Au lit avec l’Arabie saoudite


Par Paul Warner Dobson – Le 17 octobre 2018 – Source Southfront

L’Arabie saoudite moderne est une création récente, elle date de 1932. Six ans plus tard, Standard Oil y découvrait du pétrole. Depuis lors, les fortunes d’Arabie saoudite ont été liées au prix des hydrocarbures, et aux États-Unis. Aujourd’hui, les combustibles fossiles continuent de représenter 90% des recettes en devises du pays. Alors que les alternatives aux hydrocarbures sous forme d’huile de schiste, de fracturation, de sables bitumineux, d’énergie verte et de voitures électriques ont diminué l’importance du pétrole, les plastiques polymères garantissent la demande de la seule exportation notable de l’Arabie saoudite. La majeure partie des 10% restants en devises proviennent des plus de 7 millions de pèlerins qui se rendent chaque année dans les lieux saints de La Mecque et de Médine.

Les gouvernements saoudiens ont préféré financer leurs opérations avec les revenus du pétrole plutôt que de troubler leurs citoyens choyés par les impôts. Avec un seuil de rentabilité budgétaire de 65 dollars le baril, chaque fois que les prix tombent au-dessous de ce seuil, ils puisent dans leurs réserves, quelque chose que l’Arabie saoudite a fait abondamment ces dernières années. Sa dette est passée de 12 milliards de dollars en 2014 à 85 milliards en 2018 tandis que ses réserves de devises étrangères diminuaient de 797 milliards de dollars 513 milliards.

L’importance de l’Arabie saoudite pour les États-Unis tient principalement au pétrodollar, un système qui oblige le monde à acheter le pétrole de l’OPEP en dollars, perpétuant ainsi la demande internationale pour le billet vert. En outre, le rial saoudien est arrimé au dollar américain, les réserves saoudiennes étant en grande partie conservées en dollars sous forme de bons du Trésor. En retour, les États-Unis garantissent la protection de l’Arabie saoudite. Cette protection prendra probablement fin lorsque son utilité économique expirera. Ce jour arrive bientôt.

Le FMI prévoit la faillite pour 2020

En 2015, le roi Salman, le fils du père fondateur de l’Arabie saoudite, Abdulaziz Al Saoud, est devenu roi à l’âge de 80 ans et son fils préféré, le prince Mohammed bin Salman (MBS) a été nommé président du Conseil des affaires économiques et du développement. Quelques mois plus tard, le FMI a rapporté que l’Arabie saoudite pourrait faire faillite d’ici cinq ans. MBS a répondu avec Vision 2030 – un plan de « réformes » sur 15 ans visant à diversifier l’Arabie saoudite pour la faire sortir du pétrole et faire entrer l’autocratie conservatrice dans le XXIe siècle. Vision 2030 a été reçu avec un immense enthousiasme dans le royaume, mais avec beaucoup de scepticisme dans le reste du monde. Ses trois piliers sont :

  1. Consolider la position de l’Arabie saoudite comme le cœur du monde islamique
  2. Diversifier les investissements et
  3. Exploiter la situation géographique de l’Arabie saoudite pour devenir une plaque tournante du commerce et du transport international.

L’Arabie saoudite islamique

Vision 2030 veut marquer de son empreinte la domination de l’Arabie saoudite sur le monde musulman et recevoir les 20 millions de touristes pèlerins qu’elle prévoit en 2020 et les 30 millions en 2030. Vision 2030 propose ce qui suit :

  • Construire le plus grand musée islamique du monde
  • Construire d’autres musées
  • Développer des bibliothèques et des instituts de recherche islamiques
  • Inscrire des sites historiques arabes et islamiques au patrimoine mondial de l’UNESCO
  • Fournir des incitations pour développer le secteur musulman à but non lucratif et
  • Encourager les individus à donner bénévolement leur temps et leurs talents pour des causes charitables.

