Par Aurelien – Le 1er avril 2026 – Source Blog de l’auteur
Je n’écris normalement pas d’essais qui continuent directement les précédents mais, étant donné la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement, j’ai pensé qu’il serait utile cette semaine de développer un peu plus certaines des idées de mon dernier essai, d’autant plus qu’elles se réfèrent à des problèmes de compréhension et de prise de décision du gouvernement. Comme auparavant, je ne vais pas me livrer à des prophéties ni essayer de parler des détails des opérations militaires mais je commenterai certaines choses qui devraient être évidentes, mais dont les médias commencent à peine à parler.
J’ai déjà soutenu que la défaite subie par l’Occident en Ukraine est avant tout intellectuelle : ne pas être capable de comprendre ce que nous voyons signifie qu’il est impossible d’y répondre efficacement. Mais le problème va au-delà des combats sur le champ de bataille, il concerne la nature de cette guerre elle-même, et en particulier à ses dimensions économiques et politiques. C’est encore plus le cas avec l’Iran, où non seulement il n’y a pas de stratégie globale étasunienne (juste des fantasmes et des listes de souhaits à moitié formulées), mais en plus Washington semble incapable de comprendre que l’autre partie a mis au point une stratégie avec des composantes économiques et politiques, et la met en œuvre. En conséquence, tous les médias se concentrent sur le mouvement des troupes américaines dans la région et leurs utilisations possibles, comme si cela en soi allait décider de la fin de cette guerre. Pourtant, en réalité, le véritable problème est le développement et le déploiement par les Iraniens d’un nouveau concept de guerre, basé sur des missiles, des drones et des préparatifs défensifs, et l’incapacité de l’Occident, avec sa mentalité centrée sur le champ de bataille, à comprendre et à traiter ces développements.
Donc, tout d’abord, je vais expliquer plus en détail comment et pourquoi ce problème intellectuel est apparu et comment il se manifeste, puis parler de certaines des conséquences d’avoir une culture politique incapable non seulement de voir la situation dans son ensemble, mais aussi de faire en sorte que la vue d’ensemble et les nombreuses petites images s’emboîtent bien, et donc incapable d’une stratégie qui peut réellement être mise en œuvre, ou même de reconnaître qu’une stratégie est mise en œuvre par l’adversaire.
La culture politique occidentale (en particulier américaine) est connue pour sa pensée à court terme et son obsession pour les anecdotes. Même s’il y a des forces politiques qui ont des ambitions et des aspirations à plus long terme, ce n’est pas, comme je l’ai souligné la semaine dernière, la même chose qu’avoir une stratégie. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Certaines des raisons sont endémiques, dans la nature même de la politique, où les plans les plus élaborés peuvent dérailler du fait de quelque chose de complètement inattendu, et où le simple fait de gérer les événements de la journée peut facilement consommer tout votre temps. Et il est vrai que l’économie de l’information 24 heures sur 24 fait à la politique ce qu’être en ligne en permanence fait aux gens ordinaires : détruire leur capacité d’attention et rendre difficile, voire impossible, de penser à quelque chose de plus complexe. Mais je pense qu’il y a aussi des forces plus profondes et à plus long terme à l’œuvre.
J’ai fait référence à plusieurs reprises dans des essais précédents à des théories sur les évolutions de la conscience humaine au cours des millénaires, et ce que cela pourrait impliquer. Iain McGilchrist a écrit sur le rôle croissant du côté gauche du cerveau (l’Émissaire) au détriment du côté droit (le Maître.) Dans sa conception, le cerveau gauche, soucieux de précision et de détail, devrait être le serviteur du cerveau droit, qui traite de la « grande image » et est capable de fixer des objectifs. Il soutient que le cerveau gauche avec son orientation technocratique est devenu de plus en plus dangereusement puissant ces derniers temps. J’ajouterais que cette montée en puissance n’est pas forcément vécue de la même manière dans toutes les cultures, et qu’en Occident elle est très avancée en effet. Pourquoi est-ce ainsi ?
