Enfin un avenir pour les Kurdes ?


Par Ghassan Kadi – Le 21 mars – Source thesaker.is

combattants du PKK en Turquie
Combattants (tes) du PKK en Turquie

Personne ne peut dire qu’il sait ce qui se passe dans la tête des Kurdes, sauf les Kurdes eux-mêmes, et encore, peut-être pas tous les Kurdes.

Il est plutôt étonnant que des non-Kurdes attendent des Kurdes qu’ils parlent d’une seule voix, qu’ils aient une même aspiration, une seule orientation politique, comme si toutes les autres nations étaient unies au point de ne faire entendre toujours qu’une seule voix. Étonnant ! Y a-t-il une seule nation dans le monde à pouvoir faire ainsi ?

On n’aime guère les Kurdes, et souvent, on dit d’eux qu’ils sont divisés. A ce propos, n’est-ce pas George W. Bush qui a gagné sa première élection présidentielle avec seulement quelques milliers de voix d’avance, sur des dizaines de millions d’électeurs ? Alors, pourquoi le monde entier attend-il une décision unanime des Kurdes, quand les règles de la démocratie stipulent que 50,01% représentent la majorité démocratique ?

Le monde devrait laisser les Kurdes tranquilles et admettre qu’ils ont le droit d’avoir des opinions différentes, et reconnaître en même temps qu’ils se sont longtemps battus pour avoir leur État et leur auto-détermination.

Ce dont nous devons nous rappeler, c’est que les Kurdes sont présents dans la région depuis des milliers d’années, bien avant que le Levant n’adopte la langue arabe comme langue officielle, et devienne une région du monde arabe.

Toutes les anciennes cultures levantines ont dû se sentir aliénées quand le panarabisme était à son apogée, du temps de Nasser et du Baath. Après tout, les Assyriens, les Araméens, les Chaldéens… et les Kurdes, ne sont pas des Arabes. En effet, la nationalité et l’appartenance ethnique sont deux choses différentes, et ces peuples mentionnés plus haut, comme les autres dans la région, sont tous syriens.

Ce qui exacerbe le problème kurde en particulier est le très grand nombre de Kurdes, si vous les comparez aux autres peuples minoritaires, leur implantation dans plusieurs États (la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran), le manque d’idéologies qui pourraient les réunir et leur apporter la sécurité, et enfin, la discrimination et les persécutions. Il n’est donc pas étonnant qu’ils cherchent à obtenir un État et la sécurité.

carte du Kurdistan

Toute reconnaissance officielle des Kurdes est ce que craint la Turquie ; résultat, au lieu de considérer les Kurdes de Turquie comme des citoyens égaux par rapport aux autres peuples, la Turquie les considère comme des chevaux de Troie. L’évolution de la Turquie vers un État national devrait lui faire inclure les Kurdes dans cet État, mais la Turquie les a toujours discriminés, divisés et maintenus dans un statu quo où les Turcs leur étaient supérieurs. De l’autre côté de la frontière, l’attitude de la Syrie a mûri pendant la guerre, c’est une évolution qui a été arrosée par le sang du sacrifice, par la sueur et les larmes, et les Kurdes ont gagné leur place avec un grand honneur. La question de savoir à laquelle des deux nations, la Syrie ou la Turquie, ils appartiennent, n’a pas encore été tranchée. Mais tout montre qu’ils vont revenir à leurs racines syriennes.

Il faut être honnête, et reconnaître que les Kurdes ont été marginalisés, même en Syrie. [La Syrie s’appelle officiellement la République arabe syrienne, NdT] C’est ce qui explique que certains Kurdes syriens n’ont même pas de papiers d’identité. On raconte beaucoup d’histoires sur la façon dont tout cela est arrivé, mais la plus plausible est, apparemment, que certains Kurdes ne se sont pas enregistrés au moment du recensement de 1932. Ils avaient peur que ce recensement ne soit une feuille de route cachée et qu’ils soient pris pour cible. Résultat, ils ont raté l’occasion de devenir des citoyens syriens, et leurs enfants et petits-enfants en ont subi les conséquences.

Le gouvernement syrien va devoir trouver comment régler cette grave anomalie et donner aux Kurdes tout le respect qu’ils méritent.

Erdogan veut chasser les Kurdes de Syrie pour les remplacer par des sunnites syriens qui lui seraient loyaux. C’est l’idée qui est derrière son projet de créer une zone de sécurité large de 80 kilomètres le long de la frontière, à l’intérieur du territoire syrien. De plus, cette zone de sécurité séparerait les Kurdes de Syrie des Kurdes de Turquie, et aurait renforcé sa domination sur les Kurdes de Turquie. Mais ce n’est pas arrivé.

