Par Michael Walker − Le 8 mai 2026 − Source amren.com
Weltgeschichte der Sklaverei (une histoire mondiale de l’esclavage), l’ouvrage écrit par Egon Flaig, a été originellement publié au format papier en 2009 par C.H. Beck, une prestigieuse maison d’édition allemande, et en est actuellement à sa troisième édition. L’auteur est professeur d’histoire ancienne à l’université de Rostock. L’homme apparaît comme un universitaire excentrique à l’ancienne, avec ses nœuds papillons et son langage soutenu. Mais il n’est pas étranger aux controverses, et son nom est bien connu en Allemagne. Les éditeurs ont peut-être espéré que sa renommée contribuerait à compenser les inconvénient de traiter d’un sujet trop complet pour attirer la plupart des spécialistes, et trop académique pour attirer un vaste lectorat. Si tel est le cas, ils n’auront pas été déçus.
Le titre du livre suggère que son contenu présente un récit chronologique de l’esclavage au cours des âges, mais le professeur Flaig a procédé de manière différente. Il écrit dans son introduction qu’il va concentrer son travail sur seulement trois systèmes d’esclavage : celui de l’ancien monde (principalement la Grèce et Rome), l’esclavage dans le monde islamique, et la traite transatlantique. Le professeur Flaig affirme que le système d’esclavage islamique fut le plus étendu, et le système transatlantique le plus important, raisons pour lesquelles il se concentre sur ceux-ci. Il ajoute que le système d’esclavage transatlantique est particulièrement important du fait que sa moralité fut fortement remise en cause dès le départ, et que l’hostilité manifestée à son encontre en France et en Grande-Bretagne finit par amener à son abolition. Le professeur Flaig explique que le système islamique fut le plus étendu de l’histoire humaine, et pense que la vision du monde morale qui alimentait les systèmes esclavagistes islamiques a persisté au sein de l’Islam jusqu’à nos jours. Il ne propose pas d’explication à son troisième point de focus, celui de l’esclavage en Grèce et à Rome. Ce dernier peut constituer un bon modèle de comparaison, car on dispose d’une documentation abondante à ce sujet ; qui plus est, l’histoire ancienne constitue le champ d’études principal du professeur Flaig.
Voici le résumé de la quatrième de couverture :
Il ne va pas de soi que nous vivions dans des sociétés sans esclavage. Cela résulte d’un accomplissement historique, qui peut disparaître. Le nombre de gens tombant en état de soumission augmente chaque jour, une soumission qui menace de réduire à néant les droits de l’homme. Ce livre présente les enjeux qui en découlent. Il décrit ce qui constitue l’esclavage, comment celui-ci s’est établi selon les conditions culturelles, il explique la manière dont les zones d’approvisionnement se sont établies en réponse à une demande croissante d’esclaves, pourquoi dans ces zones l’esclavage a eu des conséquences pires que le commerce et la traite d’esclaves, le lien entre esclavage et racisme, et enfin les efforts qui ont été nécessaires à l’abolition de ce système.