Eh bien, l’une des raisons est la nature changeante de la société, et avec elle la nature de la politique elle-même. Il y a eu un énorme mouvement d’abandon des emplois manuels et pratiques traditionnels vers des emplois essentiellement symboliques, où le contact avec le monde réel, ou même le produit ou service ostensible, est souvent supprimé. Si vous travaillez dans le département des ventes en ligne d’une grande entreprise, vous n’avez peut-être jamais vu le produit que vous vendez, ni eu aucun contact direct avec le client. Et bien sûr, si vous achetez quelque chose en ligne juste avant minuit, auprès d’un fournisseur dont le site regorge de vendeurs intermédiaires vendant des produits importés de Chine et livrés à un point de retrait près de chez vous, peu d’êtres humains sont réellement impliqués dans cette chaine, et probablement aucun ne voit le produit comme un objet physique mais plutôt comme une boîte en carton avec un code à barres ou simplement des lignes sur un écran. De même, très peu de ceux qui travaillent pour les banques de nos jours voient un client humain. Le monde de la finance, en effet, est probablement l’activité ultime du cerveau gauche : obsédé par les nombres en tant qu’abstractions complètes sans lien avec la réalité, et leur attribuant une signification globale comme une version dégénérée de Pythagore. Ce n’est pas tant que les chiffres peuvent être confondus avec la réalité mais que cette réalité ne devient finalement rien d’autre que des chiffres. Ainsi, les décisions sont prises et les travailleurs récompensés sans aucune sorte de vérification dans le monde réel. Tout devient alors possible car finalement tout n’est que chiffres.
La classe politique moderne, de plus en plus dominée par ceux qui ont travaillé dans la finance, ou son proche parent le conseil en gestion, est donc largement composée de personnes ayant peu d’expérience du monde réel. Au cours des quarante dernières années, sans surprise, cette façon de penser et de travailler, combinant la manipulation symbolique des nombres et le fait de cocher des cases symboliques, est devenue la valeur par défaut du gouvernement, et même de l’armée et de la diplomatie. L’accent n’est donc plus mis sur la capacité de faire les choses et d’atteindre des objectifs réels, mais sur les compétences nécessaires pour que les chiffres paraissent corrects et pour prouver que vous avez effectué les bonnes étapes dans le bon ordre. C’est tout ce que le système sait faire
Cela ne veut pas dire que le cerveau gauche est inutile ou dangereux en soi, bien sûr, juste qu’en fin de compte, le cerveau droit doit garder le contrôle. Le cerveau gauche est axé sur les processus et n’a aucun sens de la durée, il continuera donc à faire la même chose pour toujours. S’il rencontre un obstacle, son instinct est de continuer à se battre de la même façon plutôt que d’essayer quelque chose de nouveau. (Les biais cognitifs, la manière dont nous interprétons tous les problèmes à la lumière de nos intérêts ou compétences particuliers, est un phénomène très cerveau gauche.) De plus, il tend à l’hyper-spécialisation, et rejette les informations qu’il ne reconnaît pas et n’est pas équipé pour évaluer. D’autre part, le cerveau gauche est également indispensable si vous voulez réellement faire quelque chose. McGilchrist, comme le grand philosophe suisse Jean Gebser, pensait en fait que les deux hémisphères étaient capables de travailler ensemble de manière productive : en effet, Gebser pense qu’un tel âge a déjà commencé, à mesure que la conscience humaine passe à un stade “intégral” ou “aperspectif”.
Il sera alors évident, je l’espère, que cette dichotomie cerveau gauche-cerveau droit est importante pour la politique internationale et pour comprendre comment les conflits surgissent et se déroulent. C’est naturel que la plupart de l’attention se concentre sur les problèmes quotidiens transitoires, de sorte que la vue d’ensemble, s’il y en a un jour eu une, disparaît de la perception. Je sais par expérience personnelle qu’en cas de crise, chaque journée longue et épuisante est submergée de réunions, d’appels téléphoniques, de vidéoconférences, de nouvelles ou d’initiatives inattendues, de demandes d’interviews, de déclarations aux médias, de questions au Parlement, la liste s’allonge encore et encore. Pour ceux comme moi qui ont eu la témérité de demander à quoi tout cela servait, et à proposer des objectifs et des plans à plus long terme, la réponse était généralement « nous nous en préoccuperons plus tard ». Et plus tard, bien sûr, arrive très vite et le système se rend compte qu’il n’a aucune idée de comment il est arrivé là où il est, surtout parce qu’il voulait en fait être ailleurs. Mais à ce moment-là, il est trop tard.
