Le terrorisme comme outil de l’État profond : La politique intérieure [1/5]


Par Franck Pengam − Mai 2016

L'Etat profond américainL’objectif de cette étude est de traiter du phénomène terroriste dans sa dimension spectaculaire, autrement dit celle qui mobilise intensément les médias et par conséquent les consciences collectives. Nous allons tenter une analyse globale pour montrer que cette forme précise de terrorisme peut être un instrument étatique utilisé ou récupéré, pour effectuer des modifications de paradigme dans la société… au bénéfice du pouvoir. Si «expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser» le terrorisme, selon le charismatique Premier ministre Manuel Valls, nous allons lui démontrer qu’en l’expliquant, nous voulons plutôt lui nuire.


Rappel historique

Mettons directement les pieds dans le plat : d’un point de vue historique, le phénomène terroriste a été majoritairement organisé par des instances étatiques dans un objectif de subversion précis. Les origines philosophiques du terrorisme contemporain peuvent remonter à la naissance du monde moderne, où la Terreur de la Révolution française de 1789 a été le moyen légitime pour un changement radical de paradigme, justifiant massacres et autres totalitarismes
qui suivront. Au XIXe siècle déjà, le terrorisme anarchiste d’extrême-gauche était supervisé en sous-main par l’État (le préfet de police Louis Andrieux et ses agents de police agitateurs infiltrés) pour contenir la contestation sociale et légitimer les lois scélérates de 1893.

Plus tard, dans les années 1950, ce sont des milieux d’extrême-droite qui ont été massivement récupérés par l’OTAN, avec la coordination des services de renseignement anglo-américains (CIA et MI6), pour lutter contre l’influence du communisme en Europe de l’Ouest par le biais d’attentats sous faux-drapeau. À partir des années 1970, ces réseaux d’armées secrètes de l’OTAN appelés Stay-behind, et notamment la section italienne Gladio, ont également commencé à manipuler des milieux d’extrême-gauche. Les Brigades rouges italiennes ont par exemple été instrumentalisées par la CIA, dans le cadre de la stratégie de la tension pour maintenir l’Europe dans le giron militaire de l’OTAN. En octobre 1990, le Premier ministre italien Guilio Andreotti a révélé que l’organisation Gladio, à travers la loge maçonnique italienne P2, organisait les opérations des Brigades rouges. Alberto Franceschini, un des fondateurs des Brigades rouges, l’a également expliqué dans ses mémoires publiées en 2005 1.

Il est démontré aujourd’hui que l’OTAN, la CIA et le MI6 ont tué des civils européens dans le cadre des opérations des cellules Stay-behind (exemple : l’attentat de la gare de Bologne en Italie en août 1980, 85 morts, 200 blessés) pour maintenir le Rimland européen sous contrôle anglo-saxon. Ces armées secrètes inféodées à l’OTAN étaient présentes dans la quasi-totalité des pays européens. De nombreuses études et livres documentés traitent de ces affaires 2, des reportages ont été réalisés et des enquêtes parlementaires suisse, italienne, belge, néerlandaise, autrichienne et luxembourgeoise ont éclairé le phénomène dans leur pays respectif, à partir des années 1990.

Dans les années 1980, ce sont les milieux wahhabites et takfiristes issus principalement d’Arabie saoudite, qui seront utilisés par les instances étatiques et para-étatiques anglo-américaines, principalement pour contrer la menace soviétique en Afghanistan. Des organisations telles que les Frères musulmans et la Ligue islamique mondiale, largement soutenues par la CIA, ont joué un rôle essentiel dans ce djihad US anti-soviétique. Ces éléments wahhabites deviendront centraux dans le changement de paradigme après la chute du mur de Berlin et seront utilisés massivement par la suite. L’ancien secrétaire d’État étasunien James Baker dira logiquement à ce sujet en 1996 : «Nous ne devons combattre les intégristes, que dans la mesure exacte où nos intérêts nationaux l’exigent.» Cette collaboration entre les États-Unis et les fondamentalistes musulmans n’est pas nouvelle. Elle commence au moins dès 1953, quand la CIA recrute des mollahs plutôt extrémistes (mais pro-étasuniens) pour renverser le président iranien Mohamed Mossadegh et quand les Frères musulmans s’intègrent aux objectifs
géostratégiques étasuniens durant la guerre froide.

La France du président François Mitterrand sera également de la partie. Les services de renseignements extérieurs français (DGSE) s’engageront à partir de 1982 dans la première guerre d’Afghanistan (1979-1989) avec leurs homologues des services secrets étasuniens (CIA), anglais (MI6), pakistanais (ISI) et saoudiens (GID). La confrérie religieuse des Frères musulmans recrute alors, depuis son centre pakistanais, des milliers de combattants des pays arabes pour aller faire le djihad anti-soviétique en Afghanistan. La DGSE armera et entraînera également des combattants pour ce conflit, y compris en France. Ces mêmes groupes seront mobilisés après les années 1990 en Bosnie, au Kosovo, dans le Caucase, en Irak, en Libye, en Syrie, etc., dans des objectifs peu avouables. Jusqu’à aujourd’hui, de nombreuses personnalités, notamment des Frères musulmans (et ses succursales l’Union des organisations islamiques en Europe, l’Assemblée mondiale de la jeunesse islamique, le Conseil mondial des mosquées et la Fondation  internationale islamique de charité), recherchées par Interpol ont bénéficié et bénéficient encore de haute protection politique en France, alors même que des  groupes algériens en relation avec eux (comme le Groupe islamique armé ou le Front islamique du salut) ont organisé des attentats en France et en Algérie à plusieurs reprise en 1994, 1995 et 1996 3. Les réseaux wahhabo-takfiristes franco-belges à l’œuvre actuellement se sont en effet constitués depuis les années 1990, selon le juge d’instruction au Tribunal de grande instance de Paris au pôle antiterroriste, Marc Trévidic.