Le titre d’autres de ses livres indique les préoccupations du professeur Flaig sur ce sujet précis : Le déclin de la raison politique : comment nous gaspillons les acquis des Lumières ; À la recherche de la vérité perdue : controverses sur les questions fondamentales en science historique. Les premiers mots de son introduction soulignent ce qui semble constituer l’objet principal de ce livre : attirer l’attention sur l’importance historique de l’abolition de l’esclavage comme tournant moral décisif de l’histoire humaine, et exhorter à s’opposer à tout ce qui pourrait conduire à son retour :
Les droits de l’homme ont émergé dans la lutte contre l’esclavage ; ils ne vont continuer d’exister que tant que les pires de toutes les formes d’asservissement humain continueront d’être mises au ban, et ils seront abandonnés si l’esclavage doit jamais reparaître. C’est à cette aune que l’on peut mesurer les chances de l’universalisme politique, un universalisme qui peut unifier la race humaine. (p. 11)
Le professeur Flaig poursuit en soulignant auprès du lecteur que non content de ne pas avoir produit un récit chronologique complet, il estime qu’un tel récit serait superflu :
L’histoire mondiale n’implique jamais de constituer une collection de données empiriques compilées depuis toutes les époques et toutes les cultures, à la manière d’une encyclopédie. Une telle entreprise ne serait pas seulement vouée à l’échec ; elle serait également, comme le souligne Max Weber, totalement inutile… Depuis la première apparition de l’expression « histoire mondiale » au XVIIIème siècle, on l’a utilisée en référence au point de vue des cultures humaines comprises selon les d’une tendance générale au fil de leur progression au fil du temps… Une partie de l’humanité s’est approchée d’une abolition de l’esclavage dans le monde entier. Cet accomplissement constitue un jalon majeur de l’histoire de l’homme. (p. 11)
Bien qu’Oswald Spengler et Samuel Huntington ne soient pas mentionnés dans ce livre, leurs concepts respectifs de civilisations incommensurables et de choc des civilisations sous-tendent la thèse du professeur Flaig. Il décrit d’un côté la force culturelle qui a œuvré à l’abolition de l’esclavage : une stigmatisation croissante de l’esclavage dans les nations occidentales, notamment en Grande-Bretagne et en France. Il oppose cela au système esclavagiste islamique et constate qu’il n’a pas été contesté de l’intérieur. Le professeur Flaig soutient en outre que l’islam, depuis ses débuts, a été animé et caractérisé par une économie esclavagiste, et qu’il est intrinsèquement enclin, voire susceptible, de légitimer à nouveau l’esclavage à l’avenir. Il pense que c’est l’idéalisme occidental qui a finalement conduit à l’abolition dans le monde entier.
Le mot « esclavage » est défini et interprété de manières différentes selon qui l’utilise. Il intègre parfois l’asservissement pour dettes, le trafic d’êtres humains et la servitude. Dans la vision traditionnelle radicale et de gauche, la dépendance envers les salaires qui existe dans le système capitaliste a été décrite comme une forme d’esclavage, et Karl Marx a décrit la relation entre prolétariat et propriétaires des moyens de production comme une « mise en esclavage du travailleur. » Le marxisme orthodoxe définit la classe prolétarienne comme celle d’« esclaves en salariat. » Des gens désignent les addictions comme une forme d’esclavage du corps ou de l’âme. Des féministes ont décrit la femme mariée comme en état d’esclavage envers son foyer.
La compréhension du professeur Flaig de l’esclavage, et donc des systèmes d’esclavage (il ne définit nulle part brièvement aucun des termes) émerge dans le chapitre « Anthropologie politique de l’esclavage ». Il y explique que les système qu’il désigne comme de « non-liberté » (Unfreiheit) ne sont pas des systèmes d’esclavage, et de cette manière circulaire, il expose ses critères pour parler d’« esclavage » ou de « système d’esclavage ». L’esclavage dépasse la privation violente de liberté à un individu (cela suffirait en soi à désigner les prisons comme des systèmes d’esclavage). Selon ses termes, « l’esclavage est une institution sociale et politique ». (p. 15)
Se basant sur l’affirmation selon laquelle l’esclavage est une institution, le professeur Flaig identifie trois pratiques en vigueur dans une société esclavagiste. Premièrement, les esclaves sont largement reconnus comme tels et sont achetés et vendus légalement, cette pratique étant considérée sans opprobre par la majorité des non-esclaves. Deuxièmement, le commerce d’esclaves — achat, vente et échange, utilisation au sein d’un foyer, dans l’économie, ou les deux — s’inscrivent comme des parties de la culture et du système social en vigueur. Troisièmement, les personnes vendues et utilisée n’ont aucune voix dans ces transactions, et se voient refusé tout contrôle de leur destinée et de leur vie. Elles relèvent de la propriété, et sont intrinsèquement distinctes des non-esclaves. Les esclaves ne sont pas considérés comme totalement humains par ceux qui estiment légitime un système d’esclavage. Sans reconnaissance sociale du statut d’être humain, l’esclave se voit privé d’une composante spirituelle essentielle de la vie. Le professeur Flaig cite Domitius Ulpianus, le juriste impérial de Rome — « l’esclavage est comparable à la mort » — et Orlando Patterson, le sociologue jamaïcain, qui écrivit qu’être esclave revient à être mort aux yeux de la société, une condition comprise entre le chaos et la mort. (p. 16)
Le professeur Flaig fait usage d’une distinction fondamentale, également empruntée à Orlando Patterson, entre esclavage « intrusif » et « extrusif ». Dans l’esclavage intrusif, les esclaves sont introduits depuis l’extérieur. L’esclave d’un système d’esclavage intrusif est au départ un étranger politique, social et même ethnique. À l’inverse, un système d’esclavage extrusif est composé d’esclaves qui sont d’anciens membres de la société qui, devenus esclaves, ont perdu leur identité sociale et leurs droits de rester membres de la société.
