Le plan saoudien de Trump s’effiloche


Par Alastair Crooke – Le 17 novembre 2017 – Source Consortium News

Le président Trump serre la main du prince héritier saoudien et ministre de la Défense Mohammed ben Salman le 20 mai 2017. (Capture d’écran de Whitehouse.gov)

Le président Trump et son gendre avaient parié que le jeune prince de la couronne était capable de remodeler le Moyen-Orient, mais son plan s’est rapidement effiloché, révélant un dangereux travail d’amateur.

Aaron Miller et Richard Sokolsky, dans Foreign Policy, suggèrent que « le succès le plus notable à l’étranger de Mohammed ben Salman pourrait être la séduction et la conquête du Président Donald Trump et de son beau-fils Jared Kushner ». En fait, il est possible que ce « succès » s’avère être le seul de MbS.


« Ce n’était pas très convaincant, écrivaient Miller et Sokolsky, cette relation intime reflétait surtout une convergence d’intérêts d’impératifs stratégiques. »

Trump, comme toujours, voulait se différencier de ce qu’avait fait le Président Obama ; les Saoudiens, quant à eux, étaient déterminés à exploiter l’antipathie viscérale de Trump pour l’Iran et renverser ainsi le courant des récentes défaites subies par le royaume.

Le prix que paraissait promettre MbS semblait assez séduisant pour faire d’une pierre trois coups, porter un coup à l’Iran, « normaliser » les relations avec Israël dans le monde arabe et trouver un accord palestinien. Le président US n’en donna les détails qu’à ses seuls réseaux familiaux, faisant délibérément preuve de désinvolture vis a vis des responsables de la politique étrangère et de la défense de son administration, laissant ainsi les responsables officiels dans l’ignorance et l’expectative. Trump a lourdement parié sur MbS et sur Jared Kushner comme intermédiaire. Mais le grand plan de MbS − la tentative de susciter une provocation contre le Hezbollah au Liban, à laquelle ce dernier aurait sur-réagi, donnant ainsi à Israël et à l’« Alliance sunnite » le prétexte espéré pour agir en force contre l’Iran et le Hezbollah − s’est effondré dès le premier obstacle.

La première étape s’est simplement transformée en feuilleton, avec l’étrange prise d’otage du Premier ministre libanais Saad Hariri par MbS, qui n’a servi qu’à ressouder les Libanais au lieu de les diviser en fractions rivales, comme il l’espérait.

Mais la déroute au Liban a eu une conséquence bien plus importante qu’un feuilleton raté sur la mésaventure de MbS. C’est que non seulement il n’a pas fait « aboyer le chien dans la nuit », mais que les Israéliens n’avaient pas du tout l’intention d’« aboyer » ; c’est à dire d’assumer le rôle (comme le correspondant israélien vétéran Ben Caspit le dit avec emphase) de « bâton avec lequel les dirigeants sunnites menacent leurs ennemis mortels les chiites..… À l’heure actuelle personne en Israël, en particulier le Premier ministre Benjamin Netanyahou, n’est pressé d’ouvrir un front septentrional, et s’il le faisait cela signifierait être aspiré dans les portes de l’enfer ».

La défaite syrienne

Soyons clairs, la soi-disant Alliance sunnite (principalement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, l’Égypte ayant déjà reculé) vient d’être vaincue en Syrie. Elle n’a aucune capacité de « renverser » l’Iran, le Hezbollah ou le PMU irakien (une milice chiite) – sauf en utilisant le « bâton » israélien. Israël peut avoir les mêmes intérêts stratégiques que l’Alliance sunnite, mais comme le note Caspit, « les Saoudiens sont intéressés à ce qu’Israël fasse le sale boulot pour eux. Mais en fin de compte, tout le monde en Israël n’est pas aussi excité à ce sujet. »

Caspit [commentateur israélien, NdT] interpelle sur un éventuel affrontement entre l’Alliance sunnite et le front mené par l’Iran comme étant « une véritable guerre d’Armageddon ». Ces mots résument les réserves israéliennes.

Ce refus d’« aboyer » coupe, en quelque sorte, l’herbe sous les pieds du « grand plan » de Kushner car si Israël n’entre pas dans le jeu, que reste-t-il à discuter ? Israël était précisément le « bâton », également dans le plan de Trump. Pas de bâton, pas d’Alliance sunnite pour contenir l’Iran ; de plus, pas de normalisation des rapports saoudiens avec Israël, ni d’initiative israélo-palestinienne. La maladresse (« témérité inconsciente » comme le déclare un officiel US) de MbS a tiré le tapis sous les pieds de la politique US au Moyen Orient.

Jared Kushner, Conseiller principal de la Maison-Blanche, et son épouse, Ivanka Trump, assistante du président ; Wilbur Ross, secrétaire américain au Commerce ; Rex Tillerson, secrétaire d’État américain et Reince Priebus, chef d’état-major de la Maison Blanche ; invités du roi saoudien Salman , Le 20 mai 2017, à Riyad, Arabie Saoudite. (Photo officielle de la Maison Blanche par Shealah Craighead)

Pourquoi Trump a-t-il joué si gros sur un Kushner sans expérience et un MbS impulsif ? Bien entendu, si un tel « grand plan » avait fonctionné, c’eût été, en effet, un coup de maître pour sa politique étrangère fait par dessus la tête des professionnels responsables de la politique étrangère et de la sécurité qui en avaient été exclus. Trump se serait alors senti plus libre pour échapper aux tentacules de la caste dirigeante et atteindre une large autonomie vis à vis de ses « gardiens ». Il aurait ainsi réalisé son coup par l’entremise familiale plutôt que par la voie officielle.

