Christian Greiling – Le grand jeu – Interview


Par Wayan – Source le Saker Francophone

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Le Grand Jeu, Christian Greiling Éditions Héliopoles

Si vous vous demandez pourquoi les américains s’embourbent depuis des années dans un pays comme l’Afghanistan, un pays qui n’a même pas de pétrole ; que vous avez cherché la réponse dans Le Monde et en êtes ressorti l’esprit encore plus embrouillé ; alors ce livre est pour vous.

Le Grand Jeu est un livre qui vous propose une explication claire et très bien documentée (plus de 700 références de bas de page) sur les stratégies suivies par les États-Unis pour garder la main sur le monde de l’après-guerre froide, spécialement face à une Russie en plein regain de puissance militaire et diplomatique et une Chine en pleine croissance économique.

Comme le présente l’auteur :

Il n’est pas un géopolitologue qui ne parle à présent d’un nouveau Grand Jeu en Eurasie, moins romanesque mais tout aussi passionnant, dont les ramifications s’étendent à l’échelle de la planète et qui vise, ni plus ni moins, à la prééminence mondiale. Une partie de poker infiniment plus complexe, à plusieurs joueurs – Russie, États-Unis et Chine, auxquels il faut ajouter les éternels frères ennemis Inde et Pakistan, l’Iran, la Turquie, les pays européens –, le tout saupoudré d’islamisme et de terrorisme, de ressources énergétiques fabuleuses, d’une guerre des pipelines sans merci et de conflits locaux irréductibles, dans la zone la plus disputée du globe : le cocktail est explosif.

Ce Grand Jeu mené par « l’Empire américain », comme le nomme l’auteur, consiste à empêcher tout rapprochement possible entre le Heartland et le Rimland, c’est-à-dire entre la Russie et le reste du continent eurasiatique, en particulier la Chine.

Voilà ce que ce livre va vous présenter d’une manière sérieuse et documentée mais avec un style littéraire où l’ironie, voire l’humour, rend sa lecture légère et permet de garder une certaine distance avec ces politiques dont des centaines de milliers d’individus subissent malheureusement les conséquences tous les jours.

Par ailleurs, le début du premier chapitre, qui va aborder l’histoire récente de l’Ukraine, donne d’entrée le ton :

9 février 2014, place Maïdan de Kiev. Le froid empêche Bernard-Henri Lévy de déboutonner le haut de sa chemise mais ne calme en rien l’ardeur de son vibrant discours, empli des mots « Europe », « liberté » ou « civilisation » face au dangereux « matamore » du Kremlin. Bien qu’il ne neige point ce jour-là, le givre semble pourtant oblitérer sa vue. Comment ne voit-il pas, dans la foule amassée devant lui, les drapeaux noir et rouge de la milice armée ultra-nationaliste Pravy Sektor ? Ni ceux, plus nombreux encore, de Svoboda, créé dans les années 1990 sous le doux nom de Parti social-nationaliste d’Ukraine, référence directe au NSDAP d’un certain Adolf Hitler ? Le « libérateur » de la Libye aurait-il encore des grains de sable dans les yeux ?

Viennent ensuite les chapitres sur l’Afghanistan et la « guerre des oléoducs », sur l’Organisation de la Coopération de Shangai dite OCS, qui devient petit à petit un redoutable concurrent à l’OTAN occidental, sur le “containment” de la Russie, au temps de sa grandeur soviétique puis de la Chine, au 21eme siècle, sur le retour de la Russie sur l’échiquier international après la période noire qui a suivi la chute de l’URSS, le rôle de Poutine dans cet inattendu retour, et enfin sur la guerre en Syrie.

Ce livre va nous montrer une vision du monde à l’opposé de la vision occidentalo-centrée que cherchent à nous imposer les médias grand public, privés ou d’État. Vision où les occidentaux sont forcément le parti de « l’axe du bien » et leurs adversaires, russes, chinois, iraniens… forcément le parti de « l’axe du mal ». En cela, sa lecture risque de heurter la sensibilité de personnes trop nourries de propagande médiatique française. Mais la qualité du travail de documentation qui a précédé son écriture empêche de le rejeter d’un lapidaire « écrit par un pro-Poutine » et pourrait instiller quelques doutes dans l’esprit des plus fervents lecteurs du Monde.

