Comment renverser un empire – et le remplacer par le vôtre


Par Peter Turchin − Le 17 avril 2013 − Source Cliodynamica

DUNE

Imaginez… Vous êtes l’héritier d’une maison noble. Vos ennemis, parmi lesquels figurent l’empereur et un puissant noble, ont assassiné votre père et détruit votre maison. Vous vous êtes échappé, mais vous n’avez plus de serviteurs loyaux, plus de troupes, plus d’alliés et plus d’argent.

Vous voulez vous venger ! Mais vous voulez aussi reconstruire votre maison. Concrètement, cela signifie que vous devez détruire le baron maléfique et renverser l’empereur. Comment pouvez-vous y parvenir ?

Les grands amateurs de science-fiction (comme moi) reconnaîtront probablement cette situation difficile comme celle de Paul Atreides (Muad’Dib), le protagoniste du grand roman de Frank Herbert, Dune.

Dune est une œuvre complexe et multiforme. Elle a tout pour plaire : un héros principal complexe et dynamique, de grands méchants, une écologie soignée (planétologie !), des réflexions philosophiques et religieuses, et (ce qui me fascine particulièrement) un monde social bien structuré.

Mais dans quelle mesure Frank Herbert a-t-il bien construit la réalité sociale de Dune ? Pour répondre à cette question, je me tourne vers la nouvelle science de la cliodynamique et vers les idées séculaires du grand sociologue arabe médiéval Ibn Khaldoun (dont les principales idées ont été validées par des recherches récentes).

Considérons l’équilibre des forces auquel le jeune Paul Atreides doit faire face.

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Son atout principal est lui-même. Et c’est un atout de taille. Il est extrêmement intelligent et a été formé aux techniques « Mentat », ce qui signifie que son cerveau peut fonctionner comme un ordinateur. Il a été formé par sa mère aux techniques Bene Gesserit de contrôle du corps et de l’esprit. C’est un combattant accompli. En bref, Paul est un être humain extraordinaire. Son deuxième atout est sa mère, Jessica, la sorcière Bene Gesserit, qui est également une personne assez extraordinaire.

Mais les forces qui s’opposent à Paul et Jessica sont énormes. Tout d’abord, il y a l’empereur Padishah, Shaddam IV, et ses Sardaukars. Les Sardaukars sont des troupes de choc coriaces, loyales et extrêmement compétentes, sans rivales parmi les forces combattantes connues dans l’univers. Ensuite, il y a le méchant baron Harkonnen et sa maison. Les Harkonnen sont également richissimes.

Les ennemis de Paul sont extrêmement puissants et riches. Il ne peut pas les vaincre seul (même avec l’aide de sa mère). Son pouvoir individuel ne suffit pas ; il a besoin d’autres personnes – des milliers, voire des millions d’autres personnes – pour réussir sa quête. En bref, il doit acquérir un pouvoir social.

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La première décision qu’il doit prendre survient juste après la catastrophe, alors que la maison Atréides est pratiquement détruite. Doit-il devenir un guérillero urbain, en organisant et en menant un soulèvement à Arrakeen et Cartag ? Cette ligne de conduite présente de nombreux avantages. Il est extrêmement difficile de débusquer les guérilleros urbains parmi la population qui les soutient, même passivement.

L’autre voie consiste à devenir un guerrier du désert, ce qui signifie recruter les Fremen pour votre cause. Alors, quelle voie choisir ?

Ibn Khaldoun dit qu’il faut miser sur les Fremen, et la cliodynamique est d’accord.

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Statue d’Ibn Khaldoun à Tunis

Qui est, ou plutôt qui était, Ibn Khaldoun ? Ce grand historien et sociologue arabe est né à Tunis en 1332 et est mort en Égypte en 1406. Il a été ambassadeur, Premier ministre et juge suprême dans divers États d’Afrique du Nord, et a voyagé de l’Espagne au Moyen-Orient. Il a été emprisonné par des dirigeants, et il a mené une révolte des Fremen du désert contre ces dirigeants.

Oups, je veux dire les Berbères, pas les Fremen. Mais c’est la même chose, nous devrions donc écouter attentivement ses conseils.

L’un des concepts les plus importants de la théorie historique d’Ibn Khaldoun était l’asabiya, le ciment social qui lie les individus en groupes sociaux cohésifs. Les groupes dotés d’une plus grande asabiya imposent leur volonté (voire vainquent) aux groupes possédant une asabiya moindre. Mais comment les groupes acquièrent-ils l’asabiya et pourquoi la perdent-ils ?

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Ibn Khaldoun affirmait que le désert était le creuset de l’asabiya. Seuls les groupes dotés d’une forte asabiya peuvent survivre et prospérer dans cet environnement hostile. En revanche, dans la civilisation urbaine, l’asabiya se dégrade progressivement, jusqu’à ce que les groupes perdent leur capacité à mener une action collective concertée.