Le vrai problème n’est donc pas tant que le cerveau gauche domine, mais que les deux modes de pensée ne sont jamais réunis. Cela signifie qu’une grande partie du travail du cerveau gauche peut se poursuivre efficacement en pilote automatique, car il développe sa propre vie. Ainsi, des idées pour utiliser des troupes terrestres américaines en Iran peuvent rapidement être développées au niveau technique, avec la composition et la génération des forces, les cibles potentielles, les points d’entrée, le ravitaillement logistique, l’ISR, etc., le tout sans jamais se demander « pourquoi faisons-nous cela ? » ou « qu’espérons-nous réaliser en faisant cela ? ». Par contre, le résultat de telles activités peut être facilement exprimé par des graphiques whizzo et des simulations générées par l’IA, et cela fournit aux planificateurs quelque chose à faire.
L’histoire suggère que les défaites les plus graves sont le résultat du traitement séparé de l’objectif stratégique et de la mise en œuvre tactique : si vous voulez, par le cerveau gauche et le cerveau droit ne se parlant pas. Puisque l’exemple de Gallipoli est devenu d’actualité, jetons un coup d’œil à cela. David Fromkin a raison, je pense, de soutenir que l’idée de l’opération (cerveau droit) telle que conçue par Churchill était parfaitement sensée, mais que son exécution par l’armée (cerveau gauche) était sans imagination et presque vouée à l’échec. Une petite glose personnelle à ce sujet : il y a quelques décennies, je lisais les ordres opérationnels donnés aux commandants de brigade britanniques pour l’assaut lui-même. Ils comprenaient des exigences très détaillées pour les quantités d’armes et de munitions, des instructions pour s’occuper des chevaux, en fait, tout ce que vous pourriez attendre d’une instruction appropriée du personnel. Sauf que nulle part il n’était dit quel était le but réel de l’opération. Le résultat a été que la seule brigade qui a effectivement atteint son objectif tactique a rapidement fait demi-tour et est retournée vers les navires.
Si le cerveau gauche fonctionnant seul est inadéquat, il en va de même pour le cerveau droit fonctionnant seul, sans la vérification de la réalité que son partenaire devrait fournir. En fait, rechercher des informations, lire les points de vue d’experts, réfléchir aux aspects pratiques d’une proposition—ce sont des activités du cerveau gauche, et elles nécessitent organisation, réflexion et application. C’est pourquoi, je pense, nous avons vu tant de déclarations sauvages, voire ridicules, sur les guerres, ces dernières années, émises par des politiciens et des experts. Ces personnes sont prisonnières de la pensée du cerveau droit, complètement séparées de tout mécanisme d’évaluation de la réalité. Après tout, la pensée traditionnelle du cerveau droit est mythique, symbolique et métaphorique. Comme l’a souligné Pierre Hadot, une question comme « les Grecs croyaient-ils à leurs mythes » en dit beaucoup plus sur nous et sur notre compréhension de la « croyance » que sur les Grecs eux-mêmes, pour qui le mythe et le symbolisme étaient des moyens fondamentaux de comprendre le monde. De même, nous ne pouvons pas vraiment nous attendre à une réponse à la question « les gens de l’Europe médiévale croyaient-ils que la Lune tourne autour de la Terre dans une sphère de cristal ? » parce que le type de « croyance » qu’ils avaient alors est celui que nous avons essentiellement abandonné au cours des derniers siècles. Et enfin, le triomphe plus récent de la photographie et l’essor de l’art représentatif ont occulté le fait que pendant des millénaires l’art était essentiellement symbolique dans sa représentation du monde : l’École d’Athènes de Raphaël, par exemple, n’a jamais été censée être une représentation réaliste d’une rencontre réelle entre philosophes, mais une présentation symbolique d’eux et de la relation entre leurs idées.
Ainsi, les déclarations de foi en une victoire ukrainienne ultime, ou en une future « Palestine libre« , ou en la défaite inévitable de l’Iran, doivent être considérées, plus encore que la plupart des déclarations politiques, comme symboliques et métaphoriques. Elles ne sont pas déduites des faits et de la situation de terrain, et il n’est pas nécessaire qu’il y ait des processus réels capables de les réaliser. Ce sont des cris de guerre, des slogans à chanter, des descriptions de fantasmes et dans certains cas de cauchemars. Le problème se pose lorsque la pensée cerveau droit, qui a toujours caractérisé la politique, exacerbée par l’ignorance des politiciens modernes de la vie réelle, se heurte à la culture cerveau gauche de notre monde moderne illustrée dans les systèmes gouvernementaux, sans aucun mécanisme de transmission pour leur permettre de travailler ensemble.