Le professeur Flaig accorde relativement peu de temps à la forme extrusive. Il note qu’elle est intrinsèquement instable car elle mine la loyauté envers l’État de l’intérieur, en créant la peur de l’asservissement au sein d’une partie de la population. Les membres de cette catégorie vivent dans la crainte d’être déshumanisés, d’être forcés, par le malheur ou à la volonté d’un juge, à abandonner leur humanité. Cependant, il reconnaît ailleurs que les esclaves extrusifs étaient plus prisés dans la société grecque, car ils présentaient plusieurs avantages importants par rapport aux esclaves intrusifs. Ils connaissaient les coutumes de la société, étaient souvent formés aux compétences appropriées et parlaient la même langue. Dans les formes extrusives comme intrusives de l’esclavage, l’esclave connaît une sorte de mort :
À proprement parler, ils sont perdus pour le monde, car le monde pour l’humanité n’est pas principalement le monde matériel, mais le monde sémantique : un monde de sens, de valeur et de finalité. Les esclaves sont jetés dans un environnement où tout sens de la vie est perdu. La mesure dans laquelle cette perte de sens est irréversible dépend de la mesure dans laquelle les esclaves se résignent à leur nouvelle situation. (pp. 20-21)
Au sujet de l’esclavage dans les Rome et Grèce anciennes, le professeur Flaig souligne la fausse idée généralisée selon laquelle l’esclavage y serait né. L’esclavage a existé en des temps très reculés, en Égypte ancienne et dans ladite « culture de palais » mycénienne. Mais les preuves d’esclavage en Grèce ancienne et les récits historiques le décrivant sont faciles à trouver. Homère, surtout dans l’Odyssée, décrit avec détails la condition et les rôles des divers types d’esclaves. Au sixième siècle avant Jésus-Christ, les quelque mille Cités-États d’Hellas étaient toutes des sociétés esclavagistes, quoiqu’à des degrés divers. Le professeur Flaig accorde une attention particulière à Sparte et aux hilotes.
Les hilotes constituaient une caste autochtone dominée par Sparte. Ils étaient liés à la terre, et condamnés au travail forcé. Ils n’étaient pas des citoyens libres, mais les Spartiates ne les possédaient pas à titre individuel, car ils étaient collectivement considérés comme propriété de la ville-État de Sparte. Les hilotes étaient-ils des esclaves au sens propre selon le professeur Flaig? Comme ils disposaient d’une identité collective, ne constituaient pas des objets d’achat ou de vente, produisaient leur propre alimentation et honoraient leurs ancêtres, et disposaient donc d’un certain contrôle sur leur propre destinée, on peut penser que les hilotes ne constituaient pas des esclaves. Il tend pour autant à les décrire comme tels :
Contrairement à toutes les autres catégories d’esclaves dans la culture grecque, ils constituent indiscutablement leur propre classe sociale et étaient en mesure de développer une identité de classe collective clairement définie — capable, lorsque l’occasion s’en présentait, de constituer une menace réelle envers leurs maîtres… De Ste. Croix, l’historien britannique, les classe dans la catégorie des serfs d’État. Les auteurs classiques voyaient les choses de manière très différente — être un hilote revenait à être l’un des pires types d’esclaves car l’État spartiate considérait les hilotes comme à humilier et à tuer publiquement, voire rituellement. (pp 39-40)
Nonobstant la classification qu’on impute aux hilotes, leur statut portait des marques d’esclavage à la fois intrusif et extrusif. Ils étaient considérés comme étrangers (intrusifs), mais vivaient à Sparte et ne provenaient pas de l’extérieur (extrusifs). Ils étaient considérés comme absolument inférieurs, dénués de droits politiques et sujets à des humiliations répétées et rituelles de toutes sortes, allant jusqu’au meurtre, pour rappeler constamment au citoyen spartiate l’infériorité fondamentale et intangible de l’hilote. Les hilotes entretenaient un sens profond de leur identité collective dont le professeur Flaig affirme que les esclaves doivent disposer avant de conceptualiser l’idée d’une révolte — et il y eut des rébellions hilotes. Le professeur Flaig écrit qu’au cours de la révolte de 464/465 avant Jésus-Christ, les Spartiates, largement minoritaires, furent incapables de mettre fin d’eux-mêmes au soulèvement, bien qu’il n’indique pas qui les aida à la supprimer, ni comment.
