Pourquoi la Chine vient-elle de sauver l’économie mondiale ?


Par Arnaud Bertrand – Le 15 octobre 2026 – Source Blog de l’auteur

C’est l’un des grands mystères géopolitiques de l’année : pourquoi la Chine vient-elle de sauver l’économie mondiale ?

Parce que, croyez le bien, c’est vraiment le cas. Les analystes sont à peu près unanimes à ce sujet : si la Chine n’avait pas considérablement – et j’insiste sur le mot considérablement – réduit ses importations de pétrole cette année, le prix du pétrole brut aurait explosé et entraîné l’économie mondiale dans une chute.

Pour preuve, regardez la vidéo ci-dessous dans laquelle Javier Blas de Bloomberg – largement reconnu comme l’un des meilleurs analystes au monde sur le domaine de l’énergie– explique, à Jake Sullivan et Jon Finer sur leur podcast “The Long Game”, ce que la Chine a fait. Comme le dit Blas, la Chine est passée « de 11, 12 millions de barils par jour à moins de 6 millions de barils par jour » d’importations de brut par voie maritime, ce qui « a libéré beaucoup de pétrole pour d’autres pays, en particulier en Asie ». L’Inde, le Japon, la Corée et l’Asie du Sud-Est « pouvaient alors acheter les barils que la Chine n’achetait pas ».

Pour être clair, la Chine ne fut pas le seul facteur – la flambée des exportations américaines et le déstockage d’urgence de l’AIE ont également aidé – mais c’était de loin le plus important : JPMorgan estime que la Chine fut la source de 74% de la baisse du commerce mondial de brut.

Si vous vous souvenez des premiers jours de la guerre en Iran, rien de tout cela n’était prévisible. En fait, certains groupes de réflexion américains, comme la (toujours horrible) Zineb Riboua de l’Hudson Institute, louaient même cette guerre comme étant « surtout contre la Chine… L’acte d’ouverture de la grande compétition contre la Chine », le moment où les États-Unis briseraient « le pilier central de l’ordre régional que Pékin est en train de créer ».

Sept mois plus tard, ce qui s’est réellement passé, c’est que non seulement la Chine sort indemne de cette guerre, économiquement et stratégiquement renforcée, elle s’est même finalement retrouvée à protéger l’économie mondiale, y compris l’Amérique, des retombées de la guerre qui était censée causer sa perte.

Petite info : si vous faites quelque chose qui est censé être un « coup dur » à quelqu’un d’autre – une sorte de coup d’échecs en 3D pour prendre le dessus – et que celui-ci finit par être obligé de vous protéger des retombées de votre coup, ce n’était peut-être finalement pas un si brillant coup.

Alors, comment la Chine s’en-est-elle sortie ? Et, plus intriguant, pourquoi a-t-elle choisi de sauver des pays, y compris les États-Unis, d’une guerre que les va-t-en-guerres de Washington présentaient ouvertement comme une attaque contre la Chine elle-même ?

Résoudre le « dilemme de Malacca »

Pendant des décennies, le détroit de Malacca – situé à environ une heure de route de l’endroit où j’écris, à Kuala Lumpur – a été l’un des talons d’Achille de la Chine, et ouvertement admis : en 2003, lors de la séance de clôture de la Conférence centrale de Travail économique de la Chine, le président de l’époque, Hu Jintao, soulignait qu’environ les quatre cinquièmes du brut importé de la Chine transitaient par le détroit de Malacca, et que certaines grandes puissances avaient longtemps essayé de contrôler ce canal. Il a demandé à ce qu’une nouvelle stratégie pétrolière et énergétique formulée « à partir d’une nouvelle hauteur stratégique et globale » soit étudiée.

La presse a rapidement donné un nom au problème, le « dilemme de Malacca », et il hante depuis la pensée stratégique chinoise. Le China Youth Daily, par exemple, écrivait en 2004 que quiconque contrôlait Malacca « aurait également la mainmise sur la route énergétique de la Chine ».