Dans ce retournement du destin, ce qu’Erdogan semble avoir obtenu est plutôt l’inverse. Il y a eu beaucoup de rumeurs et de sous-entendus au sujet d’une fédération et d’une autonomie récemment annoncée pour les Kurdes au sein de la Syrie. Dans des conditions normales, une autonomie au sein d’un État et une fédération annoncent un danger. La partition n’est vraiment pas loin. Dans ce cas précis cependant, il pourrait y avoir autre chose que l’on ne voit pas au premier coup d’œil.

Arrêtons-nous une minute et rappelons-nous que Poutine veut absolument détruire le fondamentalisme islamique là où il grandit et où il forme des métastases. Quand la Turquie a abattu le Su-24, cela a encore augmenté la résolution de Poutine, et maintenant il est déterminé à mettre fin au rêve d’Erdogan ; rêve qui n’est en réalité rien de plus que du djihadisme, avec l’obsession de faire renaître le vieux sultanat ottoman.

Les Kurdes ont plusieurs atouts à jouer dans cette situation, et s’ils font les choix corrects et intelligents, une zone kurde autonome en Syrie peut marquer le début d’une ère nouvelle et mettre fin à l’accord honteux de Sykes–Picot pour une nouvelle frontière qui figure à l’ordre du jour.

Tous les territoires au sud et l’est du Taurus [chaîne de montagnes orientée sud-ouest/nord-est, qui sépare le plateau anatolien de la plaine de Haute-Mésopotamie, située aujourd’hui en territoire turc. Le Taurus a longtemps marqué la frontière entre l’Empire byzantin et les territoires arabes, NdT] sont syriens en réalité. Cette chaîne de montagnes a séparé la Turquie et la Syrie pendant des siècles, et ce n’est qu’après la chute de l’Empire Ottoman que plusieurs régions situées au sud de ces montagnes ont été considérées comme faisant partie de la Turquie. La Turquie a ainsi pu mettre la main sur la Cilicie et Iskanderun [Alexandrette dans la province du Hatay, cette excroissance turque qui pointe au nord de Lattaquié, NdT] qui appartenait à la Syrie, mais aussi sur toute la région au sud du Taurus.

Il y a à peu près deux ans, le Président Assad a déclaré que la trêve sur le Golan avait expiré et que la porte était ouverte pour la résistance. Il a ajouté qu’au moment de son choix, la Syrie lancera la bataille pour la libération des territoires occupés. Y incluait-il la libération de la Cilicie, d’Iskanderun et du nord de la Syrie (la région au sud du Taurus) ? C’est possible.

Une guerre conventionnelle sera pour la Syrie très dure à planifier et à mener pour récupérer ses territoires perdus sur la Turquie. Or, une zone kurde autonome peut le faire, espérons-le avec moins de sang et de souffrances. Mais comment ?

Les Kurdes sont portés maintenant par un courant favorable, et l’euphorie de la victoire contre Daech s’est répercutée dans l’accolade que les Kurdes ont reçue de tout un ensemble d’acteurs régionaux, y compris les rivaux traditionnels, les États-Unis et la Turquie.

Dans son comportement arrogant anti-kurde, Erdogan est en train de jeter de l’huile sur le feu, mais uniquement à son détriment.

Quand les Kurdes de Turquie vont subir plus de brutalité et d’attaques génocidaires perpétrées contre eux par les forces armées turques, ils vont alors regarder de l’autre côté des barrières et voir leurs frères et leurs sœurs de Syrie, vivant en paix, dans la dignité et dans une certaine prospérité, ils vont vouloir vivre avec les mêmes privilèges. Plus durement Erdogan les traitera, plus ils voudront se séparer de la Turquie.

Le sud de la Turquie, essentiellement au sud du Taurus, est peuplé d’environ 30 millions de Kurdes et d’Alaouites (y compris des Kurdes alaouites) et d’Arabes syriens. Leurs perspectives d’avenir dans cette région paraissent très sombres. Si Erdogan reprend ses esprits et retourne sagement à sa politique du Zéro problème, il peut résoudre ce problème pacifiquement. Malheureusement, cela ne semble pas être son intention. Il creuse sa propre tombe en cherchant à attiser le conflit.

Erdogan est en train d’ouvrir la voie à une guerre civile en Turquie. Résultat, il risque de perdre sa popularité et la Turquie pourrait alors retrouver un gouvernement modéré et retourner à son attitude plutôt passive de l’époque post-ottomane. Donc, vue la sympathie générale que suscitent les Kurdes, pour la Turquie, avec ou sans Erdogan, il deviendra très difficile de profiter de sa supériorité militaire sur les kurdes.

Qu’une guerre civile, très dure ou limitée, éclate ou non en Turquie, si les Kurdes voient dans l’expérimentation de l’autonomie des Kurdes de Syrie un modèle à suivre ou à rejoindre, alors rien ne les arrêtera, pas même la Turquie.

Il y a bien sûr beaucoup de si et de mais, beaucoup de connu et beaucoup d’inconnu. On ne peut que spéculer. Ayant dit cela, si nous mettons ensemble un certain nombre de si, nous pouvons voir cette idée de fédération / autonomie sous une perspective très positive.