Nous pouvons le voir dans la politique quotidienne. Lorsqu’un problème vraiment majeur se pose, comme le Covid, alors la classe politique cherche ce qu’elle sait et ce qu’elle peut faire, car le cerveau gauche a très peu d’imagination. Donc, la chose la plus simple au début est de prétendre que cela n’existe pas. Puis, OK ça existe mais nous ne savons pas quoi faire, donc quiconque dit que nous devrions fermer nos frontières doit être considéré comme un raciste. Une fois que les gouvernements ont finalement été chassés de leurs zones de confiance, ils ont été complètement perdus. Je me souviens avoir vu le président Macron frapper la table devant lui et entonner un peu désespérément “Nous sommes en guerre ! » aux Français, avant de leur demander de faire leur devoir patriotique en n’allant faire leurs courses que s’ils en avaient besoin, comme vous le faites en pleine guerre. Je soupçonne que nous verrons quelque chose de similaire, mais pire, quand les retombées de la crise iranienne commenceront à avoir un impact réel, et que les dirigeants politiques réagiront confusément et presque au hasard, cherchant des choses qu’ils comprennent et peuvent faire, qu’elles soient ou non de valeur ou même de pertinence. Et la tendance à supposer qu’il suffit de rendre l’argent disponible et que les choses se fabriqueront automatiquement est si profondément ancrée de nos jours que seul un tremblement de terre la modifiera. Et malheureusement, un tremblement de terre est peut-être ce que nous sommes sur le point de vivre.
La pensée du cerveau gauche est extrêmement rigide et ne peut pas faire face aux événements inattendus ou à l’échec. Face à un obstacle qu’il ne peut franchir, il pratique souvent le déni, et se lance dans une sorte de fugue, répétant la même chose, comme un vieux programme en BASIC bloqué dans une boucle. Vous vous souvenez peut-être qu’au moment des négociations sur le Brexit, la Première ministre britannique Theresa May, n’avait pas pu obtenir de majorité au Parlement pour diverses propositions destinées à être négociées avec l’UE. Lorsqu’elle a été taxée de cela, à la fois par les médias et par les dirigeants de l’UE, elle n’avait d’autre réponse que de répéter mécaniquement “il y aura une majorité” à toutes les questions. (Il n’y en avait pas, bien sûr.) C’est une pensée typique du cerveau gauche, encouragée entre autres par la façon dont la politique a dégénéré ces dernières années en le plus court des jeux à court terme, où il n’y a souvent aucune incitation, et il y a même un certain danger, à regarder au-delà du prochain mouvement et les prochains jours ou même les prochaines heures.
La pensée du cerveau droit en politique est tout aussi dangereuse lorsqu’elle est poussée à l’extrême. Rappelez-vous que le cerveau droit ne fait aucune distinction nette et rapide entre la réalité et l’imagination, ni même les rêves. Il y a une qualité New Age dans certains comportements des personnalités politiques sous son charme : la vérité est ce que nous voulons qu’elle soit, la vérité est ce qui nous met à l’aise, nous croyons au mythe plutôt qu’à la réalité, et de toute façon quelle est la différence ? On a beaucoup remarqué comment certaines parties du spectre politique se sont construit une Bosnie fantastique dans les années 1990, pleine de Bons et de Méchants ressemblant à des dessins animés. Cela aurait eu moins d’importance si certains gouvernements n’avaient pas laissé de tels fantasmes affecter leurs décisions politiques. La tendance s’est poursuivie jusqu’à nos jours, et il ne fait aucun doute que bon nombre des initiateurs et des partisans de la guerre en Iran, et même certains de ses détracteurs, vivent dans leurs propres mondes fantastiques, dominés par une pensée excessive du cerveau droit.
Une telle pensée ne peut pas être contestée par des faits, car elle n’est pas basée sur la déduction des faits, mais sur leur sélection pour soutenir un récit mythologique ou symbolique qui plaît au penseur. Lorsque vous entendez des gens dire des choses comme “il est évident que c’était le plan depuis le début” ou “maintenant, enfin, la vérité a été révélée”, tout en vous agitant peut-être un morceau de papier obscur sous le nez, vous voyez le cerveau droit au travail dans sa fonction traditionnelle de trouver une vieille explication pour des choses qui autrement n’en auraient aucune. Une telle réflexion est imperméable à l’enquête rationnelle : essayez de dire « si votre théorie selon laquelle Covid était un canular est vraie, comment pensez-vous que les gouvernements de la Corée du Nord, du Nicaragua et du Nigéria ont réussi à si bien coordonner leurs actions et leur propagande, avec cent cinquante autres pays ? » et vous obtiendrez un regard vide, très probablement suivi de menaces de violence. Mais parce que c’est le cerveau droit en action, ces théories n’ont pas besoin d’être littéralement vraies : comme l’idée que, disons, les États-Unis ont créé Al-Qaïda, elles n’ont qu’à être symboliquement et métaphoriquement vraies. Rappelons que les origines de la plupart des panthéons religieux sont dans les tentatives de trouver des explications à des phénomènes naturels déroutants tels que le mouvement apparent du ciel ou le changement des saisons, et les explications étaient symboliques et métaphoriques, car c’étaient les seuls modes de pensée qui étaient alors disponibles.
