Par Ali Rizk – Le 23 janvier 2026 – Source The American Conservative
Comme le président Donald Trump montre une certaine réticence à s’engager dans une campagne risquée de bombardements à grande échelle contre l’Iran, des voix bellicistes plaident pour d’autres voies d’action dans le but apparent de maintenir Washington dans la confrontation avec Téhéran. Les propositions avancées semblent clairement conçues pour présenter à Trump ce qui peut ressembler à des stratégies sans grands risques mais qui, en réalité, ne le sont pas.
Deux plans d’action alternatifs émergent : l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei et la partition de l’Iran selon des lignes ethniques. Ces deux options risquent d’entrainer des répercussions négatives dramatiques qui l’emporteraient de loin sur les avantages supposés.
Les appels à l’assassinat de Khamenei ont récemment gagné du terrain à la suite des remarques de Trump dans lesquelles il semblait plaider pour la destitution du guide suprême. ”Il est temps pour un nouveau leadership en Iran”, a déclaré Trump dans une interview à Politico, après que Khamenei l’ait qualifié de criminel portant la responsabilité des derniers troubles en Iran. Le camp belliciste semble voir une opportunité de faire appel au penchant de Trump pour les vendettas personnelles et de saisir ses déclarations pour créer une autre “ligne rouge”, celle de Khamenei restant au pouvoir.
Après avoir apparemment échoué à convaincre Trump d’aller jusqu’au bout contre la République islamique, le sénateur républicain Lindsey Graham a souligné que Khamenei ne devrait pas être autorisé à rester au pouvoir et a lancé un appel ouvert à Trump pour qu’il fasse le travail. La destitution de Khamenei du pouvoir, a soutenu Graham « serait incroyablement positive« , alors que si son règne continuait ce serait “un pas de géant en arrière dans les ténèbres“. Michael Doran de l’Hudson Institute a également fait valoir que la prochaine étape de Trump avec l’Iran devrait être l’élimination de Khamenei comme condition préalable nécessaire pour désamorcer les tensions avec la République islamique.
Comme c’est souvent le cas, les racines de ce plan d’action proposé remontent à Israël. Au cours de la guerre israélo-iranienne de 12 jours en juin, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait suggéré que tuer Khamenei réglerait le différend avec Téhéran, après que des informations ont révélé que l’administration Trump avait opposé son veto à un plan israélien visant à assassiner le guide suprême. L’assassinat de Khamenei “ne va pas aggraver le conflit, cela va mettre fin au conflit”, avait déclaré Netanyahu à l’époque.
Les récents appels à éliminer le guide suprême sont un autre exemple classique d’Israël et de ses laquais à Washington tentant de placer la politique américaine au Moyen-Orient sur une voie qui serait préjudiciable aux intérêts américains, mais cette fois les répercussions pourraient être particulièrement graves. Cela est dû à la position religieuse de Khamenei dans le monde chiite en tant que “Marja” senior, une haute autorité religieuse. Selon la théologie chiite, les adeptes de cette foi doivent suivre une certaine Marja qui émet des décrets – alias “fatwas“ – sur divers aspects du culte religieux.
Il y a un quasi consensus sur le fait que Khamenei est un Marja de premier plan, juste derrière le Grand ayatollah Ali Sistani d’Irak. Ses partisans comprennent des chiites en Iran, en Irak, au Liban, au Pakistan et même dans des pays africains comme le Nigéria. Le fait que l’Iran soit la puissance chiite du monde renforce encore son statut, faisant de lui le chef de file de cette foi aux yeux de nombre de ses partisans. Il n’est donc pas impensable d’imaginer un scénario dans lequel l’assassinat de Khamenei par les États-Unis conduirait à une sorte de fatwa chiite, à l’instar de la fatwa de 1998 de l’ancien chef d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, qui sanctionnait le meurtre d’Américains.