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Vue satellite de l’Afrique du Nord-Ouest : si vous enroulez ce paysage autour d’une boule, vous obtiendrez Arrakis

C’est pourquoi Ibn Khaldoun dit : « Allez dans le désert ». (C’est ce qu’il a lui-même fait : lorsqu’il a décidé de se rebeller contre l’un des dirigeants des États d’Afrique du Nord, il s’est rendu dans le désert et a organisé un soulèvement berbère).

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Les Fremen vivent dans un environnement très hostile. Le plus important n’est pas la dureté de l’environnement physique, mais celle de l’environnement social. Avant que les Atréides n’acquière Arrakis, la planète était brutalement gouvernée par les Harkonnens, qui « chassaient les Fremen comme des animaux ». L’objectif des Harkonnens était d’exterminer les Fremen. Au lieu de cela, ils ont imposé un régime de sélection dans lequel seules les tribus fremen les plus résistantes, les plus compétentes et les plus soudées ont survécu. Les Harkonnens ont également imposé involontairement un régime de souffrances et de douleurs partagées qui, comme le montrent des recherches récentes, conduit à une « fusion » sociale.

Pour résumer, les Fremen d’Arrakis sont devenus des guerriers endurcis, voire fanatiques. Avec un entraînement supplémentaire, ils sont tout à fait capables d’égaler, voire de surpasser les redoutables Sardaukar. Les Fremen ont beaucoup d’asabiya.

Mais il y a un problème pour Paul. Si l’asabiya au niveau tribal est un excellent ciment social, faisant de chaque tribu une machine de guerre efficace, Paul a besoin d’unifier toutes les tribus du désert pour vaincre Shaddam et les Harkonnens. Pour rassembler les Fremen en une seule force, l’asabiya tribale ne suffit pas. Un autre type de ciment social est nécessaire.

Ibn Khaldoun dit (et la cliodynamique est d’accord) que Paul Muad’Dib a besoin de religion. C’est la religion qui a le potentiel de souder des tribus disparates (et plus généralement, des groupes ethniques) en une force cohésive. L’exemple le plus célèbre est peut-être l’essor de l’islam, lorsque le prophète Mahomet a uni les tribus des Bédouins arabes, que ses successeurs ont conduits à des conquêtes allant de l’Espagne à l’ouest jusqu’à ce qui est aujourd’hui l’ouest de la Chine à l’est.

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Heureusement pour Paul, les missionnaires Bene Gesserit ont déjà préparé le terrain en semant parmi les Fremen la prophétie d’un messie à venir. Avec une certaine réticence, Paul assume le rôle du Mahdi (le prophète) dans la nouvelle religion, ce qui déclenche le Jihad des Fremen à travers l’univers.

Le dernier ingrédient nécessaire est un leader charismatique. C’est le plus facile, car comme je l’ai déjà dit, c’est un être humain assez extraordinaire. Il est intéressant de noter que, bien que Frank Herbert accorde beaucoup d’attention aux qualités de combattant de Paul, d’un point de vue historique, une grande capacité martiale n’est pas une condition particulièrement importante pour un leader qui réussit. Mahomet, par exemple, n’était pas un artiste martial accompli.

Ce qui est plus important, c’est le charisme, la capacité à enthousiasmer ses partisans. La chance joue également un rôle important. Il est essentiel pour un leader potentiel de remporter ses deux ou trois premières batailles. Surtout s’il s’agit d’un leader religieux. La victoire valide sa prétention à bénéficier du soutien divin.

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Stilgar : un grand leader du sietch, mais il ne peut pas unifier tous les Fremen

Il est également important que le leader vienne de l’extérieur du système social. Il est extrêmement difficile pour l’un des chefs tribaux d’unifier les tribus en s’imposant comme une autorité suprême. Les autres chefs tribaux sont susceptibles de dire : pourquoi toi et pas moi ? Cela conduit rapidement à des querelles et à l’effondrement du système. C’est pourquoi les grands unificateurs, tels que Mahomet, Gengis Khan et Paul Muad’Dib, étaient relativement étrangers (mais en même temps, ils étaient en phase avec la culture des peuples qu’ils ont fini par diriger).

Lawrence

Pendant la Première Guerre mondiale, l’officier britannique T. E. Lawrence a organisé des troupes irrégulières arabes et les a menées dans des opérations de guérilla contre l’Empire ottoman.

Pour conclure, Paul Atreides dispose de tous les outils nécessaires pour orchestrer un retour en force. Il dispose de deux types de ciment social : l’asabiya tribale, qui produit des guerriers fanatiques et très efficaces, et la religion, qui cimente les tribus. Il est exactement le type de leader qu’il faut. Il a encore besoin de chance, mais sinon, la défaite de ses ennemis est pratiquement inévitable. Donc oui, Frank Herbert a fait du très bon travail en matière d’ingénierie sociale.

Peter Turchin

Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

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