Une conscience humaine saine, telle que celle envisagée par Gebser, serait celle où les deux cerveaux travailleraient de concert, le cerveau droit fournissant la vue d’ensemble et le cerveau gauche vérifiant l’aspect pratique et remplissant les détails. Mais nous n’avons pas cela. A la place nous avons une culture à moitié mythologique et à moitié obsédée par le processus et le détail, sans aucun lien entre eux. La recherche sur le cerveau nous a appris que les deux moitiés du cerveau sont reliées par un faisceau de fibres nerveuses appelé Corpus Collosum, qui permet aux deux moitiés du cerveau de travailler ensemble. Lorsque celui-ci est endommagé ou doit être sectionné pour des raisons thérapeutiques, il en résulte le syndrome dit du “cerveau fendu”, avec des symptômes comprenant des difficultés de communication, des mouvements incontrôlés des mains et des problèmes de coordination motrice.
Ce n’est pas fantaisiste, je pense, de suggérer que quelque chose de très grave de ce genre s’est produit dans notre société. Plutôt que d’engager de manière constructive les deux côtés du cerveau, les dirigeants politiques et les experts donnent l’impression que les deux ricochent entre eux ; un moment exprimant des rêves, des fantasmes ou des cauchemars sur l’Iran, le suivant s’agitant sur les détails des charges utiles de missiles, les subtilités des régimes de sanctions et qui a dit quoi à qui et quand. C’est le morceau au milieu qui manque. Mais ensuite, si vous y réfléchissez, un politicien ou un expert au début de la cinquantaine, qui était à l’université dans les années 1990, aurait de toute façon été élevé dans une sorte de monde au cerveau déjà divisé reflétant les paradoxes de la société néolibérale. D’une part, on leur dit qu’ils peuvent être tout ce qu’ils veulent et que la liberté individuelle est tout ce qui compte, d’autre part, ils sont enfermés dans un nombre croissant de lois et de règles écrites et non écrites cherchant à contrôler tous les aspects de leur comportement. La tension d’essayer de vivre dans deux mondes différents peut elle-même être l’une des raisons pour lesquelles les dirigeants politiques semblent souvent si détachés de la réalité, incapables d’habiter confortablement l’un ou l’autre.
C’est inévitablement de la spéculation, mais ce qui est clair, c’est qu’il y a une énorme zone manquante dans la pensée occidentale de nos jours entre les concepts théoriques et la mise en œuvre pratique. On suppose que promettre quelque chose sera réalisé ou que de l’argent sera mis de côté à un moment donné dans le futur, signifie que le problème est déjà résolu. Après cela, je présume, les choses sont censées se passer automatiquement. Ce qui pourrait être décrit, en utilisant une analogie militaire, comme si le niveau opérationnel, où les idées sont transformées en plans cohérents, était fondamentalement absent. Cela reflète également la réduction des effectifs et la déqualification de l’appareil d’État dans la plupart des pays occidentaux, et la situation qui en résulte où la capacité de planifier et de mener des activités opérationnelles à grande échelle n’existe plus. Pendant la Seconde Guerre mondiale, et pendant plusieurs années après, la Grande-Bretagne avait un ministère de l’Alimentation qui planifiait et supervisait la distribution de nourriture en période de pénurie. (Ironiquement, la santé du peuple britannique dans son ensemble s’est améliorée pendant cette période.) Aucune organisation de ce type ne pourrait être construite maintenant en Grande-Bretagne, ni dans la plupart des pays occidentaux, les compétences et les connaissances, et même les administrateurs formés, n’existant plus. Peut-être pourrions-nous demander à McKinsey de préparer un plan d’action.