Point central, le rôle principal des hilotes pour Sparte — et des esclaves pour les autres cités-États — était de libérer du temps au citoyen pour qu’il accomplisse les devoirs de l’État et assure son entraînement militaire. L’esclavage soulage le citoyen libre de nombreuses tâches physiques, notablement agricoles, lui permettant de disposer de temps pour exercer ses devoirs démocratiques. Pour prendre activement part à la démocratie, indique le professeur Flaig, « le citoyen le plus pauvre, dans les aspects les plus divers de sa vie, devait être libéré de la contrainte du labeur. » (p. 48) L’historien Moses Finlay a avancé qu’il s’agissait d’un prérequis à la démocratie grecque, et Orlando Patterson est allé plus loin, affirmant que les deux conditions (esclavage et temps libre étendu pour le citoyen) constituaient des prérequis à une démocratie fonctionnelle dans les sociétés préindustrielles. Le professeur Flaig indique que :
L’esclavage grec, à bien des égards, n’était pas différent des autres formes historiques d’esclavage. Lorsqu’on met à part le système hilote spartiate, que Patterson ne considère pas comme un système esclavagiste, la forme grecque n’était pas pire ni plus étendue que les autres. Néanmoins, ni la démocratie, ni une quelconque idéologie de libertés civiques n’apparut ailleurs, pouvant être comparée à celle de la Grèce ancienne. (p. 49)

Léonidas à Thermopyle, 1814, par le peintre Jacques-Louis David.
Le professeur Flaig affirme que la plupart des sociétés esclavagistes de l’histoire n’étaient ni de près ni de loin des démocraties. À l’inverse, il n’y avait pas d’esclavage dans les premières démocraties comme celle des cantons suisses de la fin de l’ère médiévale, mais l’esclavage était essentiel pour la démocratie athénienne, qui exigeait une participation intensive du citoyen, tenu par son devoir d’assister aux assemblées 40 fois par an et aux procédures judiciaires 150 fois par an, outre de nombreuses autres réunions obligatoires. À Sparte, le citoyen était absolument dédié à l’entraînement militaire, sans aucun temps libre pour les autres affaires essentielles à l’ordre et à la survie de l’État. Le professeur Flaig en conclut qu’au moins dans le cas d’Athènes, et sans doute dans d’autres cités-États, un système d’esclavage était nécessaire à l’ordre social et économique, et également parce que « la culture grecque vouait à la liberté [pour les citoyens] une estime telle qu’elle considérait toute restriction à la liberté comme assimilable à l’esclavage. » (p. 49).
Le professeur Flaig souligne ici une chose qu’il identifie comme caractéristique de la culture occidentale, à savoir une foi envers la valeur suprême de la liberté individuelle, et un droit humain à cette liberté. Une telle foi est incompatible avec toute tolérance envers l’esclavage. Le professeur Flaig soutient pleinement cette foi envers la liberté, sans expliquer pourquoi la culture occidentale devrait y être aussi attachée, et pas les autres cultures. Non seulement l’esclavage est-il de son point de vue fondamentalement immoral, mais toutes les formes de « non-libertés » culturellement acceptées le sont également, desquelles l’esclavage n’est que la manifestation la plus totale. Le professeur Flaig considère le servage comme une forme d’« esclavage allégé ». Le serf, contrairement à l’esclave, jouissait d’un degré d’autonomie humaine et sociale, mais son sort n’était pas forcément meilleur que celui de l’esclave.
