John McCain : son véritable bilan de guerre au Vietnam

 

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Ron UnzPar Ron Unz – Le 9 mars 2015 – Source UNZ Review

Alors que le sénateur John McCain est tellement présent dans les journaux en raison de ses critiques acerbes des positions de Donald Trump en matière de politique étrangère, quelques personnes ont suggéré de republier mon article datant de quelques années explorant le dossier militaire très incertain de McCain.

Compte tenu de la couverture médiatique massive des allégations plutôt fantaisistes selon lesquelles les Russes font chanter Trump, peut-être que des ressources similaires devraient être consacrées à enquêter sur un cas de chantage beaucoup plus plausible, et qui est beaucoup mieux documenté.

Bien que la mémoire sur cette affaire se soit évanouie ces dernières années, pendant la plus grande partie de la seconde moitié du XXe siècle, le nom de Tokyo Rose se classa très haut dans notre conscience populaire, probablement après Benedict Arnold comme synonyme de trahison américaine en temps de guerre. L’histoire d’Iva Ikuko Toguri avait fait les manchettes de la presse nationale. La jeune femme, américano-japonaise, qui a passé ses années de guerre à diffuser de la musique populaire, avec la propagande ennemie, à nos troupes souffrant sur le théâtre de la guerre du Pacifique, était bien connue de tous, et son procès pour trahison, après la guerre, l’a dépouillée de sa citoyenneté et l’a condamnée à une longue peine de prison.

Les faits historiques réels semblent avoir été quelque peu différents du mythe populaire. Au lieu d’une seule Tokyo Rose, il y avait en fait plusieurs femmes diffusant ce genre d’émissions − Mme Toguri n’étant même pas la première − et leur identité a fusionné dans l’esprit des combattants GI’s américains. Mais elle fut la seule jugée et punie, bien que son propre commentaire à la radio ait été presque totalement inoffensif. La situation d’une jeune femme, née en Amérique, prise au piège, seule, lors d’une visite familiale, derrière les lignes ennemies, par l’éclatement soudain de la guerre était évidemment difficile, et accepter, en désespoir de cause, un emploi comme annonceur de musique en langue anglaise ne correspond pas à la notion habituelle de trahison. En effet, après sa libération de la prison fédérale, elle a évité la déportation et a passé le reste de sa vie à gérer tranquillement une épicerie à Chicago. Le Japon d’après-guerre devint bientôt notre allié le plus proche en Asie et, une fois les passions de la guerre suffisamment refroidies, elle fut finalement graciée par le président Gerald Ford et sa nationalité américaine fut rétablie.

Malgré ces circonstances extrêmement atténuantes, dans le cas particulier de Mme Toguri, nous ne devrions pas être trop surpris par le dur traitement imposé par l’Amérique à la pauvre femme à son retour du Japon. Tous les pays normaux punissent impitoyablement la trahison et les traîtres, et ces termes sont souvent définis de façon extensive à la suite d’une guerre acharnée. Peut-être que dans un monde à l’envers, genre Monty Python, les traîtres de guerre recevraient des médailles, seraient fêtés à la Maison Blanche, et deviendraient des héros nationaux, mais tout pays réel qui permettrait une telle folie prendrait sûrement le chemin de l’oubli. Si l’action de Tokyo Rose, en temps de guerre, l’avait lancée dans une carrière politique américaine réussie et lui avait presque donné la présidence, nous saurions avec certitude qu’un ennemi cruel avait dopé notre approvisionnement national en eau avec du LSD.

L’ascension politique du sénateur John McCain m’amène à soupçonner que dans les années 1970, un ennemi cruel avait dopé notre approvisionnement national en eau avec du LSD.

Mes premiers souvenirs de John McCain sont vagues. Je pense qu’il est apparu pour la première fois au milieu des années 1980, peut-être après 1982 lorsqu’il a remporté un siège au Congrès en Arizona ou plus probablement lorsqu’il a été élu au sénat en 1986 prenant le siège du sénateur américain Barry Goldwater, l’icône démocrate prenant sa retraite.

Former POW John McCain on Crutches, Greeting President Richard Nixon
L’ancien prisonnier de guerre John McCain avec une béquille, accueilli par le président Richard Nixon

Tous les articles de presse à son sujet semblaient fortement favorables, décrivant sa fermeté de prisonnier de guerre pendant plus de cinq années de torture par ses geôliers vietnamiens, avec l’ampleur de ses souffrances physiques en temps de guerre révélées par la fameuse photo le montrant toujours avec des béquilles. alors qu’il était accueilli par le président Nixon plusieurs mois après son retour de captivité. Je n’ai jamais eu le moindre doute sur cette histoire ou sur son statut de héros de guerre.