Mais l’absence d’une telle capacité est en partie due au fait que nous ne pensons plus en termes connectés. La politique est faite de promesses folles et de concepts vagues, accompagnés des plus petites initiatives pratiques possibles, et souvent aucune. Ainsi, lors des récentes élections municipales françaises, des candidats centristes et de gauche dans des zones à forte population immigrée (entre autres) ont commencé à parler du besoin de « sécurité ». Auparavant, cela était rejeté comme un mot de code pour « l’extrême droite », mais il s’est avéré que de nombreux parents immigrés s’inquiétaient de la sécurité de leurs enfants dans la rue, de sorte que le concept a été ajouté à la hâte aux manifestes. Mais, à quelques exceptions honorables près, peu de candidats retenus pourraient réellement dire ce qu’ils vont vraiment faire pour cela, à part des banalités. Quoi qu’il en soit, le but est de gagner l’élection en ajustant votre langage. « Comment ça, nous devons aussi faire des choses pratiques ? »
Tout cela n’augure rien de bon pour la capacité de l’Occident à identifier, et encore moins à gérer, les types de problèmes que la guerre en Iran va nous apporter, et je vais maintenant donner quelques exemples dans différents domaines de ce qu’ils peuvent être et, plus important encore, à quel point il sera difficile de les résoudre. Il y a eu beaucoup d’articles qui donnent à réfléchir sur des choses comme les chaînes d’approvisionnement par des gens qui en savent beaucoup plus que moi. Ici, je vais me limiter au côté politique et stratégique et aux affaires quotidiennes du gouvernement, qui sont déjà assez mauvaises.
Le plus grand défi, comme souvent, est intellectuel. Nos maîtres devront reconnaître que les chaînes de conséquences et de causalité existent réellement, que le Père Noël est un mythe du cerveau droit, et qu’il y a des limites strictes à ce qui peut réellement être fait, et des exigences strictes sur ce qui doit être fait, et aucun ne peut être contourné avec des mots. En particulier, ils doivent abandonner l’illusion que seule la finance compte et que les chiffres sur papier représentent la réalité sous-jacente du monde. (Même Pythagore n’aurait pas suggéré que vous puissiez manger des nombres.) Cela est particulièrement évident dans la discussion sans fin et sérieuse sur ce que la guerre en Iran fera pour « le prix du pétrole ». Dans quelques cas, les experts se rendent même compte que « le prix du pétrole » pourrait également affecter les prix d’autres choses. Mais de leur point de vue, “prix” et “pétrole” sont deux concepts différents. L’idée qu’il pourrait tout simplement ne pas y avoir assez de pétrole et que ce manque pourrait avoir des conséquences pratiques autres que le prix n’est pas très répandue. Après tout, si le prix augmente, de nouveaux fournisseurs se présenteront sûrement ? C’est comme ça que fonctionne le marché, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ? L’idée que le monde perdra bientôt une partie de son approvisionnement en produits à base de pétrole, et qu’il s’agit d’une limite stricte qui ne peut être contournée, ne fait que commencer à s’inscrire, et, dans la mesure où c’est le cas, les experts semblent croire que nous pouvons substituer, disons, l’énergie solaire au pétrole, et tout ira bien. Pouvez-vous utiliser l’énergie solaire pour fabriquer de l’engrais ? En effet, peut-on fabriquer des panneaux solaires sans produits à base de pétrole ? Les esprits curieux attendent une réponse.
Bien plus probable, j’en ai peur, est que l’Occident subisse les conséquences les unes après les autres, sans ordre rationnel particulier, et se retrouve à répondre à chacune dans la panique, à travers des initiatives déconnectées et parfois concurrentes. Dans chaque cas, ce sera une surprise, et dans chaque cas, les experts devront passer du temps avec Wikipédia pour réapprendre le genre de choses que les gens savaient dans les générations précédentes. La fiabilité même d’une grande partie de la technologie moderne est elle-même une sorte de piège. Si vous viviez à l’époque des pénuries alimentaires occasionnelles et des coupures de courant, si vous cultiviez des légumes dans votre jardin en guise de gueule de bois de la guerre, si de nombreuses petites choses qui tournaient mal dans la maison pouvaient être réparées, si les voitures étaient fabriquées non loin de chez vous et pouvaient être réparées par n’importe qui avec des compétences mécaniques et électriques de base, si les vêtements pouvaient être faits maison et réparés, etc. alors vous étiez, ironiquement, beaucoup plus conscient de la complexité de la société et de l’économie, parce que vous l’avez pratiqué de première main tous les jours. Commander des courses en ligne n’est pas tout à fait la même chose. En effet, la famille moderne avec ses deux salariés, existant hors repas instantanés et plats à emporter et travaillant de longues heures et parfois irrégulières, va se retrouver désespérément perdue si elle ne fait pas attention.