Avance rapide, deux décennies plus tard, et il est juste de dire que la situation actuelle est la plus proche d’un véritable test de blocus pétrolier contre la Chine (et le reste du monde) : en avril, 12,8 millions de barils par jour avaient disparu de l’approvisionnement mondial, dans ce que l’AIE décrit comme « la plus grande perturbation de l’approvisionnement de l’histoire du marché pétrolier mondial ». La Société Générale a évalué cette perte à 14% de l’offre mondiale de brut.

La Chine en particulier aurait dû, en théorie, être la plus durement touchée. En mai 2026, l’Irak – l’un des cinq plus grands fournisseurs de la Chine – et le Koweït ne lui expédiaient plus rien du tout. L’Arabie saoudite, qui avait vendu à la Chine environ 40 millions de barils par mois l’année précédente, ne lui en allouait plus que 10 à 20 millions. L’Iran, qui fournissait environ 1,38 million de barils par jour en 2025, est soumis à un blocus naval américain qui a complètement interrompu ses exportations.

La réaction naturelle de la Chine aurait dû être une course effrénée pour trouver des barils de remplacement. Au lieu de cela, elle a fait exactement le contraire : elle a réduit de manière contre-intuitive ses importations de brut maritime de bien plus que la crise ne l’exigeait. En juin, selon l’estimation de l’analyste pétrolier Rory Johnston, la Chine avait acheté environ 450 millions de barils de moins qu’avant la guerre – « une quantité supérieure à la totalité des réserves collectives de l’AIE », elle-même la plus importante de l’histoire. Comme le dit Johnston, « ils font trois fois plus que ce qu’ils auraient besoin de faire pour sauver l’économie chinoise à elle seule ».

En fait, la Chine a largement – et étrangement – commencé par se bloquer elle-même.

Avant d’arriver au pourquoi, examinons le comment.

Je suis sûr que vous supposez qu’une partie de la réponse est que, depuis l’appel de Hu Jintao en 2003, la Chine a largement diversifié ses sources de pétrole brut pour ne pas être aussi dépendante des importations maritimes en général et du détroit de Malacca en particulier.

Pas vraiment, en fait. La part du brut importé de Chine transitant par Malacca est passée des quatre cinquièmes de Hu à environ 70% aujourd’hui – mais avec un volume plus de cinq fois plus important. En 2003, environ 1,5 million de barils de brut par jour, destiné au marché chinois, traversaient le détroit. Au premier semestre 2025, ce chiffre était d’environ 7,9 millions. Le dilemme de Malacca a donc quintuplé depuis que Hu l’a nommé.

Alors, comment ? Ce qui compte le plus, de loin, ce sont les stocks de pétrole en Chine. Au début de la guerre, la Chine disposait de près de 1,4 milliard de barils de brut en stock, selon l’estimation de l’EIA, soit presque autant que l’ensemble des stocks d’urgence des 32 pays membres de l’AIE réunis – les États-Unis, le Japon et l’Europe inclus. Erica Downs et Michal Meidan de l’Université Columbia ont calculé que plus de la moitié (54%) de la baisse des importations de la Chine au deuxième trimestre est due au simple fait qu’elle a arrêté sa propre constitution de stocks et puisé dans ses réserves.

C’est exactement à cela que servent les stocks : les reconstituer lorsque les prix sont relativement bas et que l’offre est abondante, et y puiser, et donc tout simplement cesser d’acheter, lorsque les prix augmentent et que l’offre s’assèche. Le Premier ministre Li Qiang a résumé cette philosophie avec un classique culturel quand il a visité les réserves du Zhoushan national petroleum à la fin du mois de mai, juste au moment où les importations chinoises baissaient : « avec du grain dans la main, il n’y a pas de panique dans le cœur ».

Et, de manière fascinante, la Chine n’a apparemment même pas eu à puiser beaucoup dans ses stocks. Les estimations varient, mais aucune n’est élevée. Les calculs faits à partir de données officielles par le chroniqueur de Reuters, Clyde Russell, évaluent le déstockage net de la Chine, entre mai et août, à environ 57 millions de barils. Le suivi par satellite de Kpler montre que les stocks ont chuté d’environ 110 millions de barils entre début mai et septembre. De toute façon, c’est moins d’un dixième du total des réserves.