Un livre à mettre entre les mains de ceux qui cherchent à trouver une logique aux actualités internationales. Ils la trouveront grâce à la pédagogie de Christian Greiling et ne manqueront pas de l’entretenir en continuant à le lire sur son blog, évidement intitulé Les chroniques du Grand jeu.


Wayan, pour le Saker Francophone.

SF : Pourriez-vous présenter votre parcours d’analyste géopolitique ? Comment vous informez-vous ?

CG : Je suis venu à la géopolitique par l’histoire, ce qui est somme toute on ne peut plus logique. La géopolitique, c’est l’histoire en marche, une histoire qui se déroule sous nos yeux et dont les conséquences seront étudiées par les chercheurs du futur.

Une formation d’historien me semble très importante pour étudier les soubresauts de notre monde. Elle pousse à réfléchir sur le temps long et à ne pas s’attacher à des épiphénomènes médiatiques. Elle apporte également une certaine éthique intellectuelle et structure la démarche de recherche en permettant de sélectionner les informations, de les soupeser, de les confronter afin d’en retirer la substantifique moelle.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire Le Grand Jeu ?

Fatigué par la désinformation systématique des médias grand public concernant la Syrie et l’Ukraine, mais aussi par l’incompréhension d’une grande partie de la presse dite alternative sur ces événements, j’ai d’abord créé il y a cinq ans un blog intitulé Chroniques du Grand jeu. Si certains billets relatent l’événementiel, d’autres, plus analytiques, s’efforcent de décrypter les causes profondes des conflits et crises auxquels nous assistons.

Très vite, ce blog a vite connu un certain succès auprès d’un public éclairé qui refusait d’avaler la marmelade déversée par les médias mainstream, mais qui n’était pas non plus convaincu par les explications souvent simplistes voire infantiles données par les sites alternatifs. Ce public sentait confusément qu’il y avait autre chose, sans pouvoir mettre un mot dessus.

Avec cette clé de décryptage que constitue le Grand jeu, beaucoup de choses devenaient soudain limpides : l’histoire d’amour entre Washington et l’islam – contrairement au mythe du choc des civilisations ; les guerres du Kosovo, de Tchétchénie, de Géorgie ou de Syrie ; les « révolutions colorées » made in Soros ; le soutien des États-Unis aux maoïstes – en pleine Guerre froide ! ; leurs manigances énergétiques à 20 000 kilomètres de chez eux pour du pétrole ou du gaz dont ils ne consommeront pas une goutte ; leur présence en Asie orientale où le régime nord-coréen est l’idiot utile de l’empire ; leurs tentatives de sabotage des nouvelles routes de la Soie chinoises ; la guerre de l’information ; le refus de Poutine de reconnaître l’indépendance du Donbass…

Le Grand jeu, affrontement colossal entre la puissance maritime américaine et l’Eurasie, est une grille de lecture fondamentale pour comprendre l’immense majorité des convulsions de notre planète. Après le blog, l’étape suivante se devait d’être un livre réunissant toutes ces analyses pour donner, en 300 pages, une explication cohérente des événements passés et présents.

Personnellement, que pensez-vous de la situation actuelle du monde ? L’économie, la démographie, les idéologies dominantes ?

Dans ce livre, je reviens aux sources de la géopolitique, qui est l’étude de l’influence de la géographie sur la politique internationale, sur les relations entre puissances. J’insiste là-dessus car cette méconnaissance du rôle de la géographie est précisément l’une des raisons de la pauvreté des analyses.

