Les « manières de faire la guerre » sont en pleine métamorphose


Par Alastair Crooke – Le 9 mai 2026 – Source Conflicts Forum

Bien que la guerre en Iran ait été largement considérée à travers le prisme de la guerre occidentale conventionnelle, ses leçons sont tout sauf conventionnelles. Elles sont en fait insurrectionnelles.

L’approche occidentale d’après-guerre (en particulier dans le contexte de la Guerre froide) reposait sur la capacité de surpasser tout adversaire militaire grâce à l’acquisition de munitions et d’aéronefs haut de gammes, suréquipés et coûteux. La domination de l’espace aérien et la forte dépendance à l’égard des bombardements aériens, c’est-à-dire la guerre aérienne, étaient la tactique doctrinale.

La course aux investissements (ainsi que l’innovation technique qui va avec) était considéré comme l’élément crucial de la confrontation avec l’URSS.

De même, la doctrine dans la guerre navale était d’investir dans des porte-avions de plus en plus gros et leurs niveaux associés de navires de soutien naval.

Pour la guerre terrestre, l’opération « Tempête du désert » de la guerre en Irak reposait sur les chars qui « perforaient » les lignes de défense des adversaires – bien que cette approche ait été abandonnée par l’Occident en Ukraine après le tournant du 21e siècle pour une « guerre des tranchées » menée par drones sur la ligne de front.

La doctrine de fortes dépenses dans du matériel haut de gamme favorisait à la fois le Complexe militaro-industriel étasunien et, associée à l’hégémonie du dollar américain, offrait à l’Amérique l’avantage unique de permettre aux États-Unis « d’imprimer du dollar » pour financer ces dépenses supplémentaires excédentaires haut de gamme.

Puis vint la guerre d’Iran de 2026, dont le modèle asymétrique bouleversa les doctrines conventionnelles.

L’Iran n’a pas poursuivi la suprématie aérienne mais plutôt chercher à utiliser des missiles pour contrôler l’espace aérien.

Au lieu d’infrastructures militaires situées en surface, des arsenaux de missiles, des installations de lancement et une grande partie de la production de missiles ont été dispersés dans les vastes zones géographiques de l’Iran et enfouis profondément dans les villes souterraines creusées dans les chaînes de montagnes.

La transformation clé de l’approche asymétrique, cependant, a été l’avènement de composants technologiques bon marché facilement disponibles. Alors que l’Occident dépensait des millions de dollars pour chaque intercepteur, l’Iran et ses alliés n’en dépensaient que des centaines.

L’avantage de l’hégémonie du dollar a donc disparu et s’est plutôt transformé en passif – le coût gonflé des munitions américaines et leur ingénierie haut de gamme ont entraîné des chaînes d’approvisionnement sclérosées, de longs cycles de production et des stocks d’armes minimes.

La prétendue supériorité technologique des armes américaines est également dépassée par des « garages » et « ateliers » utilisant des composants technologiques bon marché. Ils génèrent de l’innovation qui est ensuite reprise et mise à l’échelle après des tests informels par les « autorités militaires« .

Cette tendance est particulièrement évidente dans l’armée russe, où la technologie initiale de « garage » a été testée puis mise en œuvre dans toutes les structures militaires. Cela s’applique à la fois au matériel technologique et à l’innovation par l’IA.

Dans le même ordre d’idées, l’innovation du Hezbollah avec ses drones contrôlés par fibre optique a transformé la guerre dans le sud du Liban, imposant de lourdes pertes aux chars et aux troupes israéliennes, au point que Tsahal pourrait être obligée de se retirer du Sud-Liban.

De même, l’asymétrie et l’innovation dans les voies maritimes bouleversent la dépendance traditionnelle de l’Occident à l’égard des grands navires et des lourds porte-avions. Ces derniers sont devenus les « éléphants blancs » de la « guerre » du Golfe Persique car ils sont chassés si loin des côtes iraniennes par des essaims de drones et des menaces de missiles antinavires que leurs avions d’attaque basés sur le pont sont limités dans leurs capacités par la nécessité de se ravitailler en vol avant d’atteindre la cible.

Voir un véritable « essaim » de plusieurs dizaines de vedettes rapides armées s’approcher d’un navire de guerre conventionnel ne fait que souligner leurs vulnérabilités. En tout état de cause, l’Iran dispose d’autres armes antinavires.

En bref, un porte-avion américain n’induit plus la peur comme autrefois, il rayonne désormais de vulnérabilité.

La nouvelle guerre maritime de l’Iran, cependant, comprend également des drones submersibles à grande vitesse (ou torpilles) qui peuvent flâner jusqu’à quatre jours et qui sont équipés de capacités de ciblage par IA. Ces drones peuvent être lancés à partir de tunnels sous-marins situés sous la surface du détroit d’Ormuz.

L’innovation iranienne est certes planifiée et développée depuis longtemps. Son efficacité a été démontrée lors du conflit avec Israël et les États-Unis. L’Iran a résisté au tapis de bombes israélien et américain (bien qu’il ait subi de lourds dégâts et de lourdes pertes), mais l’Iran continue de contrôler le détroit, d’avoir d’abondants stocks de missiles et de d’avoir rendu inutilisables les bases militaires américaines dans le Golfe.

C’est l’expérience de la guerre en Iran. Mais la grande leçon stratégique est qu’elle a démontré que le « mode de guerre » occidental a été éclipsé par une technologie innovante bon marché et une planification asymétrique prudente.

Le modèle occidental peut causer des dommages dévastateurs – cela ne fait aucun doute – mais son manque d’application chirurgicale est également contre-productif à l’ère des médias de masse et de la photographie sur smartphone qui témoignent de la mort des civils, de la destruction et de la souffrance.

Le deuxième point est que l’Occident reste un géant encombrant qui n’a pas compris – et encore moins anticipé – la nouvelle guerre asymétrique. L’innovation a été entravée par la transformation du Complexe militaro-industriel en des monopoles bureaucratiques.

Le mode de guerre occidental est un modèle dépassé lorsqu’il est opposé à un adversaire asymétrique sophistiqué.

Mais d’autres ont effectivement remarqué les leçons de la guerre en Iran. La Russie par exemple, la Chine aussi. Et bien d’autres pays. L’Occident peut s’attendre à voir ces leçons bien comprises et reprises sous différentes formes dans les autres guerres que mène l’Occident.

Les élites européennes pourraient constater que le fait qu’ils aient faciliter les attaques de drones ukrainiens au plus profond de la Russie pourrait entraîner une réponse (cinétique) différente dans un proche avenir. Les avertissements ont été émis. Seront-ils entendus ?

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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