Mais si cela tourne à la farce − et MbS commence à être considéré aux US comme un perdreau de l’année plutôt que comme un Machiavel − le (méprisé) « système » tiendra sa revanche. Les jugements présidentiels resteront alors discrédités et toujours plus sujets aux justifications et au « gardiennage ».

Par conséquent MbS et Kushner peuvent avoir nui au Président Trump d’une manière beaucoup plus importante. Le pari perdu sur l’inexpérimenté MbS peut filtrer dans d’autres sphères, telle que la mise en cause ouvertement par les alliés du fondement de ses jugements sur la Corée du Nord. En résumé la crédibilité du Président supportera les conséquences de son échec à manipuler MbS.

Le vœu pieux pour l’Arabie saoudite

Honnêtement, il y a beaucoup d’illusion et même de l’hypocrisie dans le comportement occidental vis à vis de l’Arabie Saoudite, le Président Trump n’est pas le seul à être esclave de ses idées sur l’Arabie Saoudite ; la notion même d’Arabie Saoudite se transformant en un centre régional puissant, « moderne », musclé qui peut regarder l’Iran de haut − bien qu’elle soit largement acceptée chez les commentateurs US − semblerait, en soi, un brin irréaliste. Oui, le Royaume n’a guère d’autre alternative que de se transformer alors que la fin des dividendes pétroliers approche, et cela peut bien signifier, en théorie, un tournant brutal du royaume vers une nouvelle voie.

Le ministre saoudien de la défense, le prince héritier Mohammad bin Salman Al Saud

Mais définir exactement comment le royaume peut se réinventer, sans se déchirer, est probablement beaucoup plus compliqué que de plaider pour l’adoption de la superficielle « Modernité Occidentale », ou que de combattre la « corruption ». Ceci [la corruption, NdT] est de la fumée, car la famille est l’État, et l’État (et ses richesses pétrolières) est à la famille. Il n’y a pas de frontière, ou de ligne de démarcation, entre l’État et la famille, cette dernière bénéficie des privilèges et avantages de naissance en fonction de la proximité ou de l’éloignement du trône et les avantages accordés ou confisqués reflètent seulement les besoins de puissance qui servent maintenir son absolutisme. Il n’y a pas de « foutu mérite » ou d’équité dans ce système. Cela n’a jamais été prévu.

Alors que peut donc signifier le terme « corruption » dans un tel système ? L’Arabie Saoudite ne prétend même pas jouer sur un terrain de jeu avec des règles établies. La loi (et les règles) sont simplement ce que dit, ou signe le roi au jour le jour.

Ce que signifiait habituellement « corruption », lorsque l’Europe d’antan « bénéficiait » d’un tel système de pouvoir absolu, était assez clair : vous vous êtes mis en travers du chemin du roi, c’est tout ce que « corruption » impliquait. Si le monde extérieur pense que MbS mène l’Arabie Saoudite vers une Modernité Occidentale alors on doit vouloir dire ou penser au largage de « la famille » (les 15.000 princes de sang royal), ou qu’il se dirige vers l’établissement d’une monarchie constitutionnelle et une société citoyenne basée sur des lois et pas d’autres choses.

Rien dans les agissements de MbS n’indique qu’il aille dans cette direction. Ses agissements indiquent plutôt qu’il veut recouvrer et restaurer l’aspect absolutiste de la monarchie. La modernité à laquelle il pense est du type de celle que vous achetez, en kit sur étagère, prête à être assemblée. En résumé, le plan est d’acheter une base industrielle, en kit à monter, pour compenser l’épuisement des revenus pétroliers.

Vision 2030 nous annonce que cette « base industrielle » de haute technologie, bien présentée, est supposée rapporter 1 000 milliards de dollars de bénéfice annuel si tout va bien… C’est à dire que ceci est prévu comme une source alternative de revenu, précisément au bénéfice de « la famille », et non pas pour l’attribuer ailleurs [pour le bénéfice du peuple, NdT]. Par conséquent ce n’est pas « réformiste » dans la notion occidentale de la modernité qui est « l’égalité devant la loi » et la protection des droits.

Espoirs industriels irréalistes

Ce type d’industrialisation à grande vitesse, sans base constitutive, n’est pas si facile à greffer sur cette société (si vous n’êtes pas Joseph Staline). Ça coûte cher et, comme l’histoire nous le dit c’est, également, socialement et culturellement déstabilisant. Cela coûtera beaucoup plus que les 800 milliards de dollars que MbS espère « récupérer » de ses prisonniers ( par la coercition physique, 17 d’entre eux ont été hospitalisés, conséquence de leur traitement en détention).

Le président Donald Trump et la première dame Melania Trump rejoignent le roi saoudien Salman et le président égyptien Abdel Fattah Al Sissi, le 21 mai 2017, pour participer à l’ouverture inaugurale du Centre mondial de lutte contre l’idéologie extrémiste. (Photo officielle de la Maison Blanche par Shealah Craighead).

Mais si ce n’est pas pour « occidentaliser » l’économie, pourquoi tant de membres importants de la famille ont ils dus être « mis de côté » Cette partie du « grand plan » est peut être en relation avec la raison pour laquelle MbS voulait, autant, « courtiser et séduire » le Président Trump, comme le disent Miller et Solkosky. MbS est clair à ce propos. Il avait dit au Président Trump qu’il voulait restaurer l’ancienne grandeur du royaume pour être à nouveau le meneur du monde sunnite et le gardien de l’Islam. Et pour ce faire, le retour de l’Iran et le renouveau chiite doivent être combattus et ramenés à la subordination du leadership saoudien.

La difficulté était que certains dans la famille se seraient opposés à un tel aventurisme face à l’Iran et MbS semble poursuivre une notion similaire à celle des néocons, et comme Kristolian