De Jésus-Christ à Julian Assange, ou quand les dissidents deviennent des ennemis de l’État


« Dans une période de tromperie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. » (George Orwell)


Par John Whitehead − Le 16 avril 2019 − Source The Rutherford Institute

Si le fait de révéler un crime est considéré comme un crime, c’est que vous êtes gouverné par des criminels.

Dans le climat gouvernemental actuel, où des lois qui vont à l’encontre des principes de la Constitution sont faites en secret, adoptées sans débat, et défendues par des tribunaux secrets qui opèrent derrière des portes closes, obéir à sa conscience et dire la vérité devant le pouvoir de l’État policier a des chances de faire de vous un « ennemi d’État ».

La liste de ces « ennemis d’État » s’allonge.

Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, n’est que la dernière victime de l’offensive de la police contre les dissidents et les lanceurs d’alerte.

Le 11 avril 2019, la police a arrêté Assange pour avoir osé consulter et divulguer des documents militaires qui décrivent le gouvernement des États-Unis comme imprudent, irresponsable, immoral et impliqué dans des milliers de morts civiles par ses guerres sans fin à l’étranger.

Parmi les documents divulgués se trouvait une séquence vidéo prise par la lunette de visée de deux hélicoptères Apache AH-64 engagés dans une suite d’attaques air-sol, où l’on pouvait entendre l’équipage américain s’amuser des pertes humaines causées. Il se trouve que parmi les pertes se trouvaient deux correspondants de Reuters dont les caméras avaient été confondues avec des armes et un conducteur qui s’était arrêté pour aider l’un des journalistes. Les deux enfants de cet homme, qui se trouvaient dans la camionnette au moment où les hélicoptères lui ont tiré dessus, ont subi de graves blessures.

Des crimes comme ceux qui ont été commis par le gouvernement US ne peuvent être défendus sous aucun aspect.

Quand un gouvernement, quel qu’il soit, ne peut plus se distinguer du mal qu’il prétend combattre, si ce mal prend la forme d’une guerre ; de terrorisme ; de torture ; de trafic de drogue ; de trafic sexuel ; de meurtre ; de violence ; de vol ;  de pornographie ; d’expérimentations scientifiques ou autres moyens diaboliques d’infliger douleur, souffrance et servitude à l’humanité, alors ce gouvernement ne peut plus prétendre à une quelconque légitimité.

Ce sont certes des paroles dures, mais les temps difficiles exigent de nommer les choses. Il est courant de se taire en face du mal.

Mais ce qui est rare, qui nous manque aujourd’hui et dont nous avons désespérément besoin, ce sont les personnes courageuses qui accepteront de mettre en jeu leur liberté, parfois leur vie pour dénoncer le mal sous toutes ses formes.

Tout au long de l’histoire, des individus ou des groupes se sont levés pour contester les injustices de leur époque. L’Allemagne nazie eut Dietrich Bonhoeffer. Le Goulag soviétique fut dénoncé par Alexandre Soljenitsyne. L’Amérique entendit son système de ségrégation raciale et de bellicisme nommé pour ce qu’il était par Martin Luther King Jr., c’est-à-dire un code de discrimination d’une part, et de l’autre une rente guerrière.

Et puis il y eut Jésus-Christ, un prédicateur itinérant et un activiste révolutionnaire, qui non seulement mourut pour avoir défié la police d’État de son temps, mais fournit un plan d’action pour la désobéissance civile qui serait suivi par tous les autres, religieux ou non, qui allaient lui succéder.

En effet, il est opportun de rappeler que Jésus-Christ, la figure religieuse adorée par les Chrétiens pour sa mort sur la croix et sa résurrection ultérieure, a payé le prix ultime pour s’être opposé à l’État policier de son époque.

Non-conformiste radical qui a défié les autorités à toute occasion, Jésus était tout le contraire de la version diluée, présentable, simplifiée, embourgeoisée, adoucie de ce mièvre personnage tenant un agneau dans ses bras que la plupart des églises modernes offrent à nos regards. En fait, il a passé sa vie adulte à rappeler la vérité au pouvoir, à contester l’immobilisme de son époque et à lutter contre les abus de l’Empire romain.

Tout comme l’Empire américain actuel, l’Empire romain du temps de Jésus avait toutes les caractéristiques d’un État policier : culte du secret ; surveillance ;  présence policière à grande échelle ; citoyens traités comme des suspects ayant peu de recours ; guerres perpétuelles ; pouvoir militaire ; loi martiale et riposte politique contre ceux qui avaient l’audace de s’élever contre l’État.

À côté du prestige accordé à Jésus, on parle peu des dures réalités de l’État policier dans lequel il vivait et de ses points communs avec les États-Unis contemporains. Ils sont pourtant frappants.