Je doute qu’un pays occidental soit maintenant équipé, sur le plan organisationnel ou même intellectuel, pour gérer les problèmes causés par la rareté de la nourriture. Les États occidentaux jouissent maintenant d’une sécurité alimentaire absolue limitée – un problème dont j’ai discuté en détail l’année dernière – mais nos gouvernements sont loin de commencer à saisir la nature du problème, sans parler de ses implications. Ah bon, diront-ils, les gens mangent trop et de toute façon trop de nourriture est jetée. En effet, mais ce n’est pas la réponse. Il se peut bien qu’il y ait suffisamment de nourriture au total, mais qu’elle soit aux mauvais endroits, et que certaines d’entre elles soient prohibitives. La faim est déjà un problème dans certaines parties des villes de Grande-Bretagne, et probablement ailleurs aussi. En temps de guerre, les nations ont historiquement introduit le rationnement, et la plupart des pays avaient des plans d’urgence pour le faire jusqu’à la fin de la guerre froide. Mais le rationnement implique une conscience éclairée de la nutrition, un appareil d’État important et efficace et un public prêt à faire des sacrifices ; rien de cela n’existe aujourd’hui.
Comment passeriez-vous même la première étape, qui serait l’inscription ? De nos jours, la plupart des pays ne savent pas vraiment qui se trouve légalement à l’intérieur de leurs frontières, et encore moins illégalement. Comment détermineriez-vous les règles ? Les gens doivent-ils fournir une preuve de leur adresse ? Comment savoir combien de personnes il y a dans un ménage ? Que faites-vous des étudiants et travailleurs étrangers ? Ceux qui ne peuvent pas rentrer chez eux à cause de problèmes de transport ? Des immigrants illégaux ? Qu’en est-il des allergies et des objections religieuses à certains aliments ? Dans combien de langues la carte de rationnement moyenne devrait-elle être imprimée ? Et à quelle vitesse cela pourrait-il être fait et publié ? Ou tout doit-il être fait virtuellement ? Qu’arrive-t-il alors à ceux qui n’ont pas de téléphone ? Si votre téléphone est volé, mourrez-vous de faim ? Comment allez-vous faire face au vol, à la fraude et au marché noir qui surviendront immédiatement ? Comment surtout allez-vous faire face à un public déconcerté obligé de faire face à des pénuries absolues plutôt que relatives pour la première fois de sa vie ?
La tentation est d’agiter les mains et de dire « nous » réglerons le problème. Mais nous ne le ferons pas, et rien dans la façon dont les gouvernements occidentaux se sont comportés récemment ne suggère qu’ils seront en mesure de faire face. Les organismes de bienfaisance ne peuvent-ils pas aider ? Peut-être, mais à moins que vous ne puissiez préparer de la nourriture quelque part, tout ce qu’ils font est de passer le colis. En l’occurrence, il y a beaucoup d’expérience de ce qui se passe dans des situations de pénurie grave, et la réponse est que les riches achètent ce qu’ils veulent, les pauvres achètent ce qu’ils peuvent, et le crime organisé intervient pour mettre ceux qui ont de l’argent en contact avec ceux qui ont des choses à vendre. La capacité des États occidentaux a été radicalement réduite au cours des deux dernières générations, alors même que le pouvoir du crime organisé s’est accru. On peut imaginer ce que feraient les pénuries de médicaments de base et qui pourrait finir par contrôler leur vente au détail. En réalité, les tentatives du gouvernement de contrôler la disponibilité des nécessités quotidiennes ne mèneront nulle part et susciteront l’opposition du public. Internet va rentrer en ébullition, ce sera pire que pendant le Covid. « Cette pénurie de nourriture n’existe pas vraiment, voyez-vous, c’est juste la bande de Davos qui essaie de tuer autant de personnes que possible, cette fois par la faim ».