Une autre initiative qui a beaucoup compté est le pari de la Chine sur l’électrification. Les véhicules électriques représentent désormais les deux tiers des ventes de voitures neuves en Chine et près de la moitié des camions lourds neufs, et l’AIE estime que cela a fait diminuer d’environ 1,5 million de barils par jour la demande chinoise de pétrole au deuxième trimestre seulement – plus que les 1,38 million que l’Iran fournissait auparavant.

Xi Jinping lui-même l’a laissé entendre en faisant remarquer, 3 semaines après le début de la guerre, que l’énergie est « un enjeu stratégique pour le développement » et que les initiatives chinoises dans l’éolien et le solaire « apparaissent maintenant comme une bonne anticipation ».

Enfin, le gel des exportations de carburant par la Chine a également joué un rôle, bien que moins important. Le 4 mars, Pékin ordonnait aux raffineurs d’arrêter les exportations d’essence, de diesel et de carburéacteur et, au deuxième trimestre, ces exportations avaient chuté d’environ 60%, correspondant à environ un demi-million de barils par jour conservés chez eux. Ce n’était cependant qu’une mesure temporaire : la Chine a assoupli le gel à partir de la mi-juillet et, en août, les exportations de carburant de la Chine étaient de 12,7% supérieures à celles de l’année précédente, avec des livraisons record de carburéacteur.

Sur le plan politique, la Chine y est parvenue en grande partie grâce à un système de plafonnement des prix. En temps normal, les prix à la pompe en Chine suivent une formule liée aux prix mondiaux du brut, mais la Commission nationale pour le Développement et la Réforme (CNDR), l’agence de planification du pays, peut passer outre en utilisant son pouvoir de fixation des prix dit “contrôle temporaire”.

C’est exactement ce qu’elle a fait cette année, par 4 fois. Le 23 mars, par exemple, la formule indiquait que l’essence devrait augmenter de 2 205 yuans la tonne, mais la NDRC ne l’a laissé augmenter que de 1 160 yuans. Ce qui, en pratique, fait de l’achat de brut à prix élevés une option non rentable : si, en tant que raffineur, vous devez acheter du brut aux prix du marché et que vous devez ensuite vendre l’essence et le diesel que vous fabriquez à perte, à un prix que le gouvernement maintient délibérément à la baisse, alors vous prenez la seule décision rationnelle : vous importez moins de brut.

Cet aspect de la politique chinoise est en fait fascinant parce que les raffineurs occidentaux ont fait des profits records cette année. Valero, le plus grand raffineur indépendant d’Amérique, a gagné 6,3 milliards de dollars au premier semestre 2026, plus de trois fois plus que l’année précédente. Les activités en aval d’Exxon ont rapporté 5,5 milliards de dollars rien qu’au deuxième trimestre, leur meilleur bénéfice depuis 2022. En Chine, Sinopec, le plus grand raffineur du pays, a encore gagné de l’argent – son bénéfice de raffinage a atteint 17 milliards de yuans, soit environ 2,4 milliards de dollars – mais avec environ 50% de brut de plus que Valero, ce qui équivaut à environ un quart du bénéfice par baril gagné par Valero.

Ce qui signifie que les raffineurs chinois ont en fait été invités par le gouvernement à renoncer à l’aubaine financière afin que les conducteurs chinois paient moins cher. Et ils ont payé moins cher : les prix à la pompe en Chine n’ont augmenté que de moitié de ce qu’indiquait la formule du marché : chaque fois que la NDRC intervenait, elle n’autorisait qu’environ la moitié de l’augmentation. À son sommet d’avril, l’essence chinoise était environ 32% au-dessus de son niveau de janvier, tandis qu’aux États-Unis, l’augmentation culminait à plus de 60%.

Voilà donc comment : la Chine s’était tranquillement construit les moyens de s’éloigner du marché pétrolier si jamais elle devait le faire.

Ce que cela n’explique pas, c’est pourquoi Pékin est allé “trois fois” plus loin que nécessaire – d’une manière qui a aidé le monde entier, y compris l’Amérique.