Des membres du Parlement iranien ont averti que l’assassinat du guide suprême entraînerait une fatwa religieuse déclarant le djihad. Bien que cela ne doive pas être interprété comme signifiant exactement le même scénario que Ben Laden qui justifiait le meurtre de civils américains, il existe une possibilité que les acteurs chiites les plus radicaux sanctionnent de tels actes. Dans tous les cas, une fatwa iranienne appelant au djihad contre les États-Unis changerait radicalement la donne.
Malgré la rhétorique antiaméricaine souvent employée par l’Iran et ses coreligionnaires, une grande partie de la colère chiite s’est concentrée, dans la pratique, sur Israël. Cela est susceptible de changer si Khamenei devait être tué, car un segment important de chiites verrait les États-Unis comme un ennemi idéologique convaincu méritant une punition tout autant qu’Israël, sinon plus. En assassinant Khamenei, les États-Unis risqueraient donc, sans autre raison que de satisfaire Israël et ses soutiens à Washington, de se créer un ennemi à motivation idéologique déterminé à se venger.
Qu’en est-il de l’autre principale alternative des faucons aux bombardements à grande échelle ? En plaidant pour la fragmentation de l’Iran selon des critères ethniques, un article récent du Wall Street Journal faisait valoir que cela signifierait une “diminution du risque pour Israël” tout en portant un coup aux rivaux de la superpuissance américaine, la Chine et la Russie. Ce plan ignore comment État islamique pourrait profiter d’un tel scénario, qui serait préjudiciable aux intérêts américains.
Diviser l’Iran en cantons ethniques conduirait probablement à une entité sunnite dans la province à majorité sunnite du Sistan et du Baloutchistan, limitrophe du Pakistan et de l’Afghanistan. Cette région a toujours été un foyer d’activités terroristes, notamment par un groupe appelé Jaish al-Adl, une organisation terroriste désignée par les États-Unis. Jaish al-Adl – qui a récemment changé de nom pour devenir Jebhe-ye-Mobarezin-e Mardomi [Front de Résistance populaire] – s’en tient à une doctrine anti-chiite ferme. Cela le rend étroitement aligné sur l’idéologie anti-chiite de cet État islamique.
En fait, il y a eu une histoire d’éléments de Jaish al-Adl rejoignant les rangs d’ISIS-Khorasan (alias ISIS-K), qui est basé en Afghanistan et au Pakistan. Comme le note Antonio Giustozzi, spécialiste du terrorisme, les membres de Jaish al-Adl ont fait défection vers ISIS-K lorsque ce dernier est apparu en 2015.
Ce que cela signifie, c’est qu’un État islamique ou un État semblable à État islamique qui verrait le jour dans le cas d’un Iran ethniquement divisé est une possibilité bien trop réelle. Cela irait à l’encontre des instincts politiques de Trump. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi il avait choisi de travailler avec la présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez, au lieu de la chef de l’opposition Maria Machado, Trump a cité l’émergence d’un État islamique en Irak. ”Si jamais vous vous souvenez d’un endroit appelé Irak, où tout le monde a été renvoyé, chaque personne, la police, les généraux, tout le monde a été renvoyé, et ils ont fini par remplir les rangs d’ISIS« , a déclaré Trump aux journalistes.
Plus important encore, l’évaluation annuelle de la menace publiée l’année dernière par le Bureau du Directeur du Renseignement national a averti que l’EIIS-K est déterminé à attaquer les États-Unis et d’autres pays occidentaux, tout en décrivant le groupe comme la branche de l’EIIS “la plus capable de mener des attaques terroristes à l’extérieur« . Donner à ce groupe un refuge sûr à cause d’une partition ethnique de l’Iran n’a guère de sens en termes d’intérêts américains.
Il y a donc de nombreuses raisons pour Trump de résister aux appels qui semblent être conçus comme une stratégie anti-iranienne totalement gratuite, après avoir résisté (pour l’instant) aux appels à une campagne de bombardements à grande échelle. Les voies d’action alternatives proposées par le camp belliciste courent le risque réel de créer inutilement de nouveaux ennemis idéologiques et/ou de renforcer les anciens. Il est difficile de trouver des recommandations politiques qui soient si fortement contraires à une approche America First.
Ali Ritchie
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.