Par Yanis Varoufakis – Le 3 avril 2026 – Source Project Syndicate
Alors que des missiles, des bombes et des drones survolent le golfe Persique, les perspectives d’une guerre encore plus dévastatrice dans le Pacifique se renforcent. La désescalade de la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine doit maintenant devenir la priorité absolue du monde. À cette fin, il est essentiel de faire exploser un mythe puissant qui rend la guerre plus probable : l’idée que la Chine a frayé son chemin vers la prospérité en trichant.
L’économie chinoise contribue à de graves déséquilibres macroéconomiques mondiaux, et il faut y remédier. Mais c’est une autre histoire que la fiction commode, tissée par les élites occidentales pour cacher leurs propres échecs, selon laquelle la Chine doit son succès à la duplicité, à la malhonnêteté et à la tromperie. Et ce n’est pas seulement une fiction commode. Dans la mesure où elle prépare l’opinion publique occidentale à la guerre, elle est également dangereuse.
Ce mythe comprend cinq fausses accusations. La première est que la Chine a « volé » la propriété intellectuelle des entreprises occidentales. En fait, les multinationales occidentales se sont marché les unes sur les autres pendant des décennies pour céder leur propriété intellectuelle en échange d’un accès au marché gargantuesque de la Chine. Les autorités chinoises, qui ont un horizon de planification sur 50 ans, leur ont simplement fait une offre à laquelle elles n’ont pas pu résister : vous pouvez entrer sur nos marchés, mais vous devrez apprendre à nos gens à fabriquer vos marchandises. Les PDG occidentaux, obsédés par les prochains trimestres et enchantés par de magnifiques perspectives à moyen terme, ont accepté avec plaisir.
La deuxième accusation est que la Chine sous-évalue sa monnaie. Cela suppose qu’il existe un taux de change “correct” et que les autorités chinoises poussent le renminbi en dessous de ce taux. En théorie, le taux de change correct est celui qui équilibre le compte courant de chaque pays. En pratique, cela signifierait que le dollar est massivement surévalué, comme en témoigne l’énorme déficit du compte courant américain.
En bref, accuser les Chinois de maintenir le renminbi trop bas est le revers de l’accusation selon laquelle les États-Unis paient leurs déficits en attirant les capitaux des autres. Les Occidentaux qui comptent sur un dollar surévalué vivent, en ce sens, dans des maisons de verre. Y jeter des pierres est imprudent.
La troisième accusation concerne les contrôles des capitaux en Chine, qui sont présentés comme une autre forme de tricherie. Avons-nous oublié que l’âge d’or du capitalisme, l’ère de Bretton Woods des années 1950 et 1960, reposait sur le contrôle des capitaux aux États-Unis, en Europe et au Japon ? La justification était simple : aucun gouvernement n’est légalement ou moralement obligé de permettre aux financiers d’inonder son pays d’argent “chaud” à volonté ou, de manière équivalente, de permettre un exode incontrôlé d’argent sur un coup de tête.
Le quatrième pilier du mythe – la prétendue surcapacité massive de l’industrie chinoise – est réfuté par les données : l’utilisation des capacités de la Chine oscille en dessous de 75%, ce qui est inférieur à celui des États-Unis. Les stocks sont stables. Les bénéfices des exportateurs chinois sont en hausse de plus de 10%. Il n’y a donc pas de surcapacité.
L’accusation sert de défense contre ce qui gêne vraiment les autorités occidentales : l’hyper-compétitivité que la Chine a obtenue grâce à une excellente planification, à des investissements dans l’éducation et une formation de premier ordre et peu coûteuses. En voyant comment une entreprise de Shenzhen peut itérer quatre prototypes pour une fraction du coût et du temps qu’il faut à Stuttgart ou dans l’Illinois pour exécuter un seul prototype, on ne peut pas honnêtement en conclure que la compétitivité de la Chine est due au dumping. Mais cette affirmation est plus acceptable politiquement pour les dirigeants occidentaux que d’expliquer aux électeurs que la Chine a développé un réseau neuronal distribué d’intelligence manufacturière unique.
La cinquième accusation, et peut-être la plus courante, est que les Chinois sous-consomment et sont sous-payés. Peut-être. Mais par rapport à qui ? Les dépenses de consommation en Chine ont augmenté beaucoup plus rapidement que dans les puissances manufacturières asiatiques alliées à l’Occident, du Japon et de la Corée du Sud à l’Indonésie et à la Malaisie. De plus, lorsque ces économies miracles ont atteint un niveau de développement comparable, elles ont connu un net ralentissement de la croissance des dépenses de consommation, ce qui n’est pas le cas en Chine.
De même, les salaires chinois ont augmenté de façon spectaculaire. Il y a deux décennies, le coût horaire de la main-d’œuvre manufacturière en Chine était inférieur à celui de l’Inde. Depuis lors, il a été multiplié par huit, tandis que celui de l’Inde n’a fait que doubler. En effet, les salaires en Chine sont maintenant plus élevés que dans tout autre pays asiatique en développement.
Ces vérités sont dérangeantes pour le pouvoir occidental. Les prouesses technologiques de la Chine constituent une menace pour les entreprises occidentales qui se sentaient invincibles. D’autres pays en développement se tournent maintenant vers la Chine pour des marchandises plus fiables, de haute qualité et moins chères. Bien que répondre par des accusations de tricherie puisse être compréhensible, nous, en Occident, devrions saisir cette occasion pour réfléchir, car dire la vérité sert la cause de la paix.
Et la vérité est que les sociétés occidentales n’ont pas perdu face à la Chine ; elles se sont vendues à la Chine. Elles ont délocalisé des emplois, vidé les syndicats et cédé leur propriété intellectuelle pour des profits rapides. Alors que les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne renflouaient les banquiers criminels et poursuivaient des guerres illégales, la Chine investissait dans l’éducation, les réseaux ferroviaires, les systèmes de santé fonctionnels, l’énergie verte, les réseaux intelligents et les centres de production capables de recherche, de développement et d’innovation que la plupart des pays occidentaux ne peuvent plus égaler.
Il est temps que l’Occident cesse de blâmer la Chine pour les décisions de ses propres Grandes Entreprises, Wall Street, et leurs politiciens dociles. Les sanctions contre la Chine sont un substitut ridicule à une vraie politique industrielle. Pire encore, des récits sinophobes paresseux, colportés par les mêmes personnes qui ont créé le bourbier dans le Golfe, pourraient ouvrir la voie à une confrontation militaire encore plus folle dans le Pacifique.
Yanis Varoufakis
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.