’est souvent le cas avec les populistes, il s’agit pour le nouveau gouverneur de garder le cap après avoir surfé sur la vague populaire . Le 26 octobre, le parlement de la préfecture d’Okinawa a émis un décret, prévoyant la tenue d’un référendum au seul sujet de la construction de la base de Futenma sur l’île de Henoko. Selon les lois en vigueur, un scrutin pour recueillir l’expression de la volonté populaire devra être tenu 6 mois plus tard, soit au printemps 2019.

Ce sujet continuera d’être un point douloureux dans les relations entre le gouvernement fédéral et l’une de ses préfectures, et (pour l’instant, indirectement) va faire également que les relations entre le Japon dans son ensemble et son allié principal ne vont pas s’améliorer avec le temps, bien au contraire.

Vladimir Terekhov est expert sur les sujets de la région Asie-Pacifique, et travaille en exclusivité pour le journal en ligne New Eastern Outlook.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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