Huawei, la 5G et la Quatrième révolution industrielle


Ou comment se tirer dans les deux pieds avec une seule balle


Par Godfree Roberts – Le 29 janvier 2019 – Source The Unz Review

 

Les opérateurs de téléphonie mobile du monde entier sont en compétition pour le passage à la 5G qui permettra le développement des véhicules autonomes, de la réalité virtuelle et des villes connectées. Cela ne concerne pas quelques millions de terminaux, mais bien des milliards de terminaux qui seront à connecter sur le même réseau. Les pays qui seront les premiers entrants dans le marché de la 5G auront un avantage compétitif d’au moins dix ans. Ils peuvent s’attendre à bénéficier d’avantages disproportionnés en terme d’impact macroéconomique en comparaison avec ceux qui prendront le train en marche. Le plan quinquennal chinois prévoit d’investir 400 milliards supplémentaires dans la 5G, ce qui créera un tsunami technologique qui placera les autres pays dans une position de retard impossible à rattraper. Deloitte

La 5G est un outil de productivité au niveau du pays, dont les avantages, comme ceux qui proviennent des chemins de fer, sont moins remarquables au niveau du consommateur final, mais d’une importance vitale à l’industrie et au commerce. La 5G est 20 fois plus rapide que la 4G, et sera la colonne vertébrale de l’Internet des Objets [IoT, « Internet of Things » en anglais, terme qui désigne tous les objets de la vie courante qui ne fonctionnent plus que connectés à l’internet, NdT], avec la capacité d’assurer un million de connexions simultanées au kilomètre/carré, avec une délai de transit (latency) de l’ordre de la milli-seconde grâce à l’utilisation plus efficace de l’électricité et des fréquences radio, avec une vitesse de téléchargement de 20Gb/seconde, permettant la création d’usines voire de villes connectées de façon intelligente.

L’équipement basé sur des spécifications uniques à la 5G, tel le standard que la Chine développe, est pensé pour pouvoir fonctionner indépendamment des réseaux 4G, ce qui implique que les opérateurs de téléphonie mobile seront contraints de repenser la structure de leurs réseaux et d’acheter de nouvelles stations de base en 5G pour proposer des vitesses de transfert de données et de la bande passante plus grandes, tout en garantissant une super-fiabilité et des faibles délais de transit pour permettre le développement de connexions inter-machines et des véhicules autonomes. Aujourd’hui de nombreuses nouvelles technologies comme l’Internet des objets et l’Intelligence artificielle sont prêtes pour une utilisation de masse, et la technologie derrière la 5G est remarquablement bien développée. Une fois lancé, un système en 5G permet une augmentation des performances de tous les terminaux connectés d’une façon qui dépasse l’imagination. Plutôt que n’être que de simples nouveaux terminaux isolés, ils seront en mesure de créer un réseau d’objets inter-connectés presque « vivant », capable d’actions inter-machines et d’interactions machine-humain.

Imaginez des milliers d’applications, des milliards de puces RF uniques imprimables, des millions de commandes de machines, d’automobiles et autres utilisations qui seront rendues possibles grâce au faible délai de transit des données que seule la 5G permet.

Le temps de réaction d’une milli-seconde, permis par la 5G, est dix fois plus rapide que le temps de réaction humain, ce qui donnera à toute interface humain-machine une sensation de « réalité ».

Après qu’un chirurgien en Chine ait réalisé la première opération à distance au monde par le biais d’un réseau 5G, le docteur Michael Kranzfelder a déclaré au Collège de chirurgie allemand que « la 5G est une technologie de pointe qui jouera un rôle important dans la chirurgie de demain et ouvrira de nombreuses autres applications pour lesquelles le standard précédent était tout simplement trop lent ».

Le marché mondial de l’infrastructure de la 5G, qui se monte à 528 millions de dollars en 2018, augmentera de 118% TCAC [« Taux de croissance annuel cumulatif, ou CAGR » en anglais, NdT], pour atteindre 26 milliards en 2022. Les créations de valeur, directes et indirectes, permises par la 5G, atteindront respectivement 6 300 milliards et 10 600 milliards de dollars en 2030 selon IDC.