Quand on ne comprend pas le monde, on recourt souvent à des explications toutes faites. La grande mode depuis quelques décennies est de tout expliquer par l’économie, même si les tenants de cette interprétation sont incapables de nous dire en quoi l’économie peut être la cause du bombardement de la Serbie, du soutien américain aux Tchétchènes ou des « révolutions colorées » en Géorgie, au Kirghizstan…

En France, nous avons un problème supplémentaire : depuis nos révolutions du XIXème siècle qui ont eu, il est vrai, une certaine influence sur le reste de l’Europe, nous avons tendance à croire que ce sont les grandes idées politiques, les beaux sentiments idéologiques ou droit-de-l’hommistes qui font évoluer le monde.

Et ne parlons pas d’une certaine presse alternative qui nous explique sans rire que ce sont les lobbies qui dirigent la politique américaine, sans préciser bien sûr quel lobby pourrait bien être derrière le putsch en Ukraine, l’extension de l’OTAN ou le soutien américain aux Ouïghours. Peut-on, par exemple, sérieusement envisager que le lobby pétrolier ait poussé à la construction de pipelines hors de prix dans le Caucase et en Asie centrale ou au régime de sanctions contre la Russie, alors que ces décisions lui ont fait perdre des milliards de dollars ? Tout cela ne tient pas une seconde et je montre dans ce livre qu’il s’agit de quelque chose de beaucoup plus sérieux, profond et fondamental.

Les Anglo-Saxons, les Russes et les Chinois savent parfaitement, eux, que la géographie conditionne la stratégie, que le monde est divisé depuis toujours entre puissances maritimes et puissances continentales, que c’est la volonté obsessionnelle de la thalassocratie américaine de diviser l’Eurasie qui explique 90% des conflits auxquels nous assistons.

Comment arrivez-vous à différencier le vrai du faux dans un monde ou le faux envahit autant les médias sociaux que les journaux grand public ? Peut-on encore réformer le “Système” ?

Reconnaître le vrai du faux est une habitude qui se prend au fil des années. Il faut une bonne connaissance de l’histoire, du monde et de ses mécanismes géopolitiques, un certain savoir-faire permettant de piocher les bonnes informations et de laisser de côté les mauvaises, un solide bon sens et une réelle honnêteté intellectuelle.

Précisons tout de même que la désinformation n’est pas nouvelle, même si elle a atteint des niveaux rarement vus depuis trente ans. Mais il suffit de lire Cicéron, dont les écrits sont bourrés de propagande, pour comprendre que l’humanité reste désespérément la même.

Êtes-vous, vous même, sensible à cette propagande occidentaliste ? Vous parlez notamment page 65 de Ben Laden comme l’auteur désigné des attentats du 9/11, puis page 195 du royaume wahhabite impliqué dans ces attentats. C’est une allusion aux fameuses 25 pages classifiées ? Qu’elle est votre analyse de ces attentats qui ont révolutionnés fort à propos le Grand Jeu ? Opportunisme ? Inside Job ?

Les attentats du 11 septembre n’ont absolument pas révolutionné le Grand jeu qui, sous des formes diverses, dure depuis deux siècles et n’a pas attendu 2001 pour renaître. Tout juste en sont-ils un épiphénomène sur lequel, effectivement, je ne m’attarde guère car il y a une foule de problématiques bien plus pertinentes.

Pour répondre à votre question, j’insiste encore une fois sur la nécessité d’être neutre et objectif dans sa réflexion, de soupeser les informations, d’en juger la vraisemblance ou l’invraisemblance. Un complot interne regroupant des dizaines de conspirateurs (militaires, politiques, aiguilleurs du ciel) et n’ayant donné lieu à aucune fuite (malgré l’ampleur médiatique de l’événement) est-il vraisemblable ? Le simple bon sens indique que non.

Est-ce à dire que la thèse servie par la Commission d’enquête a fait toute la lumière sur ces attaques ? Non puisque, comme vous le rappelez, son rapport est incomplet, certaines informations ayant été classifiées. Il n’y a d’ailleurs même pas de « thèse officielle » à vrai dire ; celle-ci verra le jour dans quelques décennies, quand tous les documents seront déclassifiés.

Nous sommes donc dans un entre-deux, entre une thèse dite officielle qui ne l’est pas et des théories complotistes tellement extravagantes qu’elles poussent, par réaction, le grand public à ne plus se poser de questions. Il y en a pourtant beaucoup, et des plus intéressantes.

