Par Hans Vogel − Le 30 avril 2026 − Source hansvogel.substack.com
Il y a quelques jours, Antelope Hill a publié L’Allemagne dans le viseur de Staline (Germany in Stalin’s Crosshairs), la traduction en anglais de l’ouvrage allemand écrit par le Dr. Bernd Schwipper, ancien général de la Nationale Volksarmee, l’armée de la République Démocratique d’Allemagne.
Paru pour la première fois en 2016, Deutschland im Visier Stalins est longtemps resté hors du champ des historiens ne parlant pas l’allemand. C’est tout à fait malheureux, car ils ne disposaient alors pour revenir sur le narratif conventionnel de l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne en 1941 que de l’ouvrage de Victor Suvorov, Le Brise-Glace, publié pour la première fois en 1989, et dont la traduction anglaise fut publiée en 1990. Dans cet ouvrage, et dans plusieurs autres qui ont suivi, Vladimir Bogdanovich Rezun — identité réelle de Suvorov — affirme que Staline avait préparé une attaque de l’Allemagne, mais que Hitler l’a pris de court sur le fil. Comme Suvorov présente des arguments convaincants, mais des preuves au mieux circonstancielles de son exposé, la plupart des historiens occidentaux dominants, dont la voix compte pour établir l’« historiquement correct », ont écarté ses livres avec dédain.
Mais il y eut, ci et là, un historien courageux pour s’aventurer à prendre Suvorov au sérieux. L’un d’entre eux a été Marius Broekmeyer, un historien hollandais, qui a publié en 2006 Bedrogen bedriegers. Stalin Contra Hitler (Amsterdam: Mets & Schilt), affirmant que Staline préparait bel et bien une invasion de l’Allemagne, mais pas immédiate. Broekmeyer identifie Gabriel Gorodetsky comme partisan le plus bruyant de la théorie selon laquelle l’URSS n’entretenait aucun projet d’attaque en 1941 (ou plus tard). Mais selon Broekmeyer, Gorodetsky et les autres historiens dominants évitent soigneusement de répondre aux arguments avancés par leurs adversaires :
Ils crient au scandale ; ils sont dans le déni, mais je ne les ai pas vus réfuter les arguments de Danilov, Homman, Doroshenko, Magenheimer, Bobylev, Maser, Meltyukhov, Dashichev, Suvorof, Topitsch, Nevezhin, Vladimir Sokolov ou du Post (p. 229).
Si chacun de ces historiens est venu apporter des arguments supplémentaires à ceux déjà exposés par Suvorov, 1 aucun d’entre eux n’a produit d’étude aussi solide et massivement documentée que celle produite par le général Schwipper.
Ce fonctionnement du débat concernant l’Opération Barbarossa est tout à fait symptomatique du fonctionnement de l’environnement académique occidental. En Occident, en dehors de l’« historiquement correct », une autre raison du rejet quasi-universel de la thèse de Suvorov réside en ce que la plupart des historiens russes ont également refusé de soutenir Suvorov. Ce « consensus universitaire », a beaucoup contribué à préserver le narratif accepté de la seconde guerre mondiale. Harry Elmer Barnes, l’historien révisionniste étasunien, a désigné ce mécanisme de réaction collective mû par l’establishment historique, l’exclusion de quiconque franchit la ligne, sous le nom d’« occultation historique » 2. Barnes a eu à le subir lui-même, après avoir publié en 1926 une vision alternative des origines de la Première Guerre Mondiale3. Par la suite, Barnes a encore pris de la distance, en se mettant à écrire sur la ligne politique contemporaine sous un angle non-interventionniste et pacifiste, augmentant encore l’outrance de l’establishment académique.
Face à un tel contexte intellectuel et politique, la publication de la traduction en anglais de l’ouvrage du général Schwipper est extrêmement importante. Les historiens dominants, surtout ceux qui se réfugient dans les tours d’ivoires que sont les académies et universités prestigieuses, ne vont plus pouvoir maintenir que Hitler commit une erreur non-contrainte en ordonnant sans raison particulière le déclenchement de l’Opération Barbarossa. Le général Schwipper prouve sans équivoque que Staline préparait de fait une invasion de l’Allemagne et de l’Europe occidentale, et qu’en 1940 il lança des préparatifs militaires et industriels complets à une vaste échelle. Premièrement, l’auteur a eu accès à tous les documents disponibles du gouvernement et de l’État-major soviétiques pertinents à ce sujet. Deuxièmement, contrairement à tous les autres historiens occidentaux, le général Schwipper est docteur en sciences militaires et officier de carrière. Il a suivi sa formation d’officier d’État-major à Moscou. Par conséquent, c’est doté d’un savoir étendu et d’une expérience considérable qu’il a utilisé pour rechercher les circonstances du déclenchement de l’Opération Barbarossa. Et fort de ces compétences, Schwipper a consacré 15 années de recherches et d’écriture pour produire ce livre. Il s’agit d’un jalon de la recherche historique sur la Seconde Guerre Mondiale, du moins en Occident, et il va devenir inévitable de réécrire des sections entières du narratif officiel.