Le moteur de l’investissement

Vision 2030 a proposé de transformer le Fonds d’investissement public (FIP) de l’Arabie saoudite en plus grand véhicule d’investissement au monde en transférant le géant pétrolier étatique Aramco (qu’ils évaluent entre 2 et 2 500 milliards de dollars US) au portefeuille du PIF, en même temps que d’autres actifs non pétroliers comme l’immobilier. Vision 2030 fait beaucoup de déclarations exagérées sur la valeur d’Aramco et ses prédictions à propos de ses succès futurs. La faiblesse évidente dans le plan de privatisation partielle d’Aramco était l’obligation pour la compagnie de divulguer l’état réel de ses actifs et de ses réserves pétrolières. De nombreux commentateurs pensent que les réserves de l’Arabie saoudite ont déjà atteint leur pic et que leur capacité de réserve est exagérée. Aramco avance une capacité de production de 12 millions de barils par jour, sa production actuelle étant de 10.7. Pour des raisons inexpliquées, Aramco n’a pas voulu ou pu intégrer les 1,3 millions de barils supplémentaires pour compenser l’exclusion de l’Iran consécutive aux sanctions américaines. Indépendamment de ses premiers investissements dans le PIF, qui comprennent Uber (5% pour 3,5 milliards de dollars US) et un partenariat de 100 milliards de dollars avec SoftBank au Japon, les résultats sont décevants.

Localisation stratégique

Vision 2030 décrit l’Arabie saoudite comme étant stratégiquement située au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique ; ce qui en fait donc une plaque tournante idéale pour le commerce et le transport. Vision 2030 parle de la création d’un centre logistique régional, du développement de grands aéroports et de la réalisation de nombreux projets ferroviaires comprenant des métros souterrains à La Mecque, à Médine, Riyad et Djeddah. Le plan a aussi prévu d’achever le projet de train à grande vitesse Haramain reliant les deux villes saintes (La Mecque et Médine) à la ville portuaire de Djeddah sur la mer Rouge. D’autres projets d’infrastructures incluent le Pont roi Salman reliant l’Arabie saoudite à l’Égypte et la ville futuriste de Neom pour un coût de 500 milliards de dollars.

Diversification économique

MBS répète le leitmotiv banal que la dépendance saoudienne au pétrole a contrecarré d’autres aspects de l’économie. Pour y remédier, cette Vision 2030 vise à développer des secteurs non pétroliers, dont :

  • L’Arabie saoudite n’a pas exploité l’or, l’uranium, le silice et le phosphate
  • Vision 2030 vise à faire passer l’autosuffisance militaire de 2% à 5% et à devenir un exportateur d’armement en créant une holding militaro-industrielle
  • Vision 2030 vise à faire passer l’épargne nationale de 6% à 10% des revenus des ménages
  • Vision 2030 cherche à faire passer le secteur des petites et moyennes entreprises (PME) saoudiennes de 20% à 35% de l’économie et à remplacer les travailleurs migrants par des locaux.
  • Dans le domaine de l’énergie verte, Vision 2030 vise à ce que l’Arabie saoudite produise annuellement 9,5 gigawatts d’énergie renouvelable.
  • Dans le développement de l’agriculture et de l’aquaculture, empêcher le gaspillage de l’eau et donner la priorité à des projets durables.

Aramco

Saudi Aramco est la plus grande entreprise d’Arabie saoudite, elle a le droit exclusif d’exploiter le secteur des hydrocarbures du royaume. C’est un royaume dans un royaume et elle développe des projets de logement, d’écoles, de magazines et de nombreux biens annexes qui servent à ses opérations et à son personnel. L’importance d’Aramco pour Vision 2030 est due à sa privatisation partielle finançant d’autres projets. Vision 2030 propose :

  • Changer le statut d’Aramco pour en faire une holding publique plutôt qu’une entreprise d’État
  • Transférer la propriété de l’État au PIF
  • Faire entrer Aramco dans une bourse internationale et lancer une offre publique initiale s’élevant à 100 milliards de dollars US
  • Privatiser les actifs des filiales d’Aramco.

Pendant que les marchés boursiers étaient en concurrence pour accueillir l’inscription d’Aramco prévue en 2018, des complications ont provoqué des retards et maintenant MBS parle d’une entrée en 2021. Toutefois d’autres aspects de la restructuration d’Aramco sont toujours en cours.