En échange d’un délai de transit de l’ordre de la milli-seconde, d’une précision géographique de l’ordre du décimètre, d’incroyables vitesses de téléchargement et de bande passante inégalée, la 5G exige l’installation de cinq fois plus de stations cellulaires que la 4G. Ci-dessous, un résumé de l’avancée des installations en 2018 :

Un élément déterminant du déploiement de la 5G est l’installation de nouvelles tours cellulaires, dont beaucoup doivent être installées au sommet de lampadaires ou autre piliers dans des zones fortement peuplées. La Chine est en avance dans ce domaine. En 2017, China Tower, la société d’État qui opère les tours cellulaires, a ajouté 500 nouvelles tours chaque jour, pour un total aujourd’hui de deux millions de tours, alors que les États-Unis n’en comptent que 200,000. « Cette disparité entre la rapidité avec laquelle la Chine et les États-Unis sont capables d’augmenter l’infrastructure et la capacité de leur réseau est du meilleur augure pour la Chine dans la course à la 5G », selon l’étude du cabinet Deloitte.


Il est intéressant de noter qu’une seule société détient des brevets technologiques sur la 5G de façon significative, contrôle sa chaîne de production d’un bout à l’autre, fabrique tous les éléments nécessaires à la construction de réseaux 5G, y compris ses propres puces, et est capable de les assembler et les installer au niveau national pour un coût raisonnable: il s’agit de Huawei.

Les clients qui choisissent d’autres fournisseurs que Huawei doivent réaliser une intégration de leurs infrastructures qui leur coûte plus cher, est moins fonctionnelle, offre moins de compatibilité et moins d’éléments qui peuvent être mis-à-jour, pour le double du prix, des délais d’installation deux fois plus longs et pour un service de qualité inférieur aux solutions de Huawei, qui produit tous les systèmes de la 5G, offre des solutions de réseaux clés-en-main, allant des antennes aux centrales électriques nécessaires, des puces, serveurs et terminaux, tout cela en réalisant des économies d’échelle. L’offre Huawei sur le marché du haut-débit est réellement inégalée.

Huawei compte dans ses rangs 700 mathématiciens, 800 physiciens, 120 chimistes et 6 000 chercheurs en sciences dures. Dans son catalogue de 87 805 brevets, plus de 11 152 brevets fondamentaux ont été déposés aux États-Unis, et la société détient des accords de licences croisés pour les brevets avec de nombreuses sociétés occidentales. Votre téléphone Huawei est assemblé en seulement 28,5 secondes de travail humain dans une usine de production automatisée qui s’étend sur plus de 1,4 kilomètre/carré. L’automatisation de la production et les améliorations technologiques ont permis de réduire son équipe de production à seulement 17 personnes supervisant 30 chaînes de production pouvant livrer deux millions de téléphones par mois.


En 2018 Huawei a révélé le premier jeu de composants (chipset) au monde pour station de base 5G, appelé Tiangang, qui permet le déploiement de réseaux 5G simplifiés et de réseaux à grande échelle. Ce produit est une avancée technologique en matière d’intégration, de puissance de calcul, de largeur de bande spectrale, et est compatible avec la haute bande spectrale de 200MHz nécessaire pour les futurs réseaux, tout en étant 2,5 fois plus rapide que les autres produits existants. Tiangang améliore de façon révolutionnaire les modules d’antenne active (AAU) et permet de réduire de moitié le poids d’une station de base 5G. Huawei a déjà livré 25 000 stations de base 5G dans le monde entier, a déployé des réseaux 5G dans plus de dix pays, et prévoit d’en déployer dans 20 autres pays en 2019.

Tiangang n’est pas la seule corde à l’arc de cette société. Andrei Frumusanu explique que la Division semi-conducteurs de Huawei, HiSilicon, est la seule société en mesure d’entrer en compétition avec Qualcomm, et dans certains domaines, bénéficie même d’une confortable avance. Son chipset de 7nm pour les centres de données, l’Ascend 910, est deux fois plus puissant que le Nvidia v100, en plus d’être le premier chipset AI-IP à proposer nativement un TeraOPS/watt optimal sous tous scénarios. Son processeur de 7nm basé sur un ARM, le Kunpeng 920, permet d’augmenter de 20% le développement de la puissance de calcul pour le big data, l’informatique dématérialisée (cloud), ainsi que pour les applications natives d’ARM. Son processeur Kirin 980 est le premier processeur de 7nm de type « system-on-chip » (SoC) d’usage commercial et le premier à utiliser les cœurs de processeur (CPU core) Cortex-A76, des doubles unités de traitement neurales, une unité de traitement graphique (GPU) Mali G76, un modem LTE cadencé à 1.4 Gbps et un support pour de la mémoire RAM plus rapide. Avec 20% de performance en plus et 40% de consommation énergétique en moins comparé aux systèmes de 10nm, ce système est deux fois plus rapide que le Qualcomm Snapdragon 845 et que le A11 d’Apple. Le Kirin 980 intègre 6,9 milliards de transistors sur une seule puce pas plus grande qu’un ongle. Le modem breveté de Huawei délivre la plus grande vitesse en signal Wifi et son récepteur GPS sur fréquence L5 donne une précision de l’ordre de 10 centimètres,  fonctionne à une vitesse de 1,4 Gbps et est compatible avec la mémoire RAM 2,133MHz LPDDR4X.