Nous sommes des insectes

La plupart des gens – et c’est un euphémisme – comprennent complètement de travers la pensée stratégique de la Chine et l’ampleur de l’économie chinoise.

Il reste, par exemple, incroyablement courant d’entendre des gens présenter l’Iran comme un “allié” de la Chine parce qu’il y aurait une sorte « d’alliance entre autoritarismes ».

C’est ridiculement faux.

Non seulement il n’y a pas “d’alliance entre autoritarismes”, mais “autoritarisme”, comme le terme est utilisé dans les commentaires occidentaux, est une étiquette de propagande : il regroupe l’énorme diversité des systèmes politiques non occidentaux en une seule catégorie péjorative, qui ne n’explique rien à leur sujet et montre tout de notre incapacité, ou de notre réticence, à les comprendre. Regrouper sous une même étiquette une civilisation qui n’a jamais été gouvernée par un clergé avec une théocratie littérale est une évidente absurdité (j’ai longuement écrit sur la tradition laïque de la Chine ici et ici).

Et cette mauvaise analyse s’aggrave : une fois que vous croyez que l’Iran et la Chine forment une sorte “d’axe” ou « d’alliance », vous vous attendez alors à ce que Pékin se précipite au côté de son « allié » et les fustigez quand ce n’est pas le cas – comme l’ancien ambassadeur américain en Chine, Nicholas Burns, l’a fait en déclarant que « la Chine, comme la Russie, se révèlent être des amis peu fidèles pour leurs alliés autoritaires ».

C’est assez ironique : vous inventez un concept complètement artificiel mais bien utile contre vos adversaires et ensuite, quand il ne se matérialise pas dans la pratique – simplement parce qu’il n’existe pas en réalité – vous vous moquez d’eux parce qu’ils ne sont pas à la hauteur de la fiction que vous avez inventée.

Pour être clair, il est vrai que la Chine a toujours été amie avec l’Iran et qu’elle ne suit pas les sanctions unilatérales de Washington à son encontre. Mais pourquoi le feraient-elles ? Ce sont des sanctions américaines, pas issues du droit international. L’offense réelle ici est l’indépendance chinoise, son refus d’accompagner l’agression américaine.

Refuser d’être un vassal des États-Unis, cependant, n’est pas la même chose que de constituer une alliance. La distance entre “nous commerçons avec qui nous voulons” et “nous irons en guerre contre les États-Unis pour vous faire plaisir” est absolument énorme.

Et 2026 nous a donné une démonstration en direct de la distance qui nous sépare d’une alliance. La réduction par la Chine de ses importations de pétrole n’a rendu aucun service à Téhéran. En septembre, Wang Yi pressait le ministre iranien des Affaires étrangères de « rouvrir le détroit d’Ormuz le plus tôt possible ». Peu de temps après, Xi et Trump ont convenu par consensus que l’Iran devrait honorer son engagement de ne pas développer d’armes nucléaires, et que « aucun pays ou institution ne peut percevoir de péages sur les voies navigables internationales » – à un moment où l’Iran était accusé de facturer des navires pour le passage d’Ormuz.

Quelle alliance.

Et puis il y a la question de l’échelle. Un petit rappel qu’avant la guerre, la Chine achetait près d’un baril de brut sur quatre expédié dans le monde – plus du double de l’Inde, le deuxième plus grand pays importateur, et plus de huit fois ce qu’elle achète à l’Iran. Un autre rappel que, sur la base des PPA, le PIB de la Chine est 23 fois supérieur à celui de l’Iran (et environ un tiers supérieur à celui des États-Unis). En d’autres termes, les décisions de la Chine sont prises à une échelle où des pays comme l’Iran sont, au mieux, une variable parmi d’autres. Pékin n’a pas calibré sa réponse à la guerre par rapport à Téhéran, pas plus qu’elle ne l’a fait par rapport à Washington.

Pour emprunter la célèbre remarque des Trisolariens tirée du film « Le problème des 3 corps », l’Iran, dans cette histoire, est un insecte du point de vue de la Chine.

Et donc, il s’avère, que nous aussi.