L’image publique de McCain a été mise à mal à la fin des années 1980, lorsqu’il est devenu l’un des sénateurs impliqués dans le scandale financier de Keating Five [scandale impliquant cinq sénateurs US corrompus dans une affaire de trafic d’influence], mais il a survécu à cette controverse contrairement à la plupart des autres. Peu de temps après, il devint un éminent défenseur national de la réforme du financement des campagnes électorales, une voix favorable aux immigrants et un champion de la normalisation de nos relations avec le Vietnam, des positions qui me plaisaient autant qu’aux médias nationaux. En 2000, mon opinion était devenue suffisamment favorable pour que je lui fasse un don, dans son défi d’outsider à George W. Bush, lors des primaires républicaines de cette année-là, et je fus ravi quand il réussit étonnamment bien dans quelques-unes des premières primaires et eut soudain une sérieuse poussée vers la nomination. Mais il a ensuite subi une défaite inattendue en Caroline du Sud, lorsque un grand nombre d’électeurs militaires locaux se sont retournés décisivement contre lui. Selon les médias, la cause principale était une campagne de chuchotement tout à fait calomnieuse de Karl Rove et de ses sbires, qui incluait même des accusations épouvantables selon lesquelles le grand candidat héros de guerre avait été un traître au Vietnam. Ma seule conclusion était que les sales mensonges que l’on trouvait parfois dans la politique américaine étaient encore pires que je ne pouvais l’imaginer.

Ainsi, après les attentats du 11 septembre, je me suis brutalement retourné contre McCain pour son soutien à une politique étrangère extrêmement belliqueuse, Je n’ai jamais eu de raison de remettre en question son passé ou son intégrité, et ma forte opposition à sa course à la présidentielle en 2008 était entièrement politique : je craignais que son tempérament notoirement volcanique ne nous entraîne dans d’autres guerres désastreuses.

Tout a soudainement changé en juin 2008. J’ai lu un long article d’un écrivain inconnu sur le site web de gauche Counterpunch. Des déclarations choquantes ont été faites disant que McCain n’avait jamais été torturé et qu’il avait plutôt passé son temps de captivité en temps de guerre à collaborer avec ses ravisseurs et à diffuser de la propagande communiste, une possibilité qui me semblait presque incompréhensible étant donné les milliers d’articles prétendant le contraire que j’ai absorbés des médias traditionnels. Comment cet article sur un petit site web pourrait-il dire la vérité sur le bilan de guerre de McCain, tout le reste étant alors un mensonge total ? La preuve n’était pas vraiment écrasante, l’article était mince et écrit d’une manière tortueuse par un auteur obscur, mais les informations étaient si étonnantes que j’ai fait quelques efforts pour enquêter sur l’affaire, mais sans aucun succès réel.

Cependant, ces nouveaux doutes à propos de McCain étaient encore dans mon esprit quelques mois plus tard quand je suis tombé sur l’exposé massivement documenté de Sidney Schanberg sur le rôle de McCain dans la dissimulation du scandale POW / MIA [L’abandon par les US des soldats encore prisonniers (POW) au Vietnam et le retour des restes des morts au combat (MIA)], un scandale bien plus grand. Cette fois-ci, on m’a présenté une montagne de preuves solides recueillies par l’un des plus grands journalistes américains de la guerre, lauréat du prix Pulitzer et ancien rédacteur en chef au New York Times. Dans les années qui ont suivi, d’autres journalistes ont salué les recherches remarquables de M. Schanberg, dont les conclusions ont été soutenues solidairement par quatre prix Pulitzer du New York Times, tandis que deux anciens membres du Congrès républicain qui avaient siégé à la Commission du Renseignement ont fortement corroboré son compte-rendu.

En 1993, la première page du New York Times a révélé qu’une transcription du Politburo, retrouvée dans les archives du Kremlin, confirmait absolument l’existence de prisonniers de guerre supplémentaires et, lorsque PSB Newshour a interviewé les anciens conseillers à la sécurité nationale Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski, ces derniers ont reconnu que le document [du Kremlin] était très probablement correct et que des centaines de prisonniers de guerre américains au Vietnam avaient été laissés derrière. À mon avis, la réalité de l’histoire de Schanberg sur les prisonniers de guerre est maintenant aussi solidement établie que tout ce qui peut l’être sans avoir encore reçu une bénédiction officielle des médias traditionnels américains. Et la malhonnêteté totale de ces médias concernant à la fois l’histoire des POW et le rôle principal de McCain dans la dissimulation tardive me rendit très méfiant par rapport à toutes ces autres affirmations concernant le prétendu palmarès de guerre héroïque de John McCain. Notre Pravda américaine n’est tout simplement pas digne de confiance sur les sujets délicats.

