Faillite de l’Ukraine. Les dirigeants ukrainiens seuls, face à leurs créanciers


Valentin Katasonov

Par Valentin Katasonov – Le 28 décembre 2015 – Source Strategic Culture

Le 18 décembre, le gouvernement ukrainien a officiellement annoncé son refus de rembourser sa dette de 3 milliards de dollars à l’égard de la Russie. Le paiement était dû le 20 décembre. Kiev a aussi refusé de payer les $75 millions d’intérêts de la dette ainsi que les $507 millions que deux sociétés ukrainiennes doivent toujours aux banques russes (le gouvernement ukrainien avait promis de cautionner les dettes de ces entreprises).

Les dirigeants ukrainiens ont appelé ce refus un moratoire, et certains médias ukrainiens l’ont nommé embargo, mais il y a une signification évidente cachée derrière ces mots : le pays est en faillite. Ce même jour, Aleksei Pushkov, le chef de la commission des Affaires étrangères de la Douma, a déclaré que si l’Ukraine introduisait un moratoire sur le paiement de sa dette à la Russie, cela équivaudrait à la déclaration par l’État de son défaut sur celle-ci. Et aucun discours d’Arseni Iatseniouk ne réussira à cacher cette évidence.

Natalie Jaresko, ministre ukrainienne des Finances, et Arseni Iatseniouk, Premier ministre ukrainien

Natalie Jaresko, la ministre des Finances de cet État en faillite, ne pourrait pas venir avec une meilleure explication du refus de payer la dette, sinon l’appeler «la volonté du peuple». L’actuel gouvernement a mis l’Ukraine au pied du mur : le pays est maintenant pris en otage par son accord de restructuration de sa dette. Si Kiev paie Moscou, alors les créanciers privés qui ont signé cet accord protesteront avec véhémence. Le château de cartes créé par la restructuration s’effondrera. Il y a encore un autre élément dans la réticence de Kiev à payer. Dmitry Medvedev a résumé la logique du gouvernement d’un seul mot : des escrocs. Washington a fait tout ce qu’il pouvait pour encourager le goût prononcé de Kiev pour la chicane, ainsi que le culot du gouvernement au sujet de sa dette extérieure.

Mais tout a une fin. Il y a aujourd’hui des signes que Washington se prépare à remettre l’Ukraine à la tendre miséricorde de ses créanciers et à d’autres vautours financiers. Le Conseil d’administration du FMI a voté à l’unanimité pour reconnaître le prêt de la Russie à l’Ukraine comme officiel ou souverain. Quelqu’un aurait pu penser qu’Oncle Sam, qui a soutenu avec enthousiasme le régime de Kiev, dormait, tout simplement, pendant ce vote. Mais ce n’est pas du tout ce qu’il s’est passé. Surtout depuis que même le directeur du FMI pour les États-Unis a voté en faveur de cette décision. Qu’est-ce qu’il n’y a pas à comprendre ?

Un changement des règles régissant les prêts du FMI lui permet aujourd’hui de continuer à en octroyer même après qu’un défaut a été annoncé sur des obligations dues à des créanciers souverains. Ici, je voudrais souligner la logique qui sous-tend la décision prise par le personnel du Fonds pour modifier ces directives : les prêts suivants du FMI pourraient être accordés à un pays qui a fait défaut, dans le but de l’aider à rembourser ses obligations à un prêteur souverain. Permettez-moi de vous soumettre une idée peu orthodoxe : le FMI transférera à Moscou le prochain versement prévu, en vue de régler la question de la dette de 3 milliards de dollars, après quoi les créanciers et autres vautours financiers pourront se mettre au travail du partage du gâteau ukrainien. Pour Oncle Sam – le saint patron de ces créanciers et vautours – il est nettement préférable de laisser Moscou prendre sa part puis de libérer la voie pour les pillards.

Maintenant – à propos de ces créanciers et de ces vautours. Selon toute apparence, un accord a été conclu avec eux sur la restructuration de la dette. Kiev a cependant toujours souligné que tous ses créanciers et prêteurs étaient invités à participer aux négociations sur la restructuration, y compris la Russie, que Kiev considère comme étant comparable aux vautours financiers tels que le fonds d’investissement Franklin Templeton. Iatseniouk et Jaresko ont insisté pour dire que le prêt russe accordé à l’Ukraine à la fin de 2013 entrait dans la catégorie des dettes privées et que, dans les négociations, cela plaçait la Russie, aux côtés du fonds Franklin Templeton et d’autres vautours. Et si un prêteur privé ne venait pas s’asseoir à la table des négociations – eh bien, c’était son problème. Deux détails importants ne doivent cependant pas être négligés.