Parce que, voyez-vous, j’ai cherché et cherché une justification stratégique – un pourquoi – qui irait au-delà du fait que la Chine se soucie simplement d’elle-même, et je n’ai rien trouvé dans le dossier officiel.

Ce qui est – quand on y pense – vraiment extraordinaire ici : la Chine a maintenant atteint une telle ampleur qu’elle peut sauver l’économie mondiale par le simple effet secondaire de sa propre politique intérieure, juste incidemment.

En fait, la chose la plus proche d’une explication officielle vient du Quotidien du Peuple, qui disait dans un article du mois d’août : « la Chine a démontré une simple vérité au travers de ses actions : assurer son propre approvisionnement en énergie est aussi la plus grande contribution pour le marché mondial ». En d’autres termes : à l’échelle chinoise, s’occuper de soi et s’occuper du monde est devenu la même chose.

Alors pourquoi aller si loin, pourquoi faire 3 fois plus que ce qui était nécessaire ?

Parce que « nécessaire » est le mauvais critère. Pensez à une famille qui a rempli son garde-manger alors que la nourriture était bon marché. Lorsque les prix augmentent soudainement, elle arrête simplement de stocker pendant un moment et mange ce qu’il y a dans le garde-manger. Le “grain en main” de Li Qiang, en gros.

C’est essentiellement ce qui s’est passé : encore une fois, 54% de la baisse est venue de la Chine qui a simplement arrêté de remplir ses propres stocks, l’équivalent d’arrêter de faire ses courses et d’utiliser le garde-manger pendant un certain temps.

Personne à Pékin n’a fixé d’objectif, donc rien n’a arrêté la réduction à un certain “assez” soigneusement calibré : la Chine a juste dit aux raffineries de maintenir l’approvisionnement du marché intérieur, d’arrêter d’exporter et de vendre aux prix autorisés par le gouvernement – et leur a laissé l’arithmétique. Avec le pétrole brut aux prix de guerre et les prix à la pompe maintenus à la baisse, l’arithmétique indiquait une seule direction : achetez le moins possible.

En fait, en avril, la Chine a même averti les raffineurs indépendants qu’ils perdraient leurs quotas d’importation s’ils réduisaient trop leur production, montrant que la politique officielle, le cas échéant, se montrait contre la réduction des importations. Comme l’a déclaré un responsable de la NDRC en mai, les raffineurs devaient “assurer un approvisionnement stable du marché et appliquer strictement la politique tarifaire nationale”. La réduction des importations fut une simple conséquence que Pékin ne visait pas nécessairement.

De manière plutôt hilarante, dans une belle démonstration – encore une fois – du manque de prouesses de la Chine en matière de relations publiques, ce n’est que quelques semaines après que les médias occidentaux ont commencé à créditer la Chine d’avoir sauvé l’économie mondiale que les médias chinois ont repris l’histoire. Et même alors, la première reprise de CCTV en juillet l’a présenté comme étant une « revendication des médias étrangers ».

Il y a quelque chose d’extrêmement comique à ce que ce géant remarque soudainement : « attends, quoi, tu dis que j’ai sauvé quoi maintenant ? » Cela témoigne vraiment de l’immense différence avec la gouvernance américaine qui a tendance à fonctionner d’abord sur le récit et ensuite sur la réalité.

Pour être juste, et pour mémoire, il y a des voix chinoises qui revendiquent une intention. Par exemple, Fu Chengyu, président à la retraite de Sinopec et CNOOC (une autre grande compagnie pétrolière nationale en Chine), a fait valoir en juillet que la réduction était « un ajustement stratégique des achats nationaux pour stabiliser les prix mondiaux du pétrole et renforcer le pouvoir de fixation des prix de l’énergie de la Chine ». L’économiste de l’Université normale de Pékin, Wan Zhe, l’a décrit de la même manière sur CCTV comme étant une “régulation active de la demande stratégique”, arguant qu’en refusant de se joindre à “la ruée mondiale vers l’accaparement du pétrole”, la Chine avait “directement supprimé la plus grande source de panique sur le marché mondial”.