Si ce projet de région syrienne-kurde autonome reste sous la tutelle de Damas, et si la coopération trilatérale sur le champ de bataille entre la Russie, l’Armée syrienne et les Kurdes a maintenant évolué en une alliance trilatérale stratégique et politique, alliance qui a une vision et une analyse sur le long terme, et si les alliés ont utilisé leurs connaissances combinées de la région, de ses habitants et de ses gouvernements pour développer un maître-plan, nous pourrions bien voir un scénario qui marquerait le début d’une réaction en chaîne qui éliminera, lentement mais sûrement, l’hégémonie turque de la région sur les territoires indûment occupés et l’élimination des citoyens turcs.

Il n’y a pas que les Kurdes qui soient traités par les Turcs comme des citoyens de seconde zone, il y a aussi les Alaouites, et d’autres minorités ethniques. Les Syriens de la région d’Adana (qui fait partie de la Syrie géographiquement et historiquement) sont traités par les Turcs de Fallahin, c’est à dire de paysans. Voilà donc cet Empire ottoman qu’Erdogan veut reconstruire, l’ironie étant que nombreux sont les Arabes sunnites (et pas seulement les djihadistes) qui prient pour que cela arrive. Les populations du sud de la Turquie actuelle se sentent plus enclines à se révolter contre Ankara. Après tout, elles subissent le joug des Turcs depuis 1516.

Si en effet il y a un plan trilatéral russe/syrien/kurde en ce sens, et je pense que c’est très probable, alors la coalition aura réussi à retourner la situation contre Erdogan, de sorte qu’il goûte aux délices qu’il réservait à ses victimes, et ce, de la manière la plus forte et efficace possible. Après tout, le plan d’Erdogan pour partager la Syrie en plusieurs États et y imposer sa propre sphère d’influence reposait sur un financement étranger, des combattants étrangers et le risque de les voir se retourner contre lui. Il s’est appuyé plus tard sur l’OTAN (dont le soutien n’est jamais venu), et enfin, ce plan s’est fondé sur la popularité d’Erdogan. Avec cette popularité désormais en berne et les attentats au cœur d’Ankara, tout ce sur quoi Erdogan s’était appuyé est en train de lui filer entre les doigts.

Dans le camp d’en face, la force sur laquelle la coalition trilatérale russe/syrienne/kurde s’appuie est locale, déterminée, très bien entraînée et connaît le terrain comme personne. Elle n’a pas besoin d’argent ni de drogues. Elle n’a pas besoin de beaucoup de soutien logistique. Ses soldats peuvent vivre dans leurs abris et se nourrir d’eau et de pain rassis, et il y en a déjà des millions sur le terrain.

Quand nous prenons en compte toutes les possibilités, nous ne pouvons oublier les Kurdes pro-israéliens (comme les Barazanis en Irak). Israël a toujours soutenu ces Kurdes, bien sûr pour des raisons différentes. L’intérêt d’Israël pour ces Kurdes a toujours dans l’idée d’affaiblir l’Irak et de récupérer leur pétrole.

Il est très difficile de prédire comment l’entité kurde syrienne traitera les Kurdes barazanis. Si les Kurdes de Syrie réussissent à reprendre les régions kurdes/syriennes tenues actuellement par la Turquie, pourront-ils marginaliser l’enclave kurde pro-israélienne des Barazanis ? Personne ne peut savoir. Il faut attendre et voir.

On espère que la Turquie ne s’enfoncera pas dans une guerre civile. Toutes les guerres sont terribles, mais les guerres civiles sont les pires de toutes. On espère qu’Erdogan redeviendra raisonnable ou que les Turcs se réveilleront et le chasseront du pouvoir. Dans tous les cas, l’autonomie des Kurdes syriens va créer de nouvelles dynamiques et va provoquer des changements. Et ces changements ne seront pas tous nécessairement mauvais, comme certains le craignent. Les perspectives actuelles suggèrent autre chose, et personne ne peut raisonnablement supposer que la coalition trilatérale se défasse à la veille de la victoire, au moment où les alliés devraient célébrer leur victoire commune. Après tout, qu’est-ce que les Kurdes pourraient attendre, s’ils allaient contre le gros de la coalition et qu’ils déclarent leur indépendance avant les pourparlers de Genève ? Une telle chose, qui serait en fait un acte de mutinerie comme certains observateurs le notent, ne serait rien d’autre que l’équivalent d’un suicide politique.

Je ne vois pas cela arriver. Je constate la possibilité d’une énorme contrat soutenu par la Russie qui garantira aux Kurdes leur dignité, résoudra leurs problèmes, et restaurera la souveraineté syrienne. Je ne peux être certain que c’est vraiment le plan en cours, mais il y a des indices qui montrent que c’est hautement probable.

Ghassan Kadi

Traduit par Ludovic, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone.

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