Tout d’abord, tous les créanciers privés n’étaient pas présents dans les négociations. Selon nos informations, les détenteurs d’au moins un certain pourcentage de la dette n’étaient pas représentés lors des discussions. Ce sont très probablement les vautours endurcis qui temporisent jusqu’à aujourd’hui. Franklin Templeton pourrait transférer une partie de ses titres de créance à ces agents secrets qui sortiront de leur repaire au bon moment. Ce sont des agents comme ceux-ci qui ont détruit l’accord sur la restructuration de la dette de l’Argentine atteint dans les années 2000. Ces étrangers ne détenaient qu’un petit pourcentage de cette dette, comparé à sa valeur nominale totale, mais cela a été suffisant pour que l’Argentine soit aujourd’hui de nouveau aux prises avec son énorme dette souveraine, qui date du début des années 2000 (bien que l’Argentine continue à résister à l’assaut des vautours et refuse de respecter les jugements d’un tribunal de New York qui annulent la restructuration).

Ensuite, même les créanciers privés qui ont conclu un accord avec Kiev sur une restructuration de sa dette peuvent réexaminer l’accord précédent à la lumière du fait qu’ils ont été trompés par Kiev. Moscou n’était pas un créancier privé (commercial), mais un créancier officiel (souverain), comme le FMI en a jugé. Cela pourrait donner naissance à une situation où tous ces créanciers privés parviennent à s’unir pour présenter à Kiev leurs demandes de remboursement à 100%. Et cela sans prendre en considération les dates d’échéance des titres de créance. Les financiers nomment cela un «défaut croisé» (dans lequel tous les créanciers déposent des demandes de remboursement contre un créancier, dans l’éventualité où un défaut serait déclaré sur n’importe laquelle de ses dettes).

Il faut noter tout spécialement que la semaine dernière, le fonds d’investissement Franklin Templeton a rejeté la demande du gouvernement ukrainien de restructurer la dette de la ville de Kiev. La relation avec le FMI n’est pas non plus sur la bonne voie pour le gouvernement de Iatseniouk, parce que le Fonds n’est pas satisfait des progrès des réformes budgétaires et fiscales en Ukraine, et parce qu’un budget équilibré n’a pas encore été adopté. Sans cela, l’Ukraine ne verra pas la prochaine tranche prévue du FMI (que Iatseniouk et Jaresko s’attendaient à recevoir en octobre).

Quant à la Fédération de Russie, elle se prépare à passer à l’action sitôt que le délai de grâce (10 jours après le 20 décembre) prendra fin. Cela signifie qu’elle soumettra cette affaire au système judiciaire anglais. Peu importe combien de temps il faudra aux tribunaux pour l’examiner, la Russie devrait obtenir son argent (plus les intérêts de retard). Le système judiciaire anglais a une très faible envie de s’impliquer dans la politique, même du côté du régime de Kiev. Les tribunaux anglais tiennent à leur réputation.

Et le procès sera tout aussi coûteux pour Kiev. Les investisseurs et les créanciers privés ne sont pas prêts à changer uniquement pour se conformer aux besoins politiques du gouvernement ukrainien. Un défaut est toujours un défaut. En particulier un défaut souverain. Les pays qui subissent un défaut souverain (les États en faillite, en d’autres termes) ne sont pas renfloués avec de nouveaux prêts ou des investissements. Même s’ils parviennent à tromper leurs créanciers souverains, les prêteurs privés considèrent cela comme le baiser de la mort pour de futures relations d’affaires.

Je pense que le gouvernement de Kiev a finalement réalisé qu’il est totalement et irrévocablement tombé dans un piège financier. Jaresko a commencé, de manière inattendue, à balbutier quelque chose sur le fait que Kiev «espère un accord avant le procès sur cette affaire» avec Moscou. Toutefois, le ministre des Finances d’Ukraine a fait cette déclaration à propos de la disposition du débiteur à négocier «de bonne foi» avec son créancier (ce qui est exigé par les nouvelles règles si un pays doit encore recevoir de l’argent du FMI dans l’éventualité d’un défaut souverain) le même jour que l’annonce du moratoire (c’est-à-dire le défaut). Et même cela était une déclaration verbale, et non une proposition formelle au ministre russe des Finances. Je pense que Kiev aurait dû entamer des négociations de bonne foi six mois plus tôt. Iatseniouk et Natalie Jaresko se trouvent aujourd’hui acculés sur l’échiquier financier. Le 18 décembre, Kiev a elle-même annoncé haut et fort une mise en échec. Mais dès le début de l’année prochaine, ses créditeurs la mettront échec et mat.

Valentin Katasonov

Traduit par Diane, vérifié par Ludovic, relu par Literato pour le Saker francophone

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