Malheureusement, le Jésus radical qui prenait pour cible l’injustice et l’oppression a largement été oublié de nos jours, remplacé par un sympathique et souriant Jésus que l’on sort pour les fêtes religieuses. Il a été bâillonné pour tout ce qui touche aux questions de guerre, de pouvoir et de politique.

Mais pour tous ceux qui étudient la vie et l’enseignement de Jésus, le thème qui retentit est celui de la résistance à la guerre, au matérialisme et à l’Empire.

Quel contraste frappant avec les conseils donnés aux Américains par les dirigeants de l’Église de « se soumettre à [leurs] chefs et à ceux qui détiennent l’autorité ». Dans l’État policier américain, cela se traduit par se taire ; se conformer ; se soumettre ; obéir aux ordres ; s’en remettre à l’autorité et, de façon générale, faire tout ce qu’un représentant du gouvernement vous ordonne.

Ordonner aux Américains de marcher en rangs, d’obéir aveuglément au gouvernement, de placer leur foi dans la politique et de voter pour un sauveur, tout cela va à l’encontre de ce pour quoi Jésus a vécu et est mort

En dernier ressort, c’est la contradiction que nous devons résoudre si le Jésus radical, celui qui s’est levé contre l’Empire romain et a été crucifié comme exemple pour que les autres réfléchissent avant de défier les pouvoirs en place, il doit être un exemple pour notre époque.

Comme je l’affirme dans mon livre Battlefield America : The War on the American People, nous devons décider si nous suivrons la voie de la moindre résistance, désireux de fermer les yeux devant ce que Martin Luther King Jr. appelait « les maux de la ségrégation et les effets paralysants de la discrimination ; la dégénérescence morale du sectarisme religieux et les effets corrosifs du sectarisme étroit ; les conditions économiques qui privent les hommes de travail et de nourriture, et les folies du militarisme jusqu’aux effets destructeurs de la violence physique » ou si nous nous changerons en non-conformistes « préoccupés de justice, de paix et de fraternité ».

Comme King l’expliqua dans un puissant sermon prêché en 1954, « cette obligation de désobéissance vient […] de Jésus-Christ, le non-conformiste le plus dévoué au monde, dont le non-conformisme éthique défie encore la conscience de l’humanité. »

Nous devons retrouver l’aura évangélique des premiers Chrétiens, qui étaient des non-conformistes au vrai sens du terme et qui ont refusé de façonner leur témoignage selon les critères mondains. De manière volontaire, ils sacrifièrent la gloire, la fortune et la vie elle-même, au nom d’une cause qu’ils savaient juste. Peu nombreux sur le plan quantitatif, ils étaient des géants sur le plan qualitatif. La puissance de leur évangile mit un terme à des pratiques barbares telles que les infanticides et les sanglants combats de gladiateurs. En fin de compte, ils se saisirent de l’Empire romain au nom de Jésus-Christ … L’espérance d’un monde sûr et agréable à vivre repose sur des non-conformistes disciplinés, voués à la justice, à la paix et à la fraternité. Les pionniers de la liberté religieuse ont toujours été des non-conformistes. Pour toutes les causes qui concernent le progrès de l’humanité, placez votre foi dans les non-conformistes !

[…] L’honnêteté me pousse à reconnaître que la transformation non-conformiste, qui est toujours coûteuse et jamais vraiment confortable, peut impliquer de marcher dans la vallée de l’ombre de la souffrance, perdre un emploi, ou avoir une fille de six ans qui te demande, « Papa, pourquoi dois-tu aller en prison si souvent ? » Mais nous avons tort de penser que le Christianisme nous protège de la douleur et de l’agonie de l’existence mortelle. Le Christianisme a toujours souligné que la croix que nous portons précède la couronne que nous portons. Pour être chrétien, il faut porter sa croix, avec toutes ses difficultés, ses angoisses et son contenu tragique, et la porter jusqu’à ce que même elle laisse ses stigmates sur nous et nous rachète dans cette voie d’excellence qui vient seulement à travers la souffrance. En ces jours de confusion mondiale, il y a un besoin criant d’hommes et de femmes qui combattront courageusement pour la vérité. Nous devons choisir. Continuerons-nous à marcher au rythme du tambour de la conformité et de la respectabilité ou, écoutant le rythme d’un tambour plus lointain, marcherons-nous vers ses échos distants ? Marcherons-nous seulement au rythme de la musique du temps ou, risquant la critique et les sévices, marcherons-nous à la musique du salut éternel ?

John Whitehead

Traduit par Stünzi pour le Saker francophone

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