Le sénateur Bob Graham, patron du Senate Select Committee on Intelligence, l’a dit et répété : des gouvernements étrangers ont été, directement ou indirectement, impliqués dans les attentats. Quels sont-ils ? Nous sommes à peu près sûrs que l’Arabie saoudite, Israël et le Pakistan étaient au courant de ce qui allait se passer. Ont-ils prévenu Washington ? Si oui, pourquoi l’administration américaine n’a-t-elle rien fait ? Si non, pourquoi ne s’en est-elle pas prise à ces trois pays au lieu d’attaquer Saddam et de harceler l’Iran ? Dans les deux cas, on voit bien que l’administration Bush est totalement indéfendable et il n’y a pas besoin d’une abracadabrante conspiration pour le montrer. Ajoutons même que les thèses complotistes ruinent ces passionnantes questions puisque, selon elles, rien de tout cela n’est arrivé…

Je profite de votre question pour rebondir sur un autre point important. Au risque d’en décevoir certains, les crises surmédiatisées telles que les attentats du 11 septembre ou le conflit israélo-palestinien n’ont qu’une importance mineure dans la colossale partie d’échecs qui se joue entre l’empire maritime et l’Eurasie. Ces phénomènes ont de surcroît ancré des clichés absurdes dans la psyché collective, comme le supposé choc civilisationnel entre l’Amérique et l’Islam, légende urbaine reprise à la fois par les pro et les anti-américains primaires.

En réalité, conflit israélo-palestinien mis à part, l’empire US a toujours soutenu des pays/groupes musulmans contre des non-musulmans : les Afghans contre l’URSS, les Bosniaques contre les Serbes, le Pakistan contre l’Inde, les Tchétchènes contre la Russie, les Kosovars encore contre les Serbes, les Ouïghours contre la Chine, les Rohingyas contre la Birmanie etc. Et au sein du monde musulman, Washington a toujours flirté avec les courants les plus religieux contre les moins religieux : pétromonarchies fondamentalistes face au courant nassérien, Talibans et Hekmatyar contre Massoud en Afghanistan, « rebelles modérés » syriens contre Assad etc.

Penser qu’il existe un antagonisme entre l’empire américain et l’Islam est d’une naïveté confondante : c’est se condamner à ne strictement rien comprendre au film des événements depuis 1945…

Quel est votre prospective sur l’avenir du monde ? Y aura-t-il toujours un Empire thalassocratique pour attaquer le ventre mou de l’Eurasie ? Ou alors faute d’énergie le Grand jeu va-t-il cesser ?

Le Grand jeu ne cessera que lorsque l’un des acteurs jettera l’éponge ou sera trop faible pour poursuivre cette lutte à mort. La Russie a failli succomber dans les années 90, sapée par les Américains qui avaient même réussi l’exploit d’installer leur homme de paille ivrogne (Eltsine) à la tête du pays tout en noyautant celui-ci avec les oligarques. Mais Poutine est arrivé et l’équation a radicalement changé.

C’est maintenant au tour des États-Unis d’être en difficulté, égalés ou dépassés militairement par la Russie et économiquement par la Chine, en retrait sur à peu près tous les fronts eurasiens. Historiquement, le passage de témoin entre la puissance déclinante et la puissance montante ne se passe jamais bien. Assistera-t-on au Piège de Thucydide entre l’Amérique et le duopole sino-russe ? Les États-Unis, profondément imprégnés de messianisme, accepteront-ils de redevenir une puissance parmi d’autres dans un monde multipolaire ? Ce sont les grandes questions du siècle qui s’ouvre…

Où le lecteur intéressé peut-il se procurer votre livre ? En existe-t-il une version électronique ?

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Le lecteur peut acheter le livre dans toutes les bonnes librairies, sur les grandes plateformes de vente par correspondance type Fnac ou Amazon ou encore sur le site de l’éditeur. Une version électronique existe bien sûr.

Le Grand Jeu, Christian Greiling
Éditions Héliopoles
296 pages -24 €
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