Je n’ai aucune connaissance personnelle de la guerre du Vietnam et je ne possède aucune expertise dans ce domaine de l’histoire. Mais après avoir découvert l’exposé de Schanberg en 2008, j’ai rapidement pris contact avec quelqu’un qui avait exactement ces points forts, un vétéran du Vietnam, qui devint plus tard professeur dans l’une de nos académies militaires. Au début, il était assez circonspect par rapport aux questions que j’avais soulevées, mais après avoir lu le long article de Schanberg, il avait l’impression de pouvoir répondre plus librement et confirmait largement les affirmations, en partie sur la base de certaines informations personnelles. Il a dit qu’il trouvait étonnant qu’en ces jours d’Internet, le scandale des prisonniers de guerre n’ait pas attiré beaucoup plus d’attention et qu’il ne comprenait pas pourquoi les médias étaient si peu disposés à aborder le sujet.

Il avait aussi des choses très intéressantes à dire sur le passé guerrier de John McCain. Selon lui, ce n’était pas un secret dans les cercles d’anciens combattants que McCain avait passé une grande partie de la guerre à faire de la propagande communiste à la radio, car ces émissions étaient régulièrement diffusées dans les camps de prisonniers pour briser le moral des prisonniers américains qui refusaient de collaborer. En effet, lui et quelques-uns de ses amis avaient spéculé pour chercher qui possédait actuellement des copies de ces maudites cassettes audio et vidéo de McCain et se demandaient si elles pourraient sortir au cours de la campagne présidentielle. Au fil des années, d’autres vétérans du Vietnam ont publiquement porté des accusations similaires, et Schanberg avait spéculé que le rôle principal de McCain dans la dissimulation des prisonniers de guerre abandonnés au Vietnam pouvait être lié à la pression qu’il subissait en raison de ses émissions fameuses durant la guerre.

Fin septembre 2008, une autre histoire fascinante est apparue dans mon New York Times du matin. Un journaliste intrépide décida de visiter le Vietnam et de voir ce que les anciens geôliers de McCain pensaient de la possibilité que leur captif pourrait bientôt atteindre la Maison Blanche, que l’homme qu’ils avaient passé des années à torturer brutalement devienne le prochain président des États-Unis. À l’étonnement des journalistes, les anciens geôliers semblaient enthousiasmés par les perspectives d’une victoire de McCain, disant qu’ils espéraient qu’il gagnerait puisqu’ils étaient devenus de si bons amis pendant la guerre, et avaient travaillé si étroitement ensemble. S’ils vivaient en Amérique, ils voteraient certainement tous pour lui. Interrogé sur les allégations de torture “cruelle et sadique” de McCain, le chef de l’unité de garde a rejeté ces histoires comme étant le genre d’absurdité totale que les politiciens, que ce soit en Amérique ou au Vietnam, propagent pour gagner en popularité. Un correspondant de la BBC a rapporté les mêmes déclarations.

Considérons les implications de cette histoire. Tout au long de sa vie, John McCain s’est distingué par son tempérament très violent et ses rancunes profondes. Dans quelle mesure est-il plausible que les hommes qui auraient passé des années à le torturer soient si impatients de le voir atteindre la suprématie mondiale ?

Mais qu’en est-il de la fameuse photo montrant McCain encore en béquilles des mois après sa sortie de captivité ? Au début du mois de septembre 2008, quelqu’un a découvert des images d’archives d’une équipe de journalistes suédois qui avait filmé le retour des prisonniers de guerre et les a téléchargées sur YouTube. Nous voyons un John McCain en bonne santé sortir de l’avion venant du Vietnam, avec une claudication notable, mais certainement sans besoin de béquilles. Après son retour à la maison, il a finalement été admis à l’hôpital naval de Bethesda pour subir une chirurgie corrective sur certaines de ses blessures en temps de guerre, et cette opération américaine récente expliquait ses béquilles sur la photo avec Nixon.

Il est avéré qu’un nombre considérable de prisonniers de guerre ont été torturés au Vietnam, mais il est loin d’être clair que McCain a été l’un d’entre eux. Comme le soulignait l’article original de Counterpunch, pendant presque toute la guerre, McCain fut détenu dans une section spéciale pour les prisonniers ayant un bon comportement, où il aurait produit ses émissions de pr