Le professeur Flaig indique que les citoyens qui laissèrent des traces écrites concernant leur société esclavagiste (y compris les auteurs islamiques) faisaient souvent montre d’inconfort vis-à-vis de la notion selon laquelle les « vrais croyants » semblables à eux pouvaient être des esclaves. Tous ceux qui partagent la même foi pour le même Dieu sont d’emblée liés entre eux par cette foi. Comment cela peut-il se concilier avec une séparation de l’esclave de son engagement social totalement humain? Cela peut-il se justifier devant Dieu? L’esclavage intrusif est plus facile à accepter du fait que l’esclave est déjà différent et étranger, et donc plus facilement perçu comme naturellement inférieur. L’esclavage extrusif va donc tendre à provoquer davantage de malaise social que l’esclavage intrusif.
En Grèce ancienne, des mesures furent prises pour limiter l’esclavage extrusif. À Athènes, en 594 avant Jésus-Christ, des réformes décidées par Solon abolirent l’esclavage par la dette, la principale forme d’esclavage extrusif de la Cité à l’époque, et d’autres villes-États suivirent son exemple. Cependant, réduire l’esclavage extrusif dans des sociétés dépendantes de leurs esclaves provoque inévitablement un accroissement de l’esclavage intrusif. La demande d’esclaves tend donc à inciter aux conquêtes militaires, à la piraterie et à la colonisation. Les sociétés esclavagistes intrusives sont prédatrices par nature.
Selon le professeur Flaig, le nombre d’esclaves dans les États de Grèce connut une croissance rapide après la défaite de l’Empire perse en 480-478. Il affirme que cela découla également de l’accroissement des activités grecques dans les domaines commerciaux et économiques, l’urbanisation, et une augmentation de la participation des citoyens grecs aux processus démocratiques, qui provoquèrent une augmentation de la demande d’esclaves. Si tel fut le cas, la chose est ironique, au vu de l’opinion populaire selon laquelle la victoire de l’alliance des Grecs contre les Perses fut un triomphe des peuples libres sur un empire esclavagiste.
Que dire au sujet de l’esclavage au sein de l’Empire perse? Le professeur Flaig n’en fait malheureusement pas mention. Une comparaison entre la Grèce et la Perse aurait pu lui apporter l’occasion d’établir les différences entre une société esclavagiste dépendante des esclaves (les Grecs) et une société où les esclaves n’étaient pas indispensables (les Perses) — à supposer qu’il reconnaisse l’existence d’une telle distinction.
Dans son court ouvrage, il ne faut pas attendre du professeur Flaig qu’il propose une analyse en profondeur de l’esclavage romain, mais ce qu’il affirme apporte du poids à sa thèse, selon laquelle une demande d’esclaves intrusifs nourrit les conquêtes impériales et vice-versa. Il indique qu’à partir du troisième siècle avant Jésus-Christ, l’afflux jadis sporadique de prisonniers de guerre réduits en esclavage en République romaine connut une croissance continue. Les 55 000 survivants de la défaite de Carthage furent tous réduits en esclavage, et 150 000 personnes le furent également après la chute d’Épirus (actuellement dans le Nord-Ouest de la Grèce et le Sud de l’Albanie) en 167 avant Jésus-Christ. Le professeur Flaig cite Schtarjeman, l’historien soviétique, qui calcula qu’entre 200 et 60 avant Jésus Christ, un demi-million d’esclaves furent importés en Italie par la République.

Des esclaves œuvrant à la construction d’un mur, surveillés par un contremaître. Fragment mural du colombarium d’Esquiline, porta Maggiore (ou Porta Prenestina). (Credit photo : © PHOTO12 via ZUMA Press).