Peut-être que ce ne sera pas si grave ? J’espère bien que non. Mais pour que ce ne soit pas si grave, alors dans notre société hyper-couplée et hautement complexe, tout doit continuer à fonctionner parfaitement tout le temps. De nos jours, dans la plupart des villes occidentales, il y a un maximum de trois jours d’approvisionnement en nourriture et en produits de première nécessité dans les magasins. La plupart des perturbations seront localisées et temporaires, mais elles s’additionneront également. Un navire qui ne peut pas naviguer ou arrive en retard ici, une entreprise de transport en faillite parce qu’elle n’a pas les moyens de payer l’essence là-bas, une coupure de courant rendant immangeable le contenu d’un magasin de produits surgelés. Dans notre société moderne, il n’en faut pas beaucoup pour aller mal, mais il en faut énormément pour aller bien. Et si cela tourne très mal, les effets politiques seront probablement au-delà de ce que nous pouvons imaginer.
Même les bases comme l’essence et l’électricité seront un problème, s’il n’y en a tout simplement pas assez. Qui sera prioritaire ? Comment l’appliquerez-vous ? Disons que vous décidez de garder les ambulances sur la route. Mais ensuite, les ambulanciers paramédicaux devront avoir l’essence pour se rendre au travail. Mais qu’en est-il du personnel administratif ? Mais qu’en est-il des gestionnaires ? Mais qu’en est-il de l’entreprise privée qui fournit la restauration hospitalière ? Qu’en est-il de la haute direction de cette entreprise ? Qu’en est-il des administrateurs de la société de capital-investissement propriétaire de la société propriétaire de la société qui nettoie les sols ?
Si vous avez déjà travaillé au gouvernement, vous n’avez pas besoin que je vous dise que ce genre de questions pratiques n’ont pas de vraie réponse, et qu’il y a des couches et des couches d’autres problèmes pratiques en dessous. Mais il y a aussi des problèmes à plus grande échelle qui sont encore pires. Nous verrons peut-être enfin la fin du refrain que j’ai entendu toute ma vie : « tout sera fait par ordinateur ! » De réserver une chambre avec puis le glisser dans ma poche, c’est vrai depuis les années 2000. Mais maintenant, il s’avère qu’il y a des problèmes avec le plastique, des problèmes avec les puces de silicium et surtout des problèmes de puissance pure.
Ces centres de données IA ? Ils n’ont pas l’air si pratique maintenant, n’est-ce pas ? Qu’adviendra-t-il des économies lorsque le boom de l’IA se repliera encore plus vite que prévu ? Qu’arrivera-t-il à toutes ces entreprises qui ont licencié la moitié de leurs effectifs à cause de l’IA ? Qu’arrivera-t-il aux étudiants dans un an ou deux, diplômés de l’université mais incapables d’écrire de la prose connectée, qui découvrira que l’IA n’existe plus ? Mais qu’en sera-t-il des centres de données existants dont le monde dépend en grande partie. Ils ne sont pas, malgré la propagande, dans “le Cloud« , ils sont dans certains pays, dont certains sont vulnérables, d’autres qui pourraient soudainement découvrir qu’ils ont un atout stratégique. Et les héros modernes de l’Industrie, vos Gates, votre Musc, vos Bezos et leurs petits amis, où seront-ils ? Et pourquoi devrions-nous les écouter davantage ?
Et il y aura un certain nombre de conséquences mineures totalement inattendues et en effet imprévisibles, comme on peut s’y attendre d’un monde si profondément connecté et étroitement enroulé. Ainsi, à titre d’exemple aléatoire, qu’en sera-t-il des investissements du Golfe en Europe, où ils sont importants sur le marché immobilier depuis des années maintenant. Le Qatar devra-t-il vendre le Paris Saint-Germain ? Et si oui, qui l’achètera ?
Je pense que nous sommes sur le point de vivre l’événement critique qui m’inquiète depuis un certain temps : une collision frontale entre des problèmes économiques et sociaux vraiment graves et la capacité toujours décroissante des gouvernements à y faire face. Je crains que ce que nous appelons des Urgences complexes lorsqu’elles arrivent à d’autres soient sur le point de venir nous rendre visite, et que nous n’ayons plus les outils, les institutions ou même les sociétés capables d’y faire face. Compte tenu de leur bilan au cours de la dernière décennie environ, il n’est pas difficile d’envisager certains gouvernements, au moins, fléchir sous la pression.
Aussi désastreuse que soit cette situation, ce n’est évidemment qu’une partie du problème, car tout l’équilibre économique, politique et militaire international sera bouleversé, et les gouvernements vont se retrouver dans un nouveau monde effrayant, différent de tout ce qu’ils ont jamais connu, et où ni Powerpoint ni la politique mythique et symbolique ne pourront les aider. À moins que quelque chose d’encore plus catastrophique n’intervienne, j’en parlerai la semaine prochaine.
Aurelien
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.