Le téléphone 5G de chez Huawei sortira en juin de cette année. Celui d’Apple devra attendre le mois de septembre 2020.

Les quatre opérateurs de téléphonie mobile de Beijing sont en train d’investir 30 milliards de yuan (5,4 milliards de dollars) pour équiper la ville d’un réseau 5G d’ici 2022 et pour intégrer cette technologie à des infrastructures telles le nouvel aéroport, la ville nouvelle en banlieue et les Jeux olympiques d’hiver de 2022. La ville, où sont basés le siège des plus grandes sociétés technologiques de tout le pays, prévoit de générer 200 milliards de yuan de revenus liés à la 5G d’ici 2022. La mairie a favorisé la création de centres d’innovation industrielle, des projets spéciaux et des centres manufacturiers pour développer des éléments vitaux, dont des composants et des puces entrant dans la fabrication d’émetteurs/récepteurs radio. La ville a pour objectif de pousser ses sociétés à détenir 10% de part de marché mondial pour les composants 5G. « Permettre les innovations technologiques sur le développement de composants vitaux des réseaux 5G, et les intégrer au processus manufacturier est la première étape du développement de l’industrie de la 5G à Beijing », explique le plan de la mairie.

La ville nouvelle de Xiongan, qui sera peuplée de 6 millions d’habitants à quelques 100 km de Beijing, et qui recevra ses premiers résidents en 2020, est équipée pour la 5G. Ses résidents ne verront aucune signalisation routière, mais plutôt de nombreux véhicules autonomes, la technologie de reconnaissance faciale permettra l’accès à de nombreux endroits, et les habitants seront en mesure de rejoindre Beijing par un train à lévitation magnétique sans conducteur, qui coûte le même investissement que celui d’une rame de métro mais qui se déplace à 200 km/h, sans aucune pièce mobile. Une véritable ville du futur, rendue possible par la 5G, Xiongan est pensée pour générer les mêmes gains de productivité relatifs pour ses résidents que ceux que la Révolution industrielle a apporté à l’Angleterre au 19ème siècle.

Les États-Unis considèrent Huawei comme étant « dangereuse pour la sécurité » parce que Huawei protège la confidentialité des communication des usagers : « la plupart des données stockées sur votre téléphone Huawei (photos ; historique d’appel ; liste de contacts ; messages ; historique de navigation, etc.) seront strictement protégés. De plus, chaque utilisateur sera clairement notifié de la nature des informations collectées à son sujet, et aura le contrôle total sur la collecte, l’analyse et le partage de ses informations personnelles. Sans son consentement formel, ses données personnelles ne seront pas communiquées à des tierces parties ».

Les révélations d’Edward Snowden suggèrent que Huawei est plus victime que coupable. L’unité « Opérations d’infiltration sur mesure » de la NSA s’est infiltrée en 2010 dans les serveurs de la société Huawei, et lisait les courriels de la direction, tout en analysant les codes source dans les produits Huawei. Lors d’une réunion de la NSA, on fanfaronna que « nous avons actuellement un très bon accès à l’information, et tellement de données que nous ne savons pas quoi en faire ». Un fichier de présentation révéla également que la NSA prévoyait d’implanter ses propres « portes dérobées » dans les logiciels de Huawei. En 2014, le New York Times, le Times et Reuters révélèrent que la NSA avait pu infiltrer le siège de Huawei, surveilla tout son état-major et put analyser toute la structure des données de la société.