Ce sont des lectures élégantes, mais rétrospectives, de voix non officielles et, dans le cas de Fu, à la retraite. Là où Fu a raison, cependant, c’est sur le résultat : planifiée ou non, la Chine en est sortie avec plus de pouvoir de fixation des prix qu’elle n’en avait.

Et c’est ça le truc : les intentions s’estompent, les conséquences restent. Un pays qui peut retirer environ un huitième du brut maritime mondial du marché, regarder l’Arabie saoudite baisser ses prix en conséquence, et toujours voir ses prévisions de croissance 2026 par le FMI inchangées par rapport à avant la guerre, vient de changer la géopolitique autour du pétrole. C’est de cela que parle le dernier chapitre.

C’est le dilemme de Malacca pour qui maintenant ?

Cela restera peut-être la plus grande ironie de cette guerre. Cela n’a été une surprise pour personne que l’Iran ait la capacité de bloquer le détroit d’Ormuz : les stratèges avaient imaginé ce scénario depuis des décennies.

Ce que personne n’avait anticipé, c’est que le goulot d’étranglement le plus important de la crise se trouverait en Chine même. Comme le média de la tech, TMTPost, le dit : « le robinet du marché du pétrole n’est pas au Moyen-Orient mais à Shandong » (jeux de mots entre Zhongdong, qui veut dire Moyen-Orient et Shandong, la province Chinoise où se trouvent la majorité des raffineurs indépendants chinois).

C’est une puissance extraordinaire, qui équivaut à une prise de contrôle effective du rôle de l’OPEP par la Chine, sans même qu’elle en soit membre. Ce n’est pas moi qui le dis : en septembre, Igor Setchin, le patron de Rosneft, la plus grande compagnie pétrolière russe – et pilier de l’OPEP+ – a déclaré que “cette année, la Chine a effectivement pris la tête de l’OPEP” et, « sans être membre d’aucun cartel, a réussi à stabiliser le marché pétrolier mondial ». Il s’attend à ce que le rôle de la Chine continue de croître « dans un contexte de déclin de l’influence de l’OPEP » – en particulier avec le départ des Emirats Arabes Unis du groupe, en mai.

Comme dit le proverbe, ne laissez jamais passer l’opportunité d’une bonne crise, et la Chine l’a fait – volontairement ou non – pour inverser le dilemme de Malacca : c’est maintenant le problème du reste du monde.

Car cela revient à cela : un renversement du levier. Pendant deux décennies, la question était de savoir combien de dommages les États-Unis pourraient causer à la Chine en menaçant son approvisionnement en pétrole. Après cette année, la question la plus pressante est de savoir dans quelle mesure la Chine peut influer sur les prix mondiaux de l’énergie simplement en décidant quand et combien acheter.

Personne d’autre n’a ce pouvoir. Certainement pas les États-Unis, qui sont exportateurs nets et ne peuvent donc agir que du côté de l’offre, et dans une seule direction : ils peuvent ouvrir leur réserve stratégique, désormais à son plus bas niveau depuis 1983, mais ils ne peuvent pas dire aux foreurs privés du gaz de schiste – contraints par les forces du marché – quand pomper.

Imaginez le scénario hypothétique suivant, celui sur lequel les stratèges se penchent depuis vingt ans : une crise à Taïwan, et la marine américaine commence à bloquer les pétroliers à destination de la Chine passant par Malacca. En 2003, cela aurait été un nœud coulant. Aujourd’hui, la Chine résisterait simplement au coup comme elle vient de le faire. Pendant ce temps, les millions de barils par jour renvoyés de Malacca auraient besoin d’un autre endroit où aller, et les prix s’effondreraient : la loi de l’offre et de la demande. Les plus grandes victimes seraient les grands producteurs de pétrole et le plus grand producteur de pétrole au monde en ce moment sont… les États-Unis. L’arme ultime de Washington se retournerait principalement contre elle.

Ou imaginez cette autre hypothèse : Ormuz ferme à nouveau, les prix flambent et un président américain se dirigeant, disons, vers des élections de mi-mandat en a besoin. Qui appelle-t-il ? Pas les Saoudiens : leur pétrole de réserve est coincé derrière le goulot d’étranglement à l’origine de la crise. La réponse est Pékin.

