US vs le reste du monde : qui isole qui ?

Who Is Isolating Whom?


s258Par Martin Sieff – Le 9 juillet 2018 – Source Strategic Culture

Depuis la désintégration de l’Union soviétique, les États-Unis et  leurs principaux alliés de l’Europe occidentale, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne se sont confortablement imposés comme le fer de lance invincible et inébranlable de la race humaine. L’hypothèse selon laquelle la démocratie, le libre-échange, et le style occidental vont conquérir le monde est axiomatique et imprègne les systèmes éducatifs et l’intelligentsia de toutes ces nations.

Pourtant, cette présomption de moralité, de supériorité et d’évidence idéologique par les dirigeants des États-Unis, de l’Union européenne, de l’OTAN et des pays du Groupe des sept (G7) n’a été confirmée par aucune preuve tangible vérifiable.

Au contraire, les propres rapports du Département d’État américain ont documenté sans vergogne tout au long du XXIe siècle, que dans chaque nation où les États-Unis intervenaient directement, en appliquant une force militaire brute ou en déstabilisant indirectement les gouvernements existants, en pressant les autres acteurs à s’enrôler dans cette déstabilisation [même et surtout des gouvernements déjà démocratiques, car autorisant les manifestations, NdT ], dans chaque nation donc, la misère et non pas le bonheur, était inévitablement au rendez-vous.

Que l’on se penche sur l’Ukraine, l’Afghanistan, le Kosovo, l’Irak, la Libye, la Somalie ou la Syrie, le schéma est toujours le même. Le niveau de traite des êtres humains, y compris l’esclavage des enfants à des fins d’exploitation sexuelle, du crime organisé, du trafic de drogue, de la toxicomanie par habitant et de la probabilité de mort violente ont explosé après chaque intervention militaire américaine et/ou alliée. L’espérance de vie et le niveau de vie ainsi que le PIB ont enregistré une chute catastrophique dans tous les cas.

Même la création de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OSC) le 15 juin 2001 n’a pas réussi à ébranler l’aveuglement, l’arrogance et la complaisance du paradigme occidental sur la véritable et ultime « Destinée du monde ». Nous voyons maintenant la même complaisance extraordinaire affichée par les élites occidentales à l’occasion de l’adhésion de l’Inde et du Pakistan à l’OCS.

L’importance géostratégique et historique mondiale de ce développement ne peut être surestimée. Pendant les dix-sept années qui se sont écoulées depuis la fondation de l’OCS, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN et de l’Union européenne ont poursuivi, sans interruption, des guerres mineures de déstabilisation et d’agression. Pourtant, chacune de ces mésaventures a été un échec stratégique et même tactique. Les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN se sont montrés excessivement capables de déclencher des guerres dans le monde entier. Par la peur, et par trop d’étroits calculs d’auto-promotion, de minuscules nations, de l’Estonie à la Géorgie ont afflué derrière la bannière de l’OTAN.

Cependant, d’un seul coup, les deux géants nucléaires d’Asie du Sud – l’Inde et le Pakistan – ont mis de côté leurs rivalités, et leurs soupçons existentiels, en cherchant tous deux la sécurité et la protection dans le cadre de l’OCS. Et plus encore, ces deux nations sont toutes les deux des démocraties anglophones !

Comment les États-Unis, et le Royaume-Uni en particulier, peuvent-ils prétendre soutenir la cause de la démocratie alors que la démocratie la plus grande et la plus peuplée de la planète – une nation de près de 1,3 milliard de personnes – et une autre nation, dotée d’une démocratie anglophone et d’une population de plus de 200 millions d’habitants ont maintenant rejoint l’OCS ?

Comment les États-Unis, l’OTAN, l’UE ou le Groupe des 7 peuvent-ils prétendre défendre les valeurs démocratiques dans le monde entier alors que deux démocraties totalisant près de 1,5 milliard d’habitants – le double de la population des 29 nations de l’OTAN, presque cinq fois la population des États-Unis – ont maintenant choisi de rejoindre l’OCS ?

Pourquoi Delhi et Islamabad ont-elles toutes deux décidé un tel mouvement ? Elles l’ont évidemment fait en grande partie parce que ces deux nations craignent les futures coercitions potentielles des alliances occidentales contre l’une ou l’autre d’entre elles.

En dépit des efforts américains pour modifier les régimes, de l’Ukraine au Brésil, l’adhésion de l’Inde et du Pakistan à l’OCS confirme l’isolement de l’OTAN dans le monde, réduisant son expansion à l’Europe de l’Est et aux confins de l’Eurasie, la périphérie de l’Asie de l’Est.

Ceci est donc la catastrophe stratégique que la vision fantasmatique de l’ingénierie stratégique globale et la « croisade pour la démocratie » mondiale ont infligé à ses auteurs. Plutôt que d’isoler la Russie, la Chine ou les deux – un objectif absurde s’il en est, le gâteau à moitié cuit, élaboré par les hégéliens néo-conservateurs et néo-libéraux selon la recette de la fin de l’Histoire de Francis Fukuyama, les a isolés eux-mêmes.

Tout comme les États-Unis capitalistes, l’Union soviétique communiste, et l’Empire britannique paléo-colonialiste ont finalement uni leurs forces pour écraser la menace commune du nazisme, les néo-conservateurs et les néo-libéraux fanatiques [trotskystes, NdT] de la Révolution mondiale permanente – version démocratique – ont dépensé des milliers de milliards de dollars et déclenché des guerres coûtant des millions de vies seulement pour réussir à s’isoler.

La solution à cette catastrophe mondiale pour les forces occidentales est en réalité très simple, et pratique. C’est de mettre fin à la politique des interminables interventions militaires, de mettre immédiatement fin à l’expansion sans scrupules de l’OTAN et, en fait, de permettre à toute nation au sein de l’alliance de décider tranquillement et efficacement de la quitter quand elle le désire.

Toutes les nations de l’OTAN dirigées par les États-Unis doivent également s’engager solennellement à respecter la primauté du droit international et à appliquer et respecter toutes les décisions prises par le Conseil de sécurité des Nations Unies, où le veto permanent soudé par les États-Unis avec leurs alliés, le Royaume-Uni et la France, offre une protection diplomatique et juridique suffisante pour que leurs tactiques coercitives et expansionnistes ne soient jamais retournées contre eux.

C’est ce que les dirigeants occidentaux devraient faire. Mais bien sûr, ils ne le feront pas. Car quand a-t-on jamais vu les fous embrasser la sagesse ?

Martin Sieff

Traduit par jj, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone

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