Hongrie : Deux experts russes de haut niveau minimisent la chute d’Orban


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Par Andrew Korybko — Le 15 avril 2026 — Source korybko.substack.com


On ne peut exclure qu’ils affichent un optimisme délibéré pour ne pas effrayer Magyar, au cas où celui-ci serait plus sincère que ne le pensent ses détracteurs — d’autant qu’en raison de leurs fonctions prestigieuses, ils sont perçus comme les reflets de la politique officielle. Mais ils risquent de paraître naïfs avec le recul s’ils se trompent.

Les récentes élections parlementaires avaient été présentées dans la période précédant leur tenue comme un moment décisif pour les liens entre la Hongrie et la Russie. Victor Orban, premier ministre sortant, avait promis de maintenir les importations énergétiques depuis la Russie, de ne pas armer l’Ukraine, et avait même accusé ce pays d’ingérence par son chantage énergétique. Peter Magyar, le dirigeant de l’opposition, avait repris un grand nombre des positions d’Orban, mais les observateurs doutaient de sa sincérité, son parti étant soutenu par l’UE et par l’Ukraine. Il avait également accusé Orban de collusion avec Poutine.

Le parti de Magyar a raflé la super-majorité des deux tiers, loin devant le quart remporté par Orban, ce qui lui permettra d’amender la constitution s’il décide de le faire. Il a bel et bien réaffirmé, lors de sa première conférence de presse après les élections, qu’il compte maintenir les importations énergétiques en provenance de Russie, et qu’il maintient son opposition à une adhésion rapide de l’Ukraine à l’UE. Mais le Financial Times et Politico ont rapporté que l’UE exigeait des garanties de la part de la Hongrie en échange du déblocage de milliards de fonds gelés.

Les deux journaux affirment que le bloc européen attend de Magyar qu’il mette fin au veto opposé par la Hongrie au prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, dont le financement avait été analysé ici comme destiné à gagner du temps en attendant le retour des Démocrates à la Maison-Blanche dans l’espoir qu’ils rétablissent l’ancienne ligne politique de Biden en Ukraine. Cela ne sert pas les intérêts de la Russie, et les responsables européens pourraient également exiger, en échange du déblocage d’autres fonds gelés, un découplage radical de la Hongrie vis-à-vis de l’énergie russe, ce qui constituerait une double peine. La Hongrie pourrait également subir des pressions pour armer l’Ukraine.

Mais quoi qu’il en soit, Dmitriy Trenin, le nouveau président du Conseil russe des Affaires internationales, a minimisé les conséquences de ce prêt dans son analyse de l’élection, accessible ici, et affirme que la défaite d’Orban est plus significative pour Trump que pour Poutine. Il se montre aussi prudemment optimiste concernant l’idée que la coopération énergétique restera plus ou moins inchangée. Trenin tire comme conclusion qu’« il faut s’attendre à ce que la trajectoire ‘souverainiste’ de la Hongrie reste fondamentalement la même », et pourra donc tenir lieu de modèle pour les relations de la Russie avec d’autres pays de l’UE.

Fyodor Lukyanov, directeur de recherches au Club Valdaï, a également commenté la défaite d’Orban dans un article traduit et republié ici par Russia Today. Comme Trenin, il estime que Magyar est sincère dans ses positions, et ne considère pas comme acquis que le nouveau premier ministre hongrois cède aux exigences anti-russes de Bruxelles ; il souligne la persistance des réalités structurelles sous-jacentes aux liens bilatéraux à venir entre les deux pays. Il conclut que « la différence (avec Orban) réside peut-être moins dans la direction politique que dans la manière dont celle-ci est présentée. »

Trenin et Lukyanov figurent parmi les meilleurs experts russes, et leurs analyses sont à prendre au sérieux. Mais dans le même temps, il est possible qu’ils prennent en compte la perception depuis l’étranger selon laquelle ils reflètent la ligne politique officielle, à laquelle on peut penser qu’ils contribuent au vu de leurs rôles prestigieux. On ne peut donc pas écarter l’idée qu’ils affichent un optimisme délibéré pour ne pas effrayer Magyar, au cas où celui-ci serait plus sincère que ne le pensent ses détracteurs ; reste qu’ils risquent de paraître naïfs avec le recul s’ils se trompent.

Après tout, les personnalités outrageusement russophobes comme Ursula von der Leyen, Donald Tusk, Alexandre Soros, et compagnie, ont célébré la victoire de Magyar, et il est difficile de croire qu’ils aient tous pu se laisser berner par le personnage, et que ce n’est pas plutôt sa (fausse) rhétorique « souverainiste » qui a berné les naïfs et ceux qui vivent mal la chute d’Orban. En tout cas, la réaction des deux experts russes de premier plan mérite d’être prise en compte, ne serait-ce que parce qu’elle va à contre-courant des attentes populaires — d’ici l’été, on verra plus clair sur quel camp Magyar a berné.

Andrew Korybko est un analyste politique étasunien, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par José Martí, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

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