Réforme et modernisation du gouvernement

Vision 2030 veut s’attaquer à la bureaucratie saoudienne, notoirement obstructionniste et inefficace. Les Conseils de sécurité, de l’économie et du développement ont été immédiatement supprimés et les mesures suivantes ont été prises :

  • Un organe de surveillance du rendement des départements a été créé
  • Des initiatives informatiques ont été lancées, dont une plateforme numérique du gouvernement
  • Les procédures d’immigration et de visa ont été simplifiées
  • Des mesures incitatives ont été prises pour améliorer les performances des employés de la fonction publique
  • Des engagements de lutte contre la corruption ont été pris

Santé sociale

MBS comprend combien la vie peut être monotone dans une théocratie religieuse conservatrice, en particulier pour les femmes. Vision 2030 propose d’y remédier avec les mesures suivantes :

  • Divertissements, parcs d’attraction et à thème (la légalisation des cinémas a été évoquée)
  • Promotion de la santé et de la forme physiques
  • Encouragement de l’accession à la propriété, en particulier pour les 70% de la population âgée de moins de 30 ans. Vision 2030 vise à faire passer la propriété immobilière de 48% à 52%
  • Réforme de l’aide sociale. Vision 2030 propose de remplacer les subventions publiques à l’électricité, l’essence, l’eau, etc. (qui profitent aussi aux riches) par une aide plus ciblée
  • Le chômage sera réduit de moitié
  • Les résidents de longue durée en Arabie saoudite auront des droits d’être reconnus avec une « carte verte »

Dans quelle mesure le plan a-t-il fonctionné jusqu’à présent ?

Vision 2030 est soit la stratégie la plus ambitieuse de l’Arabie saoudite soit la plus grande orgie de dépenses au monde. Indépendamment de cela, l’Arabie saoudite reste sur la voie de la faillite d’ici quelques années pour les raisons suivantes :

  • Ses dépenses militaires. L’Arabie saoudite utilise les achats militaires pour acheter les faveurs des superpuissances plutôt que pour ses besoins de défense. Elle est le troisième plus gros client d’armement au monde et dépense beaucoup plus pour son armée inefficace que pour l’éducation. Comme le matériel militaire a une date de péremption de 20 ans, la plus grande partie de son armement sera rapidement obsolète.
  • Le soutien aux « rebelles » a coûté cher et n’a pas réussi à déloger Bachar al-Assad.
  • Prendre le Premier ministre libanais en « otage » a uni la société libanaise contre l’Arabie saoudite.
  • Le blocus contre le Qatar a échoué et l’a poussé vers l’Iran et la Turquie.
  • Les brimades contre le Qatar ont aliéné Oman et le Koweït, qui craignent d’être les prochains.
  • L’armée saoudienne s’est comportée de manière scandaleuse et a fait de MBS un criminel de guerre.
  • Du côté de la lutte contre la corruption, l’arrestation par MBS d’hommes d’affaires corrompus a été considérée pour ce qu’elle était : une extorsion de rançons pour combler les déficits budgétaires. Ce geste a effrayé les investisseurs étrangers et a probablement tué la privatisation partielle d’Aramco.
  • Israël est le seul allié utile de l’Arabie saoudite dans la région. Lorsque les citoyens saoudiens ordinaires le comprendront, il y aura un retour de bâton contre la famille royale des Saoud.
  • Neom, la ville futuriste de MBS à 500 milliards de dollars appartient à Matrix plutôt qu’à la réalité. S’il est réalisé, ce seul projet mettra l’Arabie saoudite en faillite.

Conclusion

Les Saoudiens ordinaires sont mal équipés pour le travail physique, l’effort académique ou le service militaire. Pendant des générations, la société saoudienne a sous-traité les décisions et le travail à des travailleurs étrangers, pendant qu’ils se reposaient et jouissaient des revenus non gagnés que le pétrole leur procurait. Sans un changement psychologique dans la mentalité des Saoudiens, les plans élaborés de Vision 2030 ne resteront que cela : des plans. Vision 2030 n’est pas une vision mais une illusion qui risque de faire plonger l’Arabie saoudite dans la faillite plus rapidement qu’elle ne l’aurait fait autrement. L’avenir de l’Arabie saoudite n’est pas brillant.

Paul Warner Dobson est un analyste et cinéaste vivant en Nouvelle-Zélande

Traduit par Diane, vérifié par Wayan pour le Saker francophone

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