Rome utilisa la menace de la mise en esclavage lors de ses campagnes militaires : les Cités qui se rendaient n’étaient pas réduites en esclavage, alors que celles qui résistaient l’étaient. L’augmentation spectaculaire du nombre d’esclaves provoqua une transformation de l’économie romaine, surtout l’agriculture. Les petits fermiers ne parvenaient plus à tenir la compétition contre les riches propriétaires terriens dotés d’armées d’esclaves. Les petites propriétés luttaient également pour assurer les longues absences de la main d’œuvre agricole enrôlée dans les guerres mêmes qui enrichissaient les grands propriétaires terriens.
Dans la société romaine, il était courant de libérer des esclaves. Les riches et les puissants, selon le professeur Flaig, essayaient de constituer des foules de soutiens loyaux, et les esclaves libérés leur étaient acquis, car cette liberté nouvellement acquise pouvait être révoquée. Si d’anciens esclaves ne se montraient pas loyaux, un prétorien gardait le droit de les déclarer esclaves à nouveau. Rien qu’entre 60 et 20 avant Jésus-Christ, le professeur énonce un chiffre de 10 000 esclaves libérés par an.
L’État entra en conflit avec les propriétaires d’esclaves privés en raison du grand nombre d’esclaves libérés, et comme contre-mesure, la Lex Fufia Canina de l’an 2 avant Jésus-Christ vint réguler la proportion d’esclaves qu’un propriétaire pouvait libérer chaque année. Le professeur n’explique pas les raisons pour lesquelles l’affranchissement était considéré par l’État comme dangereux, mais il est raisonnable d’induire que la création de vastes contingents de personnes dévouées à telle ou telle personne pouvait être considérée comme un potentiel défi envers l’autorité de l’État.
L’Empire romain fut une société esclavagiste pendant sa phase païenne, puis sa phase chrétienne. Les célèbres révoltes d’esclaves de l’ancienne Rome eurent lieu entre 135 et 71 avant Jésus-Christ, sous la République. Durant les années de l’empire païen, les droits des maîtres sur les esclaves furent réduits, parfois de manière spectaculaire. Le professeur Flaig reconnaît ici un exemple du courant de pensée considérant l’esclave comme un être sensible, et pas uniquement un objet de possession. De même, « Il est très clair que des efforts considérables furent menés pour ‘humaniser’ l’esclavage et donc le stabiliser. Antoninus Pius interdit la mise à mort d’esclaves sans raison. » (p. 68)
Sous la Rome impériale, comparativement aux autres sociétés esclavagistes, les esclaves disposaient de davantage de chances de trouver une oreille sympathique en public, et des esclaves parvinrent à entrer dans l’administration impériale et à endosser des responsabilités et autorités significatives :
Il était normal, surtout sous la Rome impériale, de confier des responsabilités sur la gestion du foyer à des esclaves. Ils tenaient des boutiques et des magasins, achetaient du bétail, des biens immobiliers et des esclaves, géraient de l’argent et accordaient des crédits. » (p. 64)
Sous Constantin le Grand, il était autorisé de tuer des esclaves, mais les nouveaux enseignements chrétiens amenèrent à un sentiment que la pratique était aussi étrange que cruelle. Il était interdit par la loi de tuer un esclave de rage, car la colère était un péché mortel. Cependant, il restait permis de fouetter à mort un esclave, car le propriétaire d’esclave n’agissait alors pas en état de rage aveugle.
La proportion d’esclaves connut un déclin au cours des derniers siècles de l’Empire romain, et le professeur Flaig n’impute en rien ce phénomène au Christianisme. Il attribue plutôt ce déclin à la baisse de la valeur de la citoyenneté romaine et à l’accroissement du nombre des personnes en pratique non-libres, ce qui réduisit la demande d’esclaves :
[L’esclavage romain] muta au troisième siècle, d’intrusif à extrusif… Les privilèges de la citoyenneté perdirent leur valeur et l’ancien statut de citoyen libre prit fin. Lorsque l’empereur Caracalla accorda la citoyenneté romaine à tous les non-esclaves, la citoyenneté romaine avait dans les faits perdu toute fonction protectrice et la population de l’Empire, en dehors d’une petite caste supérieure, n’était plus composée que de potentiels travailleurs forcés… Les condamnés étaient livrés au servus penae, des travaux forcés à vie. Ils construisaient et réparaient les bâtiments publics, nettoyaient les rues, travaillaient aux moulins et surtout dans les mines, où l’espérance de vie était très réduite. Les esclaves n’étaient plus distingués de qui était non-libre, mais restaient au stade le plus bas de la non-liberté. La conversion de l’Empire romain au Christianisme n’eut pas le moindre effet sur ce changement. » (pp. 71-72)
Le professeur Flaig n’indique pas qu’à partir de l’époque d’Hadrien, l’esclavage intrusif connut un déclin du fait de l’arrêt de l’expansion de l’Empire. Cela contribue à expliquer le flou qui apparut dans la distinction entre l’esclave et le condamné.