Dans un monde idéal, tous les historiens spécialisés en histoire de la Seconde Guerre Mondiale, en histoire militaire, en histoire de l’Allemagne nazie, de l’Union soviétique, de l’Europe du XXème siècle (et l’on doit les compter par milliers dans le monde), devraient s’empresser d’acquérir un exemplaire de l’ouvrage de Bernd Schwipper. À présent qu’ils ont accès à cet ouvrage fondateur sur l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, ils vont finalement pouvoir corriger une vision nécessairement biaisée de cette période. De fait, il est impératif qu’ils le fassent, car s’ils persistent à conserver leur vision favorite et incontestée, ils vont finir par se disqualifier eux-mêmes comme experts de leur champ de recherche académique.
Le livre écrit par Bernd Schwipper va dans doute tenir lieu lui-même de brise-glace, dégelant l’épaisse couche de glace de l’historiographie de la Seconde Guerre Mondiale, surtout dans le monde anglophone et dans les régions du monde où la l’anglais est pratiquement la seule langue étrangère comprise par les universitaires (comme la Chine, le Japon, et de nombreux pays asiatiques).
À la lecture de l’Allemagne dans le viseur de Staline, tout véritable historien voudra lire d’autres livres aussi détonants. C’est cela qui fait de la publication de ce livre un événement d’importance, car il peut amener à la production d’une révision très nécessaire de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale et du XXème siècle.
Hans Vogel
Traduit par José Martí, relu par Wayan, pour le Saker Francophone
Notes
- Valeri Danilov, “Hat der Generalsstab der Roten Armee einen Präventivschlag gegen Deutschland vorbereitet?” Österreichische Militärische Zeitschrift, 1993:1, 41–51; Joachim Ho֖mann, “Die Angriffsvorbereitungen der Sowjetunion 1941”, dans : Zwei Wege nach Moskau. Vom Hitler-Stalin-Pakt bis zum “Unternehmen Barbarossa”, Munich and Zurich, 1991; Heinz Magenheimer, Der deutsche Angriff auf Sowjetrussland 1941. Das operative Problem in Planung und Ablauf des Feldzuges. Dissertation, Vienna University, 1969; Pavel Bobylev, “Tochku v diskussii stavit rano. K voprosu o planirovanii v General’nyi shtab RKKA v 1941g.?” Otechestvennaya istoriya 2000:1, 41–64; Werner Maser, Der Wortbruch. Hitler, Stalin und der Zweite Weltkrieg. Munich, 1994; Mikhail Meltyukhov, Upuschennyi Shans Stalina. Sovetsky Soyuz y borba za Evropu. Moscow, 2000; Vyacheslav Dashichev, “Pakt Gitlera-Stalina. Mify y realnost,” Istoriki otvechayut na voprosy, Moscow, 1990, 262–273; Ernst Topitsch, “‘Barbarossa’ – ein Präventivkrieg?” Geschichte und Gegenwart 1989:8, 1–15; Vladimir Nevezhin, “The Pact with Germany and the Idea of an ‘O֖ffensive War’ (1939-1941)”, Journal of Soviet Military Aτairs, December 1995, 809–844; Vladimir Sokolov, “Did Stalin Intend to Attack Hitler?” Journal of Soviet/Slavic Military Studies, 1998, 113–141; and Walter Post, Unternehmen Barbarossa. Deutsche und Sowjetische Angriffspläne 1940/41, Hamburg 1995. ↩
- Harry Elmer Barnes, The Struggle Against the Historical Blackout, 9th edition, 1952. ↩
- Harry Elmer Barnes, The Genesis of the World War. An Introduction to the Problem of War Guilt, Alfred A. Knopf, 1926. ↩