Les services occidentaux n’ont pas le monopole du terrorisme étatique ; l’action terroriste sous fausse bannière a indéniablement été utilisée par de nombreux États pour faire avancer des intérêts divers. Voici une liste non exhaustive de 42 exemples plus ou moins admis officiellement, démontrant que le terrorisme étatique a été massivement utilisé dans de nombreux pays comme un outil de subversion précis. Nous pouvons d’ores et déjà souligner que le terrorisme a souvent été organisé par les plus grandes démocraties du monde libre, dans des objectifs géostratégiques transnationaux. Ceci invite à la vigilance légitime et au principe de précaution, quant aux affirmations tranchées sur l’actualité du  phénomène terroriste contemporain.

Selon l’ancien diplomate et universitaire canadien Peter Dale Scott, il y a dans ces grands événements ce qu’on appelle l’Histoire officielle, qui ignore, déforme ou marginalise des événements profonds (et majeurs), et un second niveau d’analyse qui les incorpore, qu’il appelle l’Histoire profonde. L’écrivain français Honoré de Balzac l’avait également dit plus radicalement: «Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements.» Nous allons maintenant entrer au cœur du sujet et tenter de mettre en lumière différents niveaux de l’histoire profonde dans de récents événements survenus en France.

Le lien étatique et para-étatique avec le terrorisme : failles ou collusions

La quasi-totalité des terroristes ayant frappé l’Occident depuis le 11 septembre 2001 à New York était connue de nombreux services de renseignements. Amusons-nous un peu : nous allons vous présenter des profils ayant commis les derniers attentats spectaculaires en France et vous devrez établir s’il s’agit de laxisme, de collusions ou/et de failles venant de services étatiques et para-étatiques. C’est parti.

Attentats à Paris, le 13 novembre 2015
  • Abdelhamid Abaaoud, coordinateur présumé des attentats, a dès 2002 des démêlés avec la justice belge. Il multiplie les séjours en prison entre 2006 et 2012. Une fiche de synthèse des services de renseignement belges (Sûreté de l’État) précise que son père, Omar Abaaoud, a été auditionné en février 2014 et a déclaré que la radicalisation de son fils a commencé dès sa sortie de l’établissement pénitentiaire de Forest (en Belgique) en septembre 2012. Décrit comme «un bon vivant» par ceux qui le connaissaient, «il arrivait de le retrouver raide saoul, au petit matin, sur la place communale», Abdelhamid Abaaoud, le cerveau présumé des futurs attentats, commencera à être surveillé par les services compétents à partir de février 2013, date où il est repéré pour des voyages en Syrie. Selon BFMTV, le jeune homme était devenu membre de la police secrète de l’État islamique (EI), équivalent d’un service de renseignements, dans le fief de Raqqa en Syrie. Il a été en contact avec Mehdi Nemmouche en janvier 2014, quatre mois avant le quadruple assassinat du  Musée juif à Bruxelles et ils ont d’ailleurs tous les deux fait partie du même groupe de combattants en Syrie. Il a également été en lien avec Ayoub el-Khazzani, l’auteur de l’attaque échouée du 21 août 2015 dans le Thalys Amsterdam-Paris. La police belge a démantelé à Verviers, le 15 janvier 2015, une cellule terroriste mise en place par Abdelhamid Abaaoud. Son nom avait aussi été évoqué par les services de renseignement étasuniens(CIA) dans un rapport de mai 2015, qui  mettait en garde contre une possible attaque structurée de l’EI en Europe et par la possible présence en France d’Abdelhamid Abaaoud, considéré comme la tête d’affiche du contingent jihadiste francophone de l’EI. Le document émettait l’hypothèse qu’Abaaoud avait tenté de faire croire à sa mort à la fin de l’année 2014 sur le front syrien selon la radio La voix de l’Amérique (19.11.2015). David Thomson, journaliste à RFI et auteur du livre Les Français djihadistes (Les Arènes, 2014), dira également que «c’est le visage le plus connu du djihad francophone». En 2013 et 2014, il postait sur Facebook, sous sa vraie identité, des vidéos de lui sur le front syrien, lance-roquette à la main, appelant les gens à le rejoindre. Selon Le Parisien, un espion de l’EI tel que lui toucherait environ 50 000€ de rétribution personnelle pour une attaque fomentée en Europe. Reda H., arrêté en août 2015, a avoué qu’il avait été missionné par Abdelhamid Abaaoud pour commettre un attentat dans une salle de concert en France. Il a également prévenu de l’imminence d’attentats en France ou en Europe. Une écoute de la Sûreté de l’État du 2 janvier 2015 révèle qu’Abaaoud s’est plaint d’avoir été refoulé à un aéroport où «ses faux papiers ont probablement été détectés». Il n’a pas été dérangé plus que cela semble-t-il. Pour résumer, Abdelhamid Abaaoud a donc été mis en examen pour association de malfaiteurs terroristes, placé sous contrôle judiciaire, placé sur écoute, fait l’objet d’un mandat d’arrêt  international, de nombreuses fiches des services de renseignements et a quand même pu faire des allers-retours en Syrie, revenir en Belgique et en France sans problème (il se vantait de pouvoir franchir les frontières européennes très facilement), pour finalement coordonner 9 personnes dans les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. La libre circulation des hommes entre la Turquie (point de passage récurent des zislamistes au Proche-Orient) et Bruxelles ne sera pas remise en question pour autant.
  • Salah Abdeslam est connu des services de police pour ses petites activités criminelles. En 2011, il est condamné au