Un des objectifs de cette opération était de trouver des liens entre Huawei et l’Armée populaire de libération, tandis que l’autre objectif était de trouver des faiblesses dans les logiciels afin que la NSA puisse espionner des pays par le biais d’équipements vendus par Huawei, comme ce fut le cas chez Cisco, qui avait installé des « portes dérobées » pour le compte de la CIA.

Le New York Times expliqua que son article sur l’opération Shotgiant était basée sur des documents de la NSA « fuités » par Edward Snowden. La NSA se tenait prête à lancer une offensive de guerre électronique par le biais des produits Huawei si le Président en donnait l’ordre. « Beaucoup de nos cibles communiquent par des équipements construits par Huawei. Nous voulons nous assurer que nous savons comment exploiter ces équipements », rapporta le New York Times, citant le document de la NSA, expliquant plus loin « tenter d’accéder à des réseaux ciblés » dans le monde entier.

Bien Perez et Li Tao expliquent que le gouvernement chinois veut que chaque industrie utilise les infrastructures les plus modernes pour générer des gains de productivité. Il s’agit d’un objectif stratégique, et il pense que la 5G y contribuera. La Chine a des projets très ambitieux pour la promotion du volet industriel de l‘Internet des objets, l’informatique dématérialisée (cloud computing), l’Intelligence artificielle, autant de possibilités qui requièrent le soutien de tous nouveaux réseaux 5G. Par exemple les véhicules autonomes ont besoin de senseurs, d’intelligence artificielle et de stations de base au bord des routes pour permettre une connectivité rapide et sûre permettant aux véhicules de communiquer entre eux afin d’éviter des collisions entre eux ou avec des piétons. Les réseaux 4G d’aujourd’hui ne sont pas capables de soutenir des échanges de données aussi rapides.

Le projet chinois d’un déploiement ambitieux de la 5G est en phase avec le plan de développement national appelé Made In China 2025. À ses débuts, ce plan était centré sur la capacité des opérateurs nationaux d’atteindre un taux de pénétration de la 5G de 82% en 2025, dans le cadre d’une modernisation industrielle du pays. Un autre objectif de ce plan était de pousser les fournisseurs nationaux à atteindre une part de marché de 40% pour tous les processeurs utilisés dans les téléphones mobiles vendus en Chine. D’après la dernière version du plan publiée en janvier, Beijing veut désormais que la Chine devienne le premier fabricant d’équipement de téléphonie au monde.

Des usines « intelligentes » intègreront la totalité du processus de production, organiseront la fabrication, le transfert et la livraison de composants utilisant le moins d’énergie, de matières premières et d’eau possible, vers une chaîne d’assemblage optimisée de produits sur mesures commandés par les consommateurs, jusqu’à la livraison optimisée de ces produits au consommateur final, incluant la phase suivante de suivi de l’utilisation du produit, son efficacité et sa localisation. Les villes intelligentes auront des voitures autonomes, tout comme les autobus, camions de livraisons ainsi que des ports et aéroports. L’économie intelligente donnera naissance à des connexions inter-cités par TGV ; des données transparentes concernant l’exploitation des mines ; de la production d’énergie ; des transports ; des communications et du gouvernement. Le suivi médical et l’émergence de la technologie de prolongement de la vie libèrera la Chine du piège de la dépendance, parce que la population sera plus à même de vivre longtemps et sainement grâce au suivi médical continu que pourra collecter et partager un bracelet connecté.

Le président Trump a critiqué le programme Made In China 2025 parce que les États-Unis, coincés dans une analyse macroéconomique néo-classique, servent un système qui non seulement ne produit plus aucun objet, mais ne peut également plus investir dans les infrastructures essentielles pour le prochain saut technologique dans la révolution industrielle qui a lieu. Ceci conduira les pays Anglo-saxons à un retard technologique de dix ans sur la Chine, sur la 5G et les technologies associées. Les Allemands, eux, ont correctement appelé leur propre version du programme chinois China 2025 « Industrie 04 », comme dans « Quatrième révolution industrielle ». Les enjeux de la 5G sont tels que si l’Allemagne rejette Huawei, elle risque de commettre un suicide économique.

Godfree Roberts

Traduit par Laurent Schiaparelli, relu par Cat pour Le Saker Francophone

www.pdf24.org    Envoyer l'article en PDF   

2 réflexions au sujet de « Huawei, la 5G et la Quatrième révolution industrielle »

Les commentaires sont fermés.