Ce qui pourrait en fait être exactement ce qui s’est passé. Trump a rencontré Xi deux fois cette année, à Pékin en mai et à Washington en septembre, et a dit les deux fois : « C’est un honneur d’être votre ami », « un grand leader » (Médiaite), « un homme que je respecte énormément. Je suis devenu un fan » (Gray DC), « deux personnes spectaculaires » (IANS). La Maison Blanche ne dira pas si Trump attribue à la Chine le maintien des prix du pétrole à la baisse. Mais comme l’a dit Rosemary Kelanic du think tank de Washington Defense Priorities, “Nous avons été pris en charge par Pékin d’une manière étrange”. Ceux qui sont pris en charge ont tendance à être polis avec celui qui paie.

Ce qui nous amène au point le plus important. L’année dernière, j’ai écrit un article intitulé « La stratégie énergétique de l’Amérique est-elle la plus grande erreur stratégique du 21e siècle ? », arguant que l’Amérique a eu tort de parier son avenir sur les énergies fossiles alors que la Chine a parié sur les énergies renouvelables, puisque, comme je l’avais écrit, “vous ne pouvez pas vraiment imposer un embargo sur le soleil ou le vent ou les sanctionner ”. Cette phrase est encore valable : l’électrification est l’une des principales raisons pour lesquelles la Chine a pu réduire ses importations de pétrole sans manquer de carburant.

Ce que je n’avais certainement pas anticipé, c’est que, ce faisant, la Chine finirait par détenir un levier sur les deux : sur l’énergie du futur et sur le prix de l’énergie du passé. Comme le dit le proverbe chinois : « vous ne pouvez pas avoir à la fois le poisson et la patte de l’ours », une phrase qui remonte à Mencius. Il s’avère que tu peux, en fait.

Ce que j’avais bien compris, cependant, c’est l’importance renouvelée de ce que j’appelais, dans un autre article, la “gravité géopolitique” : l’idée, comme je l’ai dit alors, que la Chine “n’a pas une logique impériale mais une logique gravitationnelle”, tirant les pays vers son orbite simplement parce qu’elle est “assez grande et bien connectée”.

C’est la vraie histoire ici : il n’y avait, pour autant qu’on puisse le voir, aucun ordre de Pékin de réduire les importations, encore moins un plan pour prendre le siège de l’OPEP ou sauver le monde. Même Javier Blas, qui surveille le marché pétrolier d’aussi près que possible, ne pense pas que quiconque à Pékin se soit un jour demandé “comment pouvons-nous aider le monde à passer cette crise ?”. La Chine s’est simplement occupée d’elle-même et, de par sa taille, cela a suffi à infléchir la trajectoire de l’ensemble du marché mondial. Le soleil n’a pas non plus l’intention de maintenir les planètes sur son orbite : sa masse pure fait que cela se produit tout simplement.

C’est finalement la dernière leçon du dilemme de Malacca : pendant vingt ans, la Chine s’est inquiétée d’un détroit qu’elle ne pouvait pas contrôler. À partir de maintenant, c’est le reste d’entre nous qui devront vivre à côté de quelque chose de beaucoup plus difficile à contrôler que n’importe quel détroit : un pays assez grand pour changer toutes nos vies sans même le vouloir, juste incidemment.

C’est également un défi de taille pour la gouvernance de la Chine, un pays dont le principe cardinal de politique étrangère est de rester à l’écart des affaires des autres et d’empêcher les autres de se mêler des siennes : “Cinq principes de coexistence pacifique”. Lorsque votre attraction gravitationnelle infléchit la trajectoire de chaque économie à l’échelle mondiale, vous êtes obligatoirement impliqué dans les affaires des autres, que vous en ayez l’intention ou non. Et, par conséquent, les autres veulent naturellement avoir leur mot à dire dans vos affaires internes, puisqu’elles sont devenues les leurs aussi.

C’est peut-être la question la plus importante du soi-disant “siècle chinois” : comment un pays qui n’a jamais voulu diriger le monde va-t-il faire face au fait qu’il le fait déjà en partie ?

Arnaud Bertrand

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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