Le professeur Flaig cite également le rôle des épidémies dans la dévastation des propriétés traditionnelles détentrices d’esclaves de l’Empire romain, qui réduisit également l’importance de la distinction entre l’esclave et le citoyen dénué de tout bien. Il indique clairement que les forces économiques constituèrent le principal moteur de changement du statut des esclaves, du rôle de l’esclavage dans la société, et du déclin du nombre d’esclaves.
Le professeur Flaig décrit les tentatives des penseurs au sein des sociétés esclavagistes en vue de justifier l’esclavage. Dans la tradition juive, on l’expliquait que par suite de la malédiction prononcée par Noé contre son petit-fils, Canaan. Les Juifs anciens désignaient leurs esclaves comme « esclaves canaanites ». Cependant, certains prophètes juifs envisagèrent une utopie où tous les hommes vivraient libres et où personne ne serait plus esclave. L’idée de cette utopie messianique a persisté dans la société juive.
Le professeur Flaig recense trois explications de l’esclavage par les Grecs anciens : destin, race et injustice. Homère a écrit au sujet de personnes maudites au destin d’esclave. Bien que selon le professeur Flaig on ne dispose d’aucune preuve de détermination raciale de l’état d’esclave, les Hellènes considéraient bel et bien les esclaves comme inférieurs par nature, et Platon ainsi qu’Aristote cherchèrent une explication scientifique aux origines de ce qu’ils estimaient constituer leur infériorité naturelle. Selon Platon, les êtres humains sont dotés en quantités diverses de trois traits humains caractéristiques : le bon sens, le courage et l’appétit. Les esclaves appartiennent à la catégorie d’hommes dont l’appétit est plus important que le courage ou le bon sens, et sont donc esclaves parce que leur destinée devrait reposer entre les mains de qui n’est pas mû en premier chef par son appétit.
Aristote écrivit dans une veine plus simple, affirmant que les différences entre qui devait être libre et qui devait être réduit en esclavage résident en ce que le second n’a pas la capacité de planifier l’avenir et doit donc être commandé. Selon Aristote, la relation entre l’esclave et le maître était, au sens le plus vif, symbiotique. Aristote chercha également des explications géographiques et presque évolutionnistes à la mentalité réduite de l’esclave. Le professeur Flaig désigne cela comme « un racisme philosophique » (p. 74).

Aristote avec un buste de Homère. Rembrandt, 1653.
Le professeur Flaig apporte la contradiction à Aristote en citant Alkidamas, du quatrième siècle avant Jésus-Christ, qui affirma en des termes repris plus tard par Rousseau que « Dieu a créé chacun libre, la nature n’a créé aucun esclave… La nature ne reconnaît aucune distinction entre l’esclave et l’homme libre. La distinction est créée par la force. » Pour le professeur Flaig, cette affirmation présente une signification historique : « Pour la première fois dans l’histoire de l’homme, nous avons le principe fondamental de l’abolitionniste : l’esclavage est une injustice. » (p. 75). Le professeur Flaig cite également Cicéron : « Il n’est d’homme dans le monde qui soit incapable de développer son potentiel dès lors qu’il a trouvé la lumière appropriée pour le guider. » (p. 76).
Le professeur Flaig apporte également un bref commentaire à l’interprétation de certains théologiens chrétiens qui, à l’instar de Philon d’Alexandrie, estimaient que certaines personnes étaient prédestinées par un destin insondable à être des esclaves. Pour exemple, l’histoire de Jacob et Ésaü. Ce dernier, comme Caanan, est prédestiné à être esclave de son frère Jacob, un destin prédéterminé pour lui dans le ventre de sa mère. Ce n’était pas sa « faute », pas plus qu’il n’est de la « faute » d’un âne de ne pas être un être humain.
Le professeur Flaig souligne trois moyens employés par les penseurs pour essayer de justifier l’esclavage : l’esclave est puni pour ce qu’il est ou ce qu’il a fait, il est prédestiné à être esclave par une volonté ou un coup du destin insondable, ou enfin l’esclavage doit être accepté comme relevant d’une autre manière de vivre, et respecté au nom de l’égalité entre les différentes cultures. Les juristes romains établissaient une distinction entre l’ius narutale, le droit naturel, selon lequel chaque personne est libre et a le droit de l’être, et l’ius gentium, le droit des peuples, qui peut comprendre le droit à détenir des esclaves. On peut méprise l’esclavage dans sa propre société mais accepter qu’en d’autres sociétés, « ils agissent de manière différente, » et cela devrait être accepté au nom du « droit à la différence ».
En soulignant les arguments déployés au sein des sociétés anciennes en faveur et en défaveur de la tolérance envers l’esclavage, le professeur Flaig soulève un sujet fondamental entre les droits de l’individu et les droits des peuples et des cultures différentes. C’est la raison pour laquelle son livre n’est pas uniquement un ouvrage historique, mais également un défi polémique. Cela prend tout son sens lorsqu’il décrit la traite transatlantique et l’abolition. Loin de considérer la traite transatlantique comme particulièrement difficile à supporter, il souligne le sens qu’elle prend au moment de l’abolition de l’esclavage par l’Occident et, en appliquant les mêmes principes humanistes, œuvra à l’abolition à une échelle mondiale. Il rejette fermement l’argument tiré de l’économie et prisé par les Marxistes, selon lequel l’esclavage était déjà en déclin et que l’abolition par la Grande-Bretagne et la France au XIXème siècle fut préventif, et que les arguments occidentaux moraux étaient hypocrites. En outre, en plaçant l’éthique au-dessus des droits culturels ou des droits des peuples, le professeur Flaig rejette la notion, chère à une grande partie de la Gauche ainsi qu’à la nouvelle Droite française, selon lequel les sociétés jouissent de droits collectifs, et que leurs droits à la différence surpasse les droits humains individuels des membres de ces sociétés.
Le professeur Flaig adopte une position claire contre ce qu’il considère comme le relativisme culturel exprimé dans « les droits des peuples » et « le droit à la différence. » Il déplore également le fait qu’il discerne : que la Gauche s’est détournée d’une ancienne foi envers le progrès rationnel et mondial de l’humanité, préférant à sa place les guerres culturelles et ralliant les forces opposées à l’Occident, même lorsque ces forces agissent pour des raisons religieuses ou nationalistes, ou les deux. Dans des interviews, le professeur Flaig a ciblé Frantz Fanon et Michel Foucault pour leur influence jugée par lui particulièrement délétère à cet égard. Il estime qu’ils ont contribué à paver la voie pour l’attitude peu sévère de la Gauche envers les traditions islamiques au nom d’un respect sans compromis pour les cultures non-occidentales. La Gauche considérait jadis l’Islam comme un nouvel opium des peuples et profondément réactionnaire. Ce n’est plus le cas.
Qui considère la diversité des cultures comme une chose de valeur indispensable doit nécessairement placer les particularités culturelles au-dessus de toute considération universelle, au nom du caractère unique de chaque culture à non seulement tolérer mais aller jusqu’à reconnaître que les préjugés les plus extrêmes peuvent l’emporter, que les discriminations religieuses ou ethniques peuvent produire le pire d’elles-mêmes, que l’oppression la plus terrible et les crimes les plus terrifiants peuvent avoir lieu. Il serait dès lors même considéré comme méprisant de considérer de tels crimes comme des crimes en soi, car cela constituerait une « ingérence étrangère » et « irrespectueux envers l’identité culturelle des autres. » (p. 220).
Michael Walker
Traduit par